La refondation du CEN-SAD, la Communauté des États sahélo-sahariens, a constitué l’un des premiers dossiers, avec celui de l’UMA, de Saâd-Eddine El Othmani sitôt installé dans son ministère. Son baptême du feu, en quelque sorte, puisqu’au lendemain de sa visite à Alger, il s’était rendu le 25 janvier 2012 au 18e Sommet de l’UA d’Addis Abeba. C’est dire qu’il sera particulièrement attentif et impliqué avec ses équipes dans les travaux de la Session extraordinaire du Conseil exécutif de la Communauté des travaux qui se tiennent à Rabat du 9 au 12 juin 2012, avec la participation des ministres des Affaires étrangères des 28 États membres de la Communauté. Au menu des discussions de cette session, qui précède un Sommet extraordinaire des chefs d’État qui se tiendrait à Ndjamena au Tchad, cette année, figurent en bonne place la question de la réforme des statuts de la Communauté, mais aussi les multiples défis que traverse cette région stratégique aujourd’hui très tourmentée.
ette région d’apparence désertique est devenue une zone d’extrême tension et son positionnement entre l’Afrique du Nord et l’Afrique noire, puisqu’elle s’étend du Soudan à la Mauritanie, intéresse tous les pays représentés à la 19e session du CEN–SAD, mais pas seulement. En témoigne la crise du Mali, point d’orgue de cette tension. Le Mali, dont on craint «la somalisation» au point que la CEDEAO envisage d’y envoyer quelque 5 000 militaires pour sécuriser la région, et ce, à la veille de la saisie du Conseil de sécurité de l’ONU par l’Union africaine, à la suite de la décision de l’UEMOA (l’Union économique et monétaire ouest-africaine) qui s’est réunie le 6 juin à Lomé. Officiellement, et tous les intervenants l’ont souligné à l’ouverture, cette session extraordinaire a pour objectif un changement de statut, une «redéfinition de la CEN-SAD sur des bases réalistes et modernes pour qu’elle puisse affronter les défis de développement et de sécurité dans la région». Saâd-Eddine El Othmani l’avait déclaré à Addis Abeba : «La CEN-SAD est une organisation qui a besoin d’une réorganisation et le Maroc, tout en proposant d’accueillir la réunion extraordinaire du Conseil exécutif des ministres des Affaires étrangères, a suggéré de faire partie du Comité de réorganisation.
Pour une refondation de la CEN-SAD
L’objectif étant d’insuffler une nouvelle dynamique à cette organisation internationale pour répondre aux besoins des populations et aux défis, en termes de sécurité alimentaire, de sécurité, de paix et de développement.» Objectif réitéré le 9 juin par le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et de la coopération à la fin des travaux de la réunion préparatoire au niveau des hauts fonctionnaires de la CEN-SAD. M. Bourita a souligné «qu’au moment où la région saharienne traverse une période singulière de son histoire, en termes d’instabilités politiques, de crises humanitaires, alimentaires, de défis écologiques, la région sahélo-saharienne a besoin plus que jamais, pour faire face aux défis et enjeux qui s’imposent, de procéder à une réforme de cette Communauté, à une révision de ses textes fondamentaux et à une réévaluation et à un rehaussement de ses missions et objectifs, conformément aux décisions prises à N’Djamena et à Addis Abeba. La CEN-SAD, dit-il encore, doit se doter des moyens institutionnels pour appréhender l’ensemble de ces défis, des dispositifs adéquats pour y apporter les réponses satisfaisantes, d’orientations stratégiques claires, des mécanismes de coopération efficaces, d’initiatives concrètes et opérationnelles en se basant sur les acquis, en consolidant l’existant et en capitalisant sur le partage d’expérience, de bonnes pratiques et le renforcement des capacités nationales.» En d’autres termes, ceux-là mêmes utilisés par le secrétaire général adjoint et le coordonnateur du Comité des ambassadeurs lors de la réunion d’Addis Abeba, que l’Organisation est «confrontée à d’importantes difficultés et que ses activités sont à l’arrêt depuis le déclenchement de la crise libyenne en février 2011, d’où la nécessité et l’urgence d’un recadrage des objectifs et des missions de l’organisation».
Une refondation totale de la CEN-SAD pour en faire un outil efficace au service des peuples des États membres, un instrument réactif, dira le ministre des Affaires étrangères du Burkina Faso, Djibril Yipènè Bassolé, une refondation qui sera portée par «une nouvelle charte et une architecture administrative et financière moderne». Réformer donc, réorganiser, redynamiser sur les bases d’un consensus. Dans cette nouvelle architecture, le Maroc, qui avait quitté l’OUA, peut jouer un rôle non négligeable pour tenter de faire, selon le ministre délégué des Affaires étrangères, Youssef Amrani, de cette région sahélo-saharienne, riche en ressources et en potentiel, un espace politiquement sûr, sécuritairement stable, écologiquement viable et économiquement intégré et attractif, grâce à une approche globale, inclusive et concertée». Le Maroc a déjà, il faut le rappeler, abrité la 13e session du Conseil exécutif du CEN-SAD, qui avait eu lieu à Rabat les 16 et 17 mars 2009, et la 17e session ordinaire du CEN-SAD qui s’était tenue le 11 février 2009.
Un espace très convoité
Deux années plus tard, notamment avec la disparition du colonel Kadhafi, qui s’était rapproché de la Chine, chose dont on n’a pas suffisamment mesuré les conséquences, la région concentre une multitude de menaces. Ces dernières portent en elles les germes d’une déstabilisation des pays africains et des pays maghrébins avec le risque de laisser place au jeu de l’Algérie qui n’a jamais caché ses ambitions dans la région. Une région très convoitée par les puissances, comme l’atteste un des experts de la région Mehdi Taje qui écrit dans une de ses analyses : «C’est un espace qui est convoité parce qu’il regorge de ressources naturelles. De plus, la réalité géographique de cette zone permettrait à certains États, s’ils se positionnent économiquement et militairement, de mieux contrôler les richesses des États du Maghreb et les richesses de l’Afrique de l’Ouest. Il y a ce double tropisme, cette double dynamique qui se conjugue. Certains États cherchent donc à se positionner au sein de ce couloir stratégique pour sécuriser leurs approvisionnements en matières sensibles, énergétiques et minérales, vers le golfe de Guinée pour les débouchés américains, vers le Sahara et la Méditerranée pour l’Europe, enfin vers la mer Rouge pour l’Asie. Il y a un grand jeu en train de se préparer au niveau du Sahel et les pions sont mis en place progressivement, entre les États-Unis et la Chine.
ette dernière est positionnée de manière extrêmement forte au Soudan. Elle désenclave le pétrole sud-soudanais vers Port-Soudan et l’exporte à travers la mer Rouge. L’idéal pour la Chine serait d’arriver à relier les champs pétrolifères tchadiens vers ces oléoducs et donc de constituer un réseau de désenclavement de ces richesses. Mais parallèlement, les États-Unis ont un autre projet politique qui, lui, est déjà mis en place grâce à un oléoduc qui désenclave le pétrole tchadien à travers le golfe de Guinée. Un affrontement avec, en toile de fond, la possibilité de découvrir du pétrole au Mali et au Niger. Il risque d’y avoir une exacerbation des rivalités avec des projets géopolitiques concurrents. Avec, au milieu, l’ancienne puissance coloniale, la France, qui cherche aussi à se positionner pour sécuriser ses approvisionnements. Il existe une possibilité de désenclavement vers la Méditerranée via le futur Transaharian Gas Pipeline, du Nigeria via l’Algérie. Et il existe un projet libyen de prolongement du Greenstream vers les champs pétrolifères tchadiens et du Darfour. Une série de maillons se met en place. La France est également intéressée par la sécurisation de son approvisionnement en uranium au Niger. On sait à quel point c’est sensible sur le plan militaire, mais aussi sur le plan physique, compte tenu du fait que la France est extrêmement dépendante de son énergie nucléaire. La France est particulièrement touchée par l’un des acteurs de ce couloir, le mouvement qui s’intitule Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).»
Cette zone de séparation de l’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne, cette ligne de frontière entre la Méditerranée et l’Afrique, suscite auprès des États-Unis un intérêt qui est allé crescendo : les États-Unis ont lancé dès 2002 l’initiative Pan-Sahel, dont l’objectif était officiellement «le renforcement de la capacité des armées des pays sahéliens à lutter contre le terrorisme et à contrôler leur territoire». L’initiative est renforcée avec «le Partenariat transsaharien de lutte contre le terrorisme lancé en 2005, accompagné des manœuvres Flintlock qui associent les 9 pays de la région (Algérie, Maroc, Tunisie, Nigeria, Sénégal, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) dans des exercices d’entraînement et de simulation. Il reste que l’on peut se demander si la lutte contre le terrorisme est la seule issue pour la stabilité de la région.
Pour ce géopoliticien, Mehdi Taje, il y a une autre voie : «Si on considère que c’est une mer intérieure, un océan de sable, la sécurité et le développement de cette région ne passent que par le renforcement de la coopération et de la concertation entre les pays riverains qui arriveront à développer des synergies communes. Tout cela suppose de lever le voile sur l’ensemble des rivalités. Il faut lutter de manière intelligente en favorisant le développement de ces sociétés, en donnant les moyens à ces États d’assurer leur souveraineté sur l’ensemble de leur territoire. C’est ce qu’on appelle le développement de la sécurité durable et de la sécurité humaine. C’est la voie que le Maroc a choisie, à travers une approche globale, inclusive et concertée qui privilégie le développement et le partenariat mutuellement avantageux». Reste cependant à se demander s’il n’est pas déjà trop tard avec une région déjà entrée dans l’œil du cyclone.
