Le Matin : Quelles sont selon vous les évolutions de l’entrepreneuriat, et notamment de l’entrepreneuriat social, au Maroc ?
Hamid Bouchikhi : L’entrepreneuriat est un phénomène en émergence au Maroc. La culture «start-up» arrive au pays et suscite des vocations, principalement parmi les jeunes diplômés de l’enseignement supérieur ayant fait leurs études à l’étranger ou dans les grandes écoles nationales. Parce qu’il permet d’accéder, plus facilement, à des concours financiers, souvent gratuits, proposés par des d’organismes internationaux, l’entrepreneuriat social semble se développer à une vitesse plus rapide grâce à la mobilisation, là aussi, de jeunes diplômés qui ont la fibre sociale. Toutefois, les chiffres manquent pour documenter cette double tendance.

Quels sont les leviers à mobiliser pour stimuler l’innovation et l’esprit entrepreneurial chez la jeune génération ?
Les leviers sont nombreux et je n’en retiens qu’un seul, le plus puissant. Je parle du changement culturel. Les médias, les institutions de formation et les associations spécialisées doivent promouvoir l’entrepreneuriat auprès de la jeune génération et en faire une valeur positive. Cela passe, entre autres, par la création d’événements et la célébration de «success-stories» marocaines.
On a longtemps mal parlé d’entrepreneuriat aux jeunes. On leur a dit «Nous sommes désolés, nous ne pouvons pas vous assurer un emploi, vous n’avez qu’à créer votre entreprise». Il faut plutôt dire «Le pays a besoin de vous pour créer de la richesse. Vous êtes les forces vives qui peuvent créer les entreprises de demain. Nous vous aiderons». Une fois que les jeunes auront intériorisé l’entrepreneuriat comme un choix positif, les instruments «techniques» suivront.

Concrètement, quels instruments mettre en place ?
Les instruments concernent la chaîne de valeur de la création d’entreprises : formation, accompagnement, notamment pour l’accès au marché, mise en réseau et financement. Les pièces du puzzle se mettent progressivement en place. La formation à l’entrepreneuriat entre dans les établissements d’enseignement supérieur, voire secondaire. Il faudrait la généraliser pour consolider et amplifier l’action de l’association Enactus sur les campus marocains. La Fondation OCP investit dans la mise en place et le développement de dispositifs d’accompagnement tels que le Réseau Entreprendre Maroc. Les grandes banques s’organisent et mettent en place des dispositifs spécifiques à la promotion de l’entrepreneuriat. L’association Start-up Maroc organise des compétitions où des entrepreneurs sont mis sous les projecteurs et où ils peuvent rencontrer d’autres entrepreneurs. Des incubateurs (ou accélérateurs) ouvrent leurs portes dans les villes du Royaume : Technopark, Numa, New Work Lab, Structure 21 (Rabat), etc. Au niveau du financement, la Caisse centrale de garantie finalise en ce moment la sélection des sociétés de gestion qui seront chargées de financer l’entrepreneuriat (start-up et scale-up) dans le cadre du Fonds public privé d’amorçage financé par le prêt de 50 millions de dollars accordé par la Banque mondiale au gouvernement marocain.

D’après vous, quels sont les obstacles actuels au développement et à la valorisation de l’économie sociale au Maroc ? Et comment les dépasser ?
L’économie sociale est un champ vaste qui regroupe plusieurs formes d’organisation de l’activité économique. Je ne peux parler ici que de la partie «entrepreneuriat social» qui peine à se développer et à satisfaire les besoins des populations précaires. Le premier obstacle est le faible nombre de vocations. Pour aider les populations rurales et urbaines défavorisées à développer des sources de revenus grâce à leur travail, il faudrait une «armée» de bénévoles présents sur le terrain, y compris sur les zones les plus enclavées, et capables de vivre sur place le temps nécessaire à la création et à la viabilisation d’activités économiques. Des réussites existent, notamment dans la valorisation de l’argan ou d'autres produits agricoles. Elles doivent en inspirer d’autres.