Invité de la 17e Université d’Automne Jaouad El Jaï de santé au travail, organisée le 13 mai à Casablanca par la Faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca et la Moroccan Occupational Health Association (MOHA), le professeur émérite de l’Université Heinrich-Heine de Düsseldorf a livré une analyse approfondie des effets du stress professionnel sur la santé mentale des dirigeants. Selon lui, les décideurs sont confrontés à trois grandes sources de pression : une intensité de travail élevée dépassant souvent les 55 heures par semaine, des tensions socio-émotionnelles complexes avec les équipes et une inquiétude permanente liée à la concurrence économique et à l’avenir de l’entreprise.
La théorie du «donnant-donnant» brisée
Pour expliquer ce phénomène, Johannes Siegrist a développé un modèle devenu célèbre: le déséquilibre «effort-récompense». Selon cette théorie, le stress au travail ne provient pas seulement d’une surcharge de dossiers ou d’horaires excessifs. Il naît surtout lorsqu’un équilibre fondamental est rompu : celui entre ce que l’on donne et ce que l’on reçoit en retour. Un dirigeant ou un salarié qui s’investit pleinement sans obtenir une contrepartie jugée équitable se retrouve dans une tension psychologique durable. Cette récompense ne se limite pas au salaire. Elle repose aussi sur la sécurité professionnelle, les perspectives de carrière, le statut social, mais également sur l’estime, la reconnaissance et le respect. Lorsque ce contrat implicite est rompu, l’individu peut le vivre comme une atteinte directe à son intégrité.
Quand le cerveau tire la sonnette d’alarme Cette rupture de l’équilibre n’est pas qu’une sensation abstraite. Elle s’inscrit aussi dans le corps. Les risques psychosociaux activent les zones du cerveau liées aux émotions et au stress, entraînant la libération d’hormones comme l’adrénaline et le cortisol. Utile face à un danger immédiat, ce mécanisme devient toxique lorsqu’il s’installe dans la durée. Les recherches présentées par le professeur Siegrist montrent qu’un tel stress augmente le risque de dépression de 60 à 90% et le risque de maladies cardiovasculaires de 40 à 70%. Le constat est d’autant plus préoccupant que la prévalence de la dépression est estimée à 15% dans la population active mondiale, contre 26% au Maroc, selon les données citées lors de la présentation. Théoriquement, réduire ces facteurs de stress permettrait d’éviter environ 23% des cas de dépression et près de 20% des attaques cardiaques.
Le piège du dirigeant indispensable
Autre concept clé abordé par le professeur Siegrist : le surinvestissement. Il concerne ces dirigeants qui se donnent à 150%, persuadés d’être indispensables à chaque rouage de l’organisation. Cette volonté permanente de contrôle devient un facteur de risque aggravant, car elle empêche toute forme de récupération psychologique. L’expert recommande donc une prise de conscience individuelle : prioriser les tâches, déléguer certaines responsabilités, respecter les temps de repos, fixer des limites horaires et renforcer sa capacité à dire non. La gestion des émotions, notamment la colère ou le sentiment d’injustice, devient également essentielle pour préserver sa santé et maintenir un climat de travail sain. Le professeur rappelle à ce titre que travailler plus de 55 heures par semaine pendant des années accroît les risques pour la santé.Vers une nouvelle culture de la reconnaissance
Mais la prévention ne peut pas reposer uniquement sur les individus. Pour Johannes Siegrist, les entreprises doivent aussi transformer leur organisation du travail. Cela passe par davantage d’autonomie, une meilleure répartition des tâches, des démarches participatives, une réduction des horaires atypiques et un renforcement de la coopération entre les équipes. Le leadership joue ici un rôle central. Des interactions respectueuses, un soutien réel en cas de difficulté, un feedback régulier, la reconnaissance des efforts et l’attention portée au développement professionnel des collaborateurs sont autant de leviers pour améliorer la santé mentale au travail.À l’inverse, les comportements toxiques, tels que l’hostilité, l’égoïsme, la méfiance ou le manque de considération, fragilisent durablement les organisations. Améliorer la communication verticale et reconnaître la valeur de chacun n’est donc pas un luxe managérial, mais une nécessité de santé publique. Le défi permanent pour tout responsable est de maintenir un équilibre juste entre ce que l’on exige de ses collaborateurs et ce qu’on leur offre en retour.
