Menu
Search
Mercredi 01 Avril 2026
S'abonner
close

Les apprentissages doivent évoluer face à un monde plus complexe (Najat Vallaud-Belkacem)

À Benguérir, la Science Week 2026 de l’UM6P, organisée du 30 mars au 5 avril, réunit chercheurs, experts et étudiants autour du thème des convergences, au cœur des défis du monde actuel. C’est dans ce cadre que Najat Vallaud-Belkacem, ancienne ministre de l’Éducation en France et professeure affiliée à l’UM6P de Marrakech, propose une lecture lucide des mutations qui transforment aujourd’hui l’apprentissage et la production du savoir. Face à un monde de plus en plus complexe, elle défend le croisement des disciplines comme une nécessité et appelle à repenser en profondeur la formation des nouvelles générations.

No Image
Le Matin : Présente parmi les intervenants de cette 6ᵉ édition de "la Science Week" de l’UM6P, comment analysez-vous la portée de cet événement ?

Je suis vraiment ravie d’y participer, parce que cela faisait plusieurs années que je voulais venir sans que mon agenda ne me le permette. De manière générale, je trouve que les événements organisés ici sont d’un très haut niveau.

Revenant à "la Science Week 2026", c’est une véritable pause intellectuelle, qui permet de se régénérer et de réfléchir grâce à des intervenants d’un niveau remarquable, qu’ils viennent de la science, des arts ou encore de la littérature.

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est justement ce mélange des disciplines. Il permet de redonner du sens au monde dans lequel nous vivons, alors même que nous sommes nombreux aujourd’hui à être en quête de repères et de compréhension.

Cette édition a pour thème "les convergences", comment cela se traduit concrètement dans l’enseignement ?

La convergence n’est plus une option, c’est une nécessité. Les défis actuels, qu’ils soient climatiques, technologiques ou sociétaux, ne peuvent plus être abordés à travers une seule grille de lecture. Il est indispensable de croiser les disciplines, mais aussi les cultures et les parcours, pour produire des réponses adaptées à un monde devenu plus complexe.

Cela suppose également de former dès le départ des esprits capables de penser de manière interdisciplinaire, tout en conservant une base solide dans leur domaine et une ouverture à des champs comme la philosophie ou l’éthique. Dans ce contexte, les universités ont un rôle important à jouer en favorisant ces croisements et en créant des espaces de réflexion capables de faire émerger de nouvelles solutions.

Aujourd’hui, un élève évolue dans un monde extrêmement complexe, et il n’apprend plus comme on apprenait il y a plusieurs décennies. Cela peut être déstabilisant, mais c’est une réalité à laquelle il faut s’adapter. L’enjeu n’est plus seulement d’accumuler des connaissances, mais de comprendre ce qui est en jeu et de saisir cette complexité.

Cela suppose de relier les savoirs entre eux. On ne peut plus, par exemple, apprendre un théorème de mathématiques de manière abstraite sans en voir les applications concrètes, que ce soit dans les sciences de la vie ou dans les enjeux climatiques. Cela passe aussi par la pratique, par l’investigation et par la curiosité, ainsi que par des compétences devenues incontournables, comme les langues ou le numérique, auxquelles personne ne peut désormais se soustraire.



Ces convergences peuvent-elles répondre aux enjeux éthiques posés par les technologies ?

Oui, absolument. Les questions éthiques ne peuvent pas être résolues dans le cadre d’une seule discipline. Dès que l’on est confronté à des situations complexes, comme certains dilemmes posés par les technologies, il devient évident que la machine ne peut pas répondre seule.

Il faut mobiliser plusieurs champs à la fois, la philosophie, la biologie, l’histoire, les sciences de la santé. C’est précisément ce qui caractérise l’humain, cette capacité à sortir d’un cadre pour en croiser plusieurs, contrairement à la machine qui reste limitée à ce pour quoi elle a été programmée.

Depuis 2020, vous êtes professeure affiliée à l’UM6P, quel regard portez-vous sur son évolution et sur les étudiants que vous y côtoyez ?

Ce qui est impressionnant, c’est de voir à quel point l’UM6P a réussi à tenir ses ambitions et à atteindre les objectifs qu’elle s’était fixés en relativement peu de temps. Aujourd’hui, l’université compte environ 9 000 étudiants, ce qui représente déjà une masse critique importante, et elle a surtout développé des partenariats solides avec des établissements d’enseignement supérieur dans différents pays, souvent parmi les plus prestigieux.

On sent aussi qu’il se passe quelque chose ici, même à Benguerir, avec une vraie dynamique qui dépasse le cadre de l’université et qui touche la ville et ses habitants. Cette énergie se retrouve aussi dans la capacité de l’UM6P à réunir des chercheurs et des penseurs de très haut niveau autour de grandes questions, dans ce qu’on appelle le “South leadership”, c’est-à-dire une manière de faire émerger une réflexion venue du Sud à l’échelle mondiale.

Je pense que c’est quelque chose de très important, parce que cela ne bénéficie pas seulement au Maroc ou aux étudiants qui étudient ici, mais plus largement au continent africain, en contribuant à faire évoluer les perceptions et les réponses apportées aux grands enjeux actuels.

Et puis il y a les étudiants, et c’est peut-être ce qui m’a le plus marquée. Leur niveau est vraiment élevé, on sent qu’il y a de la réflexion et une vraie capacité à s’exprimer sur des sujets complexes. En même temps, j’ai aussi été frappée par le fait que le français n’est plus une évidence, alors que l’anglais prend de plus en plus de place dans leur manière de s’exprimer.

Ce n’est pas un problème en soi, au contraire, cela ouvre des horizons, mais cela m’a tout de même un peu touchée, parce que je reste très attachée à la relation entre le Maroc et la France, qui est une relation profonde, qui dépasse les cadres politiques et qui repose avant tout sur des liens humains.

Donc oui, il y a cette ambivalence, mais ce qui ressort avant tout, c’est vraiment la qualité et le potentiel de ces étudiants.

L’Afrique est-elle aujourd’hui en mesure de faire entendre sa propre voix dans la production scientifique mondiale ?

L’Afrique produit déjà de la connaissance, mais ce qui lui a longtemps manqué, c’est une narration et une valorisation à l’échelle internationale. Le continent ne souffre pas d’un manque de réflexion, mais plutôt d’un déficit de visibilité. Il est donc essentiel qu’il impose sa propre voix dans les débats mondiaux, car lorsqu’on n’est pas autour de la table des décisions ou de la culture globale, on en subit les conséquences. Dans le même temps, l’Afrique continue de poser des questions fondamentales sur le sens, sur l’humanité et sur les convergences entre les peuples, des questions qui sont parfois délaissées ailleurs. C’est aussi à travers des espaces comme la Science Week que cette richesse intellectuelle peut être mise en lumière.

Dans votre dernier ouvrage "Sevrage numérique", vous alertez sur notre rapport aux écrans, qu’est-ce qui vous inquiète le plus aujourd’hui ?

C’est une réflexion qui m’habite depuis plusieurs années, en tant que citoyenne. Ce qui m’inquiète, c’est l’omniprésence des écrans dans nos vies, et en particulier celle du smartphone, qui donne un accès permanent, sans aucune friction, aux réseaux sociaux et à Internet.

Nous passons plusieurs heures par jour connectés, et cela a un impact direct sur notre attention, sur notre capacité de concentration, mais aussi sur la qualité de nos relations humaines.

Et contrairement à une idée répandue, cela ne concerne pas uniquement les plus jeunes. Les adultes sont tout autant concernés, avec des effets qui se répercutent sur l’ensemble de leur vie quotidienne.
Lisez nos e-Papers