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Les blessures professionnelles coûtent 4,25% du PIB au Maroc (Pr. El Kholti)

Le Maroc célèbre ce vendredi 28 avril la Journée mondiale de la santé et la sécurité au travail sur le thème «Un milieu de travail sûr et salubre : un droit fondamental». Dans cet entretien, Pr Abdeljalil El Kholti, président du Moroccan Occupational Health Association et chef de l’Unité de santé au travail, dresse un état des lieux de la sécurité et de la santé au travail au Maroc et met en avant les principaux défis à relever.

Les blessures professionnelles coûtent 4,25% du PIB au Maroc (Pr. El Kholti)

Le Matin : Quel est l’état de la sécurité et de la santé sur les lieux de travail au Maroc ?

Pr Abdeljalil El Kholti : Tout d’abord, permettez-moi de revenir sur un triste anniversaire, il y a 15 ans presque jour pour jour, 55 personnes ont perdu la vie dans l’incendie de Rosamor, un samedi 26 avril 2008. La société marocaine, tout entière, a été choquée, mais elle a, aussi, pris conscience de l’importance de promouvoir une culture de prévention des risques professionnels.

En effet, depuis, sur Hautes Instructions Royales, le principe de la santé et la sécurité sur les lieux de travail (SST) au Maroc est devenu un véritable chantier en pleine construction. Nouveaux textes législatifs et réglementaires, nouveaux acteurs dont l’Institut national des conditions de vie au travail, un profil national SST, la ratification de plusieurs conventions de l’Organisation internationale du travail (OIT), l’élaboration d’une politique nationale SST…

Cependant, en dépit du large arsenal législatif et réglementaire dont dispose notre pays en matière de protection des travailleurs contre les risques professionnels, la SST connaît un retard conséquent sur les indicateurs les plus pertinents. En effet, la faible application de la réglementation en vigueur et l’absence d’une culture de prévention génèrent, chaque année, des sur-coûts économiques et sociaux considérables. Les blessures professionnelles coûtent 4,25% du PIB au Maroc. Conscients que des lieux de travail sains et sûrs sont un levier de performance économique et un gain en paix sociale incontestable, les autorités compétentes se sont engagées, à travers la ratification en 2019 de la Convention 187 de l’OIT sur le cadre promotionnel de la santé au travail, à proposer plusieurs cadres de réformes sous forme d’une politique nationale en matière de SST, actée en 2020. Cette politique est axée sur des domaines stratégiques, sur la base des principales insuffisances soulevées comme la révision du cadre législatif et réglementaire, l’amélioration du système de gouvernance et de contrôle, du système d’observations et de statistiques, de la formation et de la recherche scientifique, ainsi que de la promotion de la culture de prévention. Une autre réforme de grande importance, attendue à court terme, est en effet la révision du Code de travail marocain publié en 2003 et dont certaines dispositions sont devenues obsolètes, ne répondent pas aux objectifs attendus, ou ont constitué de grandes insuffisances et des aberrations dès la publication du texte.

Quels sont alors les principaux défis qui restent à relever ?

Les défis en matière de santé et de sécurité au travail sont nombreux et touchent à plusieurs domaines d’application. Le plus important est bien évidemment le tissu économique marocain qui se compose majoritairement de petites et moyennes entreprises (PME) et des très petites et moyennes entreprises (TPME) et l’informel dans certains secteurs clés d’activité comme l’agriculture et les travaux publics, qui échappent facilement à la surveillance médicale. Les services de médecine du travail sont implantés presque exclusivement dans les grandes entreprises formelles et soumises aux mécanismes de contrôle et d’inspection. Ils ne disposent pas, quant à eux, des moyens humains et techniques nécessaires au renforcement de leur rôle dissuasif, et les sanctions restent le plus souvent dérisoires. Aussi, la couverture en SST reste très modeste dans le secteur public pour lequel les dispositions législatives et réglementaires en matière de SST se limitent à la protection sociale et aux congés de maladie.

Le Maroc est aussi catalogué parmi les pays de la région Moyen-Orient/Afrique du Nord (MENA) qui enregistrent le taux le plus bas de couverture contre les accidents du travail (AT) avec paradoxalement des chiffres alarmants en matière d’accidentologie. Selon les données des assureurs, le nombre de salariés couverts par l’assurance AT est de l’ordre de 2,6 millions sur une population active (hors secteur public) de près de 10 millions. Ces chiffres ne reflètent pas, en effet, la réalité, dans un contexte de sous-déclaration en raison de la complexité des procédures en vigueur, et aussi des indemnités perçues qui demeurent presque dérisoires. Quant aux maladies professionnelles (MP), en plus du fait que l’assurance MP n’est pas obligatoire pour les entreprises comme c’est le cas pour l’assurance AT, les statistiques disponibles restent très limitées et manquent de pertinence pour plusieurs raisons telles que l’absence d’une obligation réglementaire pour l’assurance des maladies professionnelles, la nécessité de réviser les tableaux des MP et d’inclure les pathologies émergentes et la composante mentale de la pathologie professionnelle, et l’absence de tarification spécifique pour la réparation des MP.

L'Unité de santé au travail (USAT) de la Faculté de médecine et de pharmacie de l'Université Hassan II et la Moroccan Occupational Health Association ont organisé une rencontre à Casablanca à l’occasion de la Journée mondiale de la SSTl. Quel est l’objectif de cette rencontre ?

D’une pierre deux coups, nous célébrons cette année, la Journée mondiale de la santé et la sécurité au travail et le «Kick Off moins 365 jours», et le lancement du compte à rebours de l’organisation du 34e Congrès international de la santé au travail «ICOH 2024», qui se tiendra au Maroc, à Marrakech du 28 avril au 3 mai 2024.

La rencontre de ce vendredi 28 avril 2023 est l’occasion de fêter la Journée mondiale de la santé et la sécurité au travail qui est célébrée chaque année par l'Organisation internationale du travail. Cette année, cet évènement est consacré au thème «Un milieu de travail sûr et salubre : un droit fondamental», faisant suite à la décision historique adoptée le 10 juin 2022 par la Conférence internationale du travail, d’ajouter un cinquième pilier à la Déclaration de l'OIT relative aux principes et droits fondamentaux au travail. Ainsi, tous les États membres de l’OIT, y compris le Maroc, s'engagent à respecter et à promouvoir le droit fondamental à un environnement de travail sûr et sain.

À l’échelle nationale nous avons beaucoup apprécié et salué cette décision qui représente pour le Maroc une véritable occasion et une locomotive pour que les dispositions de la Convention 187, ratifiée dans notre pays depuis 2019, puissent voir le jour, notamment la déclinaison de la politique nationale établie en 2020 en un programme national. Travail entamé depuis la ratification de la Convention, mais qui a été ralenti par la pandémie de la Covid-19 et par quelques considérations d’ordre économique et réglementaire. La célébration de cette Journée est aussi l’occasion de rappeler la nécessité de ratifier les conventions les plus pertinentes en matière de SST, dont la Convention 161 sur les services médicaux du travail.

Le «Kick Off moins 365 jours» qui nous sépare de l’ouverture officielle de la 34e édition du Congrès international de la Commission internationale de la santé au travail (CIST), ICOH 2024, est l’occasion de dévoiler quelques ébauches du programme scientifique et culturel du Congrès, et de tous les projets, études et programmes qui tournent autour. C’est aussi l’occasion de promouvoir et de booster la participation scientifique marocaine.

Que pensez-vous de l’organisation du 34e Congrès international de la santé au travail au Maroc ?

L’organisation du 34e Congrès international de la santé au travail, ICOH 2024, représente une occasion sans précédent pour le Maroc, pour des considérations scientifiques, historiques et culturelles. Le travail entrepris depuis 2003 par l’équipe de l’Unité de la santé au travail de la Faculté de médecin et de pharmacie de Casablanca (FMPC) en partenariat avec la Moroccan Occupational Health Association a fini par aboutir et les préparatifs avancent bien. En effet, le Congrès se réunira, à Marrakech du 24 avril au 3 mai 2024, où plus de 1.500 intervenants internationaux partageront leurs expertises autour du thème «Améliorer la recherche et les pratiques de la santé au travail : Comblons les lacunes». Une place particulière est consacrée au Maroc et aux participants marocains, à travers des thématiques spécifiques qui répondent aux besoins et aux tendances nationales actuelles, et qui s’ajoutent à 38 autres thématiques classiques de la CIST. Nous avons aussi choisi de façon stratégique de célébrer la Journée mondiale de la santé et de la sécurité au travail de l’année prochaine à Marrakech par l’ouverture officielle de l’ICOH 2024, un Congrès international avec une identité marocaine qui honorera sans doute la SST de notre pays et ses professionnels, et ouvrira plusieurs voies de coopération et de réseautage.

Lire aussi : Santé et Sécurité au travail : le gouvernement adopte un décret sur les équipements à risque

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