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Mercredi 29 Avril 2026
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Les leviers à actionner pour relancer l’emploi, la productivité et l’investissement (Banque mondiale)

Policy Center for the New South a organisé, mardi, une rencontre consacrée à la présentation et à la discussion des rapports «Croissance et emploi au Maroc» et «Diagnostic du secteur privé», récemment publiés par la Banque mondiale. Les deux rapports, tout en mettant en avant les avancées réelles en matière de réformes économiques, dressent des constats qui interpellent : en dépit d’une économie dynamique, la création d’emplois ne suit pas. Les gros investissements consentis ne se transforment pas encore suffisamment en gains de productivité.

Le potentiel est là. Encore faut-il lui donner les conditions de son déploiement. Selon le Rapport sur la croissance et l’emploi au Maroc et le Diagnostic du secteur privé au Maroc, le Royaume pourrait créer 1,7 million d’emplois d’ici 2035, puis 2,5 millions à l’horizon 2050, tout en portant son PIB réel près de 20% au-dessus du niveau de référence. Une trajectoire ambitieuse, mais indissociable d’un effort de réforme.

De la croissance à l’emploi, un changement de focale

«Le Maroc a construit des bases solides et, grâce aux recommandations du Rapport sur la croissance et l’emploi, le Royaume peut aller encore plus loin, créer des millions d’emplois, approfondir les investissements privés et créer de réelles opportunités pour les femmes et les jeunes», affirme Ahmadou Moustapha Ndiaye, directeur de division à la Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) pour le Maghreb et Malte.

Sauf que pour Javier Diaz Cassou, la croissance n’est plus regardée pour elle-même, mais à travers ce qu’elle produit – ou ne produit pas encore – en matière d’emploi. C’est là, selon l’économiste senior principal de la Banque mondiale, que se mesure la portée réelle d’une trajectoire économique. «L’emploi est la voie la plus directe vers la prospérité et le bien-être des populations», souligne-t-il.

Car, au Maroc, les avancées sont réelles: stabilité macroéconomique, investissements soutenus dans les infrastructures et le capital humain, insertion progressive dans certaines chaînes de valeur mondiales, vision de long terme. Mais elles n’ont pas encore produit une dynamique d’emploi à la mesure des besoins.

Javier Diaz Cassou en donne la mesure: le déficit de création nette d’emplois, rapporté au niveau nécessaire pour maintenir constant le taux d’activité, serait passé d’environ 138.000 emplois par an dans les années 2000 à 208.000 dans les années 2010, avant de dépasser 300.000 depuis les chocs récents. C’est dans cet écart, entre les acquis accumulés et leur traduction encore incomplète en emplois, que se joue, selon lui, la question du changement d’échelle.

Le verrou productif

Au fond, le diagnostic renvoie à un paradoxe. Le Maroc investit beaucoup, mais ne transforme pas encore suffisamment cette accumulation de capital en gains de productivité. Javier Diaz Cassou y voit l’un des nœuds du sujet. Pourquoi une économie qui investit depuis des années à des niveaux élevés ne parvient-elle pas encore à enclencher une dynamique de productivité comparable à celle des économies ayant réussi leur montée en gamme ? La réponse, dans le rapport, conduit au fonctionnement même des marchés.

L’analyse met en avant des problèmes d’allocation des ressources, une intensité concurrentielle encore insuffisante dans plusieurs segments et la faiblesse d’un maillon souvent décisif: les entreprises intermédiaires capables de croître rapidement, d’innover et de créer massivement de l’emploi.

Le diagnostic pointe aussi des freins plus concrets: accès encore limité des entreprises innovantes au crédit, concentration du financement au profit d’acteurs établis, poids des délais de paiement, ou encore désincitations qui peuvent freiner la croissance des entreprises lorsqu’elles changent de taille.

L’idée n’est pas qu’il manque des entreprises. Elle est que l’économie a besoin de davantage d’entreprises capables de monter en puissance.

Le capital humain face aux limites du tissu productif

Cette question productive en ouvre une autre, tout aussi centrale: celle du capital humain. Javier Diaz Cassou rappelle que le Maroc a profondément amélioré le profil éducatif de sa population au cours des dernières décennies. L’accès à l’éducation a progressé à tous les niveaux, modifiant rapidement la structure des qualifications. Mais cette avancée ne se traduit pas encore, pour une partie des jeunes, par une insertion suffisante dans le marché du travail. «Ce n’est pas seulement une question de chômage, c’est aussi une question d’inactivité», relève-t-il.

En parallèle, le décalage est particulièrement sensible chez les jeunes diplômés, dont les attentes se heurtent parfois à des débouchés limités, notamment dans l’emploi formel. Pour les femmes, la contrainte apparaît plus profonde encore. Le taux d’activité féminin demeure autour de 19%, parmi les plus faibles au monde selon les éléments présentés, avec une baisse surtout marquée en milieu rural, sous l’effet des chocs récents, notamment les sécheresses.

Le rapport introduit aussi un autre élément: les biais persistants dans certains processus de recrutement. Javier Diaz Cassou évoque à ce titre des enquêtes menées auprès d’entreprises marocaines, où des profils féminins comparables, voire plus qualifiés, pouvaient être écartés au profit de profils masculins.

Reste que le tableau n’est pas figé. L’économiste relève une évolution plus favorable chez les jeunes femmes urbaines âgées de 25 à 34 ans, dont la participation serait passée de 26% à 34% en quelques années. Le signal est important: les contraintes peuvent évoluer, pour peu que les réformes du marché du travail, du tissu productif et de l’inclusion avancent ensemble. L’enjeu dépasse donc la seule formation. Sans transformation du tissu productif, l’investissement consenti dans le capital humain risque de rester en partie sous-utilisé.

L’investissement privé à l’épreuve des contraintes de terrain

Avec Cristina Navarrete Moreno, Senior Operations Officer, l’analyse change de perspective. Le Diagnostic-pays du secteur privé ne part pas seulement des grands équilibres économiques, mais du point de vue de l’investisseur: quels secteurs présentent un potentiel réel, quels blocages empêchent ce potentiel de se concrétiser, et quelles réformes ciblées peuvent être engagées à court et moyen terme.



Cette approche, explique-t-elle, repose sur une logique sectorielle. Pour le Maroc, quatre filières ont été retenues: le textile bas-carbone, les cosmétiques naturels à base d’argan, l’aquaculture marine et la production solaire décentralisée. Leur choix ne signifie pas qu’elles seraient les seules porteuses d’avenir, mais qu’elles concentrent à la fois des opportunités d’investissement, des perspectives d’emploi, un ancrage territorial et des contraintes suffisamment identifiées pour justifier des mesures rapides.

Le rapport privilégie ainsi des réformes concrètes, portées par les autorités publiques, avec un coût fiscal limité. L’objectif n’est pas de multiplier les dispositifs, mais de lever les obstacles qui découragent ou retardent les investisseurs : procédures complexes, lisibilité insuffisante du foncier, exigences de certification, traçabilité, accès au financement, clarification réglementaire ou encore disponibilité de l’énergie verte.

Quatre terrains de montée en puissance

Le textile bas-carbone constitue un premier terrain d’application. Cristina Navarrete Moreno y voit une filière appelée à capter davantage de valeur, au-delà de la seule confection : circularité, valorisation des chutes textiles, montée en gamme, intégration plus poussée de la chaîne de valeur, accès aux certifications et meilleure structuration des intrants.

La même logique vaut pour les cosmétiques naturels à base d’argan. L’enjeu n’est pas seulement d’exporter une ressource emblématique du Maroc, mais de retenir une part plus importante de la valeur créée, à travers la transformation locale, la traçabilité et l’émergence d’acteurs nationaux capables de se positionner sur des segments plus élaborés.

L’aquaculture marine ouvre, elle aussi, une perspective de croissance. Le potentiel existe, porté par les ressources du littoral et les sites déjà identifiés. Mais sa concrétisation reste liée à plusieurs conditions : simplification des procédures, clarification du foncier, développement des infrastructures de stockage et de transformation, maîtrise des coûts de production.

Enfin, le solaire décentralisé dépasse le seul registre énergétique. Il touche directement à la compétitivité industrielle. En permettant un accès à une énergie moins coûteuse et moins carbonée, il pourrait soutenir la décarbonation des entreprises et renforcer leur positionnement. Encore faut-il clarifier le cadre d’application, les règles de stockage, les conditions d’injection et les modalités de propriété des installations.

Ces quatre filières ne forment donc pas une liste fermée de priorités. Elles illustrent plutôt une même démonstration: les opportunités sont identifiées, mais leur activation dépend de la levée de blocages concrets, souvent réglementaires, fonciers, financiers ou techniques.

Une réforme pensée comme système

À l’issue de cette rencontre consacrée à la présentation des deux rapports par Javier Diaz Cassou et Cristina Navarrete Moreno, les conclusions du Groupe de la Banque mondiale sont limpides : les réformes ne produiront leurs effets que si elles avancent ensemble. Javier Diaz Cassou le résume ainsi : «C’est un agenda qui doit être intégré et synchronisé».

Le propos vaut autant pour les marchés que pour les entreprises, le capital humain ou l’investissement privé. Ouvrir davantage les marchés ne suffit pas si les entreprises les plus dynamiques ne peuvent pas grandir. Former mieux ne suffit pas si l’économie n’offre pas assez de débouchés. Identifier des secteurs porteurs ne suffit pas si les investisseurs restent freinés par les procédures, le foncier, le financement ou l’incertitude réglementaire.

C’est cette articulation qui donne leur portée aux deux rapports. Le Maroc n’y apparaît pas comme un pays en manque d’atouts. Ces atouts sont déjà là. La question est de savoir comment les transformer plus vite et plus efficacement en productivité, en emplois et en investissements. C’est, au fond, tout l’enjeu du changement d’échelle.
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