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PLF 2027 : Lekjaa revendique un changement de cap pour réconcilier économie et État social

Ni continuité des politiques passées, ni rupture radicale : Fouzi Lekjaa revendique un changement de cap pour la nouvelle législature, avec l’ambition de rétablir les équilibres économiques, sociaux et institutionnels. Lors de la présentation du PLF 2027 devant le Parlement, le ministre de l’Économie, des Finances et de la Performance publique a défendu une nouvelle conception de l’État social, fondée sur une régulation plus affirmée du marché et la lutte contre les monopoles, la rente et les dérives économiques qui pèsent sur les citoyens.

Ph. Saouri
Ph. Saouri
Avant d'entrer dans le détail des mesures du Projet de loi de finances (PLF) 2027, Fouzi Lekjaa a tenu à poser les fondements politiques et économiques de l'action du nouveau gouvernement. Devant les deux Chambres du Parlement réunies, vendredi 23 octobre, le ministre de l'Économie, des Finances et de la Performance publique a consacré une partie importante de son intervention à expliquer la nécessité d'un changement d'orientation, allant jusqu'à remettre en question certains mécanismes qui ont caractérisé le fonctionnement de l'économie au cours des dernières années.

Le message dépasse le cadre du premier budget du gouvernement de Fatima-Zahra El Mansouri. Il porte sur la conception même de l'État social, sur le rôle des pouvoirs publics dans la régulation économique et sur les conditions nécessaires pour que la croissance se traduise par une amélioration effective des conditions de vie des Marocains.

D'emblée, Lekjaa a présenté la nouvelle législature comme une étape qui ne s'inscrit « ni dans une continuité sur laquelle les électeurs se sont prononcés, ni dans une rupture injustifiée », mais dans un « changement de direction » destiné à rétablir les équilibres économiques, sociaux et institutionnels.

Une orientation qu'il a inscrite dans le prolongement du discours Royal d'ouverture de la session législative, appelant à faire de cette nouvelle législature un véritable tournant permettant de concilier l'ambition d'un Maroc économiquement émergent avec le renforcement de la justice sociale et territoriale.

L'État social, entre ambitions affichées et contradictions économiques

C'est en abordant le bilan des politiques économiques et sociales des dernières années que Fouzi Lekjaa a livré l'un des passages les plus significatifs de son discours. « Au cours des dernières années, l'expression “État social” a dominé le discours quotidien. Pourtant, la réalité montrait constamment que nous nous éloignions de plus en plus de son essence, ce qui explique que les résultats n'aient pas été à la hauteur des attentes », a-t-il déclaré.

Pour le ministre, cette situation s'explique principalement par une contradiction entre les objectifs sociaux poursuivis par l'État et les orientations de la politique économique. Alors que les politiques sociales mobilisaient des moyens financiers considérables pour améliorer les conditions de vie des citoyens, la politique économique tendait, selon son analyse, à imposer la logique du marché sans encadrement, sans régulation et sans intervention suffisante. Cette contradiction aurait favorisé, a-t-il estimé, le développement d'une culture du profit rapide et excessif, ainsi que la multiplication des situations de rente, des monopoles et des intermédiaires parasitaires. Lekjaa a désigné ces dérives par des termes rarement employés avec une telle insistance dans un discours budgétaire : le « capitalisme sauvage » et le « néolibéralisme », qu'il a également associés à certaines tensions économiques et sociales observées à l'échelle internationale.

Cette lecture constitue l'un des principaux marqueurs de son intervention. Elle revient à considérer que les difficultés sociales ne peuvent être traitées uniquement par l'augmentation des dépenses publiques, sans agir parallèlement sur les mécanismes économiques qui influencent les prix, les revenus et la répartition des richesses.

« On ne peut construire un État social avec une politique économique hostile au social »

Fouzi Lekjaa a résumé cette contradiction dans une formule particulièrement explicite : « On ne peut construire un État social fondé sur la justice sociale avec une politique économique hostile à tout ce qui est social et qui privilégie la logique du monopole et de l'exclusion. » C'est précisément à ce niveau que se situe, selon lui, le changement de cap revendiqué par le nouveau gouvernement : passer d'une opposition entre les politiques économiques et sociales à une approche dans laquelle les deux poursuivent un même objectif de rééquilibrage social.

Le ministre n'a toutefois pas remis en cause le principe de l'économie de marché ni le rôle de l'initiative privée. Il a, au contraire, insisté sur la nécessité pour l'État de réunir les conditions favorables à l'investissement productif et à l'entrepreneuriat, indispensables à la création de richesses. Mais cette responsabilité doit, selon lui, aller de pair avec la protection du droit des citoyens à une vie digne. Il a ainsi appelé à empêcher que le marché ne devienne un espace incontrôlé « qui se nourrit du pain des plus modestes ».

Dans cette conception, l'État social ne se limite plus à assurer une couverture médicale ou à verser des aides directes. Il doit également intervenir pour combattre la corruption, les conflits d'intérêts et les monopoles, garantir la sécurité alimentaire et énergétique et créer les conditions permettant aux petites et moyennes entreprises de se développer. Cette orientation accorde ainsi une place centrale à la régulation économique. L'État ne serait plus seulement appelé à compenser les déséquilibres sociaux par des transferts financiers, mais également à agir sur les pratiques susceptibles de les entretenir.

En mettant l'accent sur les monopoles, les situations de rente et les conflits d'intérêts, Fouzi Lekjaa a désigné plusieurs obstacles qu'il considère comme incompatibles avec la construction d'un État social. Il a notamment insisté sur la nécessité de renforcer l'État de droit, tant sur le plan législatif que dans l'application des règles, afin de garantir la transparence et la protection juridique de la libre initiative. Cette exigence concerne particulièrement les très petites, petites et moyennes entreprises, qui représentent l'essentiel du tissu entrepreneurial et jouent un rôle important dans la création de richesses et d'emplois. L'enjeu consiste, dans cette approche, à permettre à ces entreprises d'évoluer dans un environnement économique où les opportunités ne sont pas captées par des positions dominantes ou des pratiques anticoncurrentielles.

Le discours établit également un lien direct entre la régulation des marchés et le pouvoir d'achat. Les mesures annoncées pour réorganiser les circuits de distribution, moderniser les marchés de gros et réduire les coûts d'intermédiation apparaissent ainsi comme une première traduction de cette orientation. Pour autant, la portée réelle du changement revendiqué dépendra de la capacité du gouvernement à transformer ces principes en réformes effectives. La lutte contre les monopoles, la rente et les conflits d'intérêts suppose en effet des interventions qui dépassent le seul cadre budgétaire.

Une sortie politique offensive contre l'opposition

Cette présentation d'une nouvelle doctrine économique s'est accompagnée d'une réponse particulièrement ferme aux critiques adressées au gouvernement. Fouzi Lekjaa a notamment contesté les accusations selon lesquelles le nouvel exécutif aurait déjà renoncé à ses engagements électoraux. « Comment peut-on affirmer que le gouvernement a renoncé à ses engagements et à ses promesses électorales alors que le Projet de loi de finances n'avait même pas encore été déposé au Parlement ? », a-t-il lancé.

Le ministre a également interrogé la logique consistant à exiger la réalisation immédiate d'engagements pris pour l'ensemble de la législature : « Comment des députés respectables peuvent-ils considérer que les engagements électoraux doivent être réalisés immédiatement, dès le début de la première année de la législature ? »

Pour Lekjaa, le PLF 2027 représente la première étape d'un programme gouvernemental conçu sur cinq ans, dont l'exécution doit être appréciée sur la durée du mandat. Mais le ministre est allé plus loin dans sa réplique, accusant certains parlementaires de chercher à induire l'opinion publique en erreur. « Lorsqu'un député porte des jugements sans fondement avant même d'avoir reçu le Projet de loi de finances, cela signifie qu'il y a une volonté délibérée de nuire, d'induire en erreur, voire de tromper les citoyens », a-t-il affirmé. Il a également dénoncé le recours au populisme, déclarant que celui-ci « n'a pas réussi aux prédécesseurs et réussira encore moins à ceux qui viennent après ».

Dans une allusion à un parti qu'il n'a pas nommé, Fouzi Lekjaa a ensuite déclaré : « Permettez-moi de conseiller à certains responsables d'un parti de cesser de mobiliser des jeunes pour diffuser des mensonges sur les réseaux sociaux concernant un prétendu recul du gouvernement sur ses promesses. » Et d'ajouter : « Ou, du moins, s'ils sont incapables d'abandonner cette mauvaise habitude, qu'ils évitent de laisser autant de traces qui les démasqueront dans un avenir proche. »

Tout en rappelant le rôle essentiel de l'opposition dans la construction démocratique, le ministre a ainsi choisi de répondre directement à ses contradicteurs, donnant à cette première présentation budgétaire une dimension de confrontation politique

En consacrant une partie de son discours à la critique des orientations économiques passées, le ministre a cherché à définir les fondements de l'action du nouveau gouvernement. Son intervention dessine une conception de l'État social dans laquelle la redistribution et la protection des ménages doivent s'accompagner d'une régulation plus affirmée de l'économie. L'investissement privé demeure un moteur de croissance, mais son développement doit, selon cette approche, s'inscrire dans un environnement concurrentiel plus équitable et contribuer davantage à l'amélioration des conditions de vie. Le ministre a également défendu la préservation des équilibres des finances publiques, présentée comme une condition de la pérennité des réformes sociales. Il a insisté sur la nécessité de garantir à chaque dirham d'argent public une destination claire et un impact mesurable. Cette articulation entre justice sociale, investissement productif, régulation économique et discipline budgétaire constitue la ligne directrice du changement de cap annoncé.
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