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Lundi 24 Juin 2024
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Normes parasismiques au Maroc : l'éclairage de l'expert Omar Farkhani

Alors que la Turquie vient de subir un des tremblements de terre les plus meurtriers de son histoire, la question des constructions parasismiques et leur rôle dans la sauvegarde des vies humaines est de nouveau d’actualité. Le Maroc, qui a connu depuis l’indépendance deux séismes majeurs, ne peut faire l’économie de cette réflexion. Quel est l’état des lieux au Maroc du point de vue législatif et juridique ? les normes parasismiques sont-elles respectées ? quels sont les enseignements tirés du tremblement de terre d’Al Hoceïma ? Voici l’éclairage de Omar Farkhani, ancien président de l’Union méditerranéenne des architectes et ancien président de l’Ordre des architectes.

Normes parasismiques au Maroc : l'éclairage de l'expert Omar Farkhani
Ph : AFP

Le Matin : Actualité oblige, la question des normes parasismiques des constructions s’invite dans les débats. Quel est l’état des lieux au Maroc, du point de vue législatif et juridique ? 

Omar Farkhani : De façon générale, notre pays a enregistré des avancées notables dans l’encadrement du secteur de la construction. On peut citer, à titre d’exemple, le règlement incendie, en vigueur depuis 2014, ainsi que le règlement général de construction fixant les règles de performance énergétique des constructions, adopté aussi en 2014. Concernant notre présent sujet, le Maroc dispose, depuis 2004, d’un règlement de construction parasismique (RPS 2000) qui a été révisé en 2011. Un autre règlement parasismique spécifique à la construction en terre (RCPT) est en vigueur depuis 2014. 

Partant du postulat que le Maroc possède un arsenal complet en la matière. Dans quelle mesure les normes parasismiques sont-elles appliquées ? 

À Al Hoceïma et Agadir, qui ont connu dans le passé des séismes dévastateurs (respectivement en 2004 et 1960), avec beaucoup de dégâts matériels et humains (12.000 morts environ à Agadir et 628 morts à Al Hoceïma), les autorités publiques territoriales sont très regardantes en matière de respect des normes parasismiques. Par contre, la faible conscience de la culture du risque, le poids de l’informel dans l’immobilier et l’ampleur du phénomène de l’auto-construction impactent négativement l’application des normes antisismiques dans de larges secteurs du parc immobilier bâti national. 

Qu’en est-il du contrôle des infractions en matière d’urbanisme et de construction ? Quels sont les acteurs impliqués dans cette opération ? 

Le Maroc a adopté en 2016 la loi 66-12 pour renforcer les dispositifs de contrôle et de répression des infractions en matière d’urbanisme et de construction. Ce sont les collectivités territoriales (en particulier les communes) qui sont chargées d’instruire les demandes et de délivrer les autorisations de construire, et les autorités déconcentrées (préfectures et provinces) qui contrôlent les chantiers de construction. Mais cette gouvernance locale réglementaire souffre d’une insuffisance en ressources humaines qualifiées et en moyens logistiques pour exécuter correctement leurs missions de contrôle. Par exemple, en 2019, sur les 36 communes que compte la région (sismique) d’Al Hoceïma, une seule commune dispose d’un architecte dans son service d’urbanisme. Cette faiblesse de moyens pour contrôler la conception parasismique et son exécution sur les chantiers s’étend aux autres exigences réglementaires telles que le suivi des bâtisses menaçant ruine, l’efficacité énergétique des bâtiments, ou encore l’application des dispositions relatives aux personnes à mobilité réduite (PMR). 

Quel rôle joue l’architecte dans le respect des normes en vigueur ? Et dans quels cas sa responsabilité pourrait être engagée ? 

En plus de la conception fonctionnelle (y compris accessibilité aux PMR), esthétique, bioclimatique (adaptation au climat) et technique (esquisse de la structure), le rôle de l’architecte est de veiller à ce que des ingénieurs spécialisés soient chargés par le maître d’ouvrage de l’établissement des calculs et plans d’exécution  relatifs aux diverses dimensions techniques du projet (notamment la règlementation parasismique et l’efficacité énergétique). L’architecte doit aussi s’assurer que les autres intervenants techniques (bureaux et laboratoires de contrôle) accomplissent leurs missions de vérification sur plans et au niveau des chantiers. Il doit par ailleurs s’assurer de la conformité des plans techniques avec la conception architecturale. Conscient des enjeux de la question sismique, et plus encore depuis la tragédie d’Al Hoceïma en 2004, l’Ordre national veille à ce que les architectes contribuent scrupuleusement au respect des normes antisismiques, conformément à leurs responsabilités légales. C’est dans ce sens qu’il y a deux semaines à peine l’Ordre leur a envoyé un courrier de rappel. 

Le souvenir du séisme d’Al Hoceïma est toujours vivace. Comment expliquez-vous l’ampleur des dégâts (humains et matériels) s’agissant de ce cas de figure ? 

Je connais bien le sujet puisqu’après le séisme, comme beaucoup de Marocains, l’Ordre national des architectes que je présidais à l’époque avait mené une action de solidarité envers les sinistrés d’Al Hoceïma. Il a aussi réalisé la première expertise technique pour diagnostiquer les causes des effondrements d’immeubles qui avaient provoqué des morts et des blessés. Deux cents architectes bénévoles s’étaient relayés sur place pendant deux mois pour effectuer le travail. Lors de cette expertise, nous avions fait deux constats surprenants : 

1. Contre toute attente, le nombre de morts était plus important dans certaines zones rurales qu’en milieu urbain, malgré la densité et la hauteur des constructions en ville (5 étages). Cela s’expliquait par le fait que ces zones rurales (Aït Kamra) étaient proches de l’épicentre du séisme et surtout par le fait que les dalles en béton armé des constructions étaient «posées» sur des murs-supports en terre sans chainages en béton et sans fondations. Le système constructif vulnérable s’est donc effondré aux premières secousses.

2. La construction des immeubles effondrés en milieu urbain avait mobilisé des quantités importantes (coûteuses) de béton et d’acier, mais non optimisées, surdimensionnées et mal mises en œuvre, ce qui a provoqué les effets destructeurs du séisme. Cela signifie, dans les deux cas, que c’est  le non-respect des normes techniques, dû à l’ignorance et l’incompétence de certains acteurs, qui a provoqué les sinistres (dont 628 morts), malgré une magnitude moyenne du séisme (6 degrés sur l’échelle de Richter). À titre de comparaison, à Osaka, au Japon, un séisme de même magnitude survenu en juin 2018 n’a provoqué que la mort de 3 personnes vulnérables (deux personnes âgées et une fillette). 

Outre les normes parasismiques, le Maroc est-il préparé logistiquement, techniquement et en termes de planification des secours en cas de catastrophe majeure ? 

Compte tenu de l’ampleur des phénomènes catastrophiques (tremblements de terre, inondations, tsunamis, accidents industriels…), de la complexité des actions collectives à mettre en œuvre (coordination entre acteurs publics et société civile, entre échelons publics verticaux…) et des énormes ressources et moyens logistiques que cela mobilise (infrastructures hospitalières et de transport, dispositifs de sécurisation des biens et des personnes, prise en charge des soins, du logement provisoire et de la nourriture des victimes…), les pouvoirs publics sont confrontés à des enjeux considérables, compte tenu du degré de développement de notre pays et de la faible culture du risque existant actuellement dans les populations.

Toutefois, depuis le séisme d’Al Hoceïma en 2004, le Maroc a fait des progrès louables dans l’amélioration de la prévention des risques et de la gestion de crise consécutive à une catastrophe naturelle ou anthropique (d’origine humaine). Mais comme l’a récemment montré un rapport de l’OCDE, il reste «des déficits de gouvernance très clairs, avec des politiques sectorielles, mono-risques, descendantes, insuffisamment inclusives». Cela signifie, ajoute le rapport, que «l’attribution mal établie ou mal comprise des responsabilités et des ressources à des parties prenantes empêche l’émergence d’une stratégie commune». En d’autres termes, bien que les Marocains soient réputés pour leur esprit de solidarité et leur sens du sacrifice dans les situations de catastrophe, bien que les pouvoirs publics aient souvent fait preuve de réactivité et d’efficacité, comme constaté lors de la dernière pandémie, d’énormes efforts attendent encore notre pays pour qu’il soit en mesure de gérer des crises de grande ampleur, comme celle vécue par la Turquie.

Lire aussi : Comment réagir face aux aléas du risque sismique ?

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