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La planète entre dans une ère où l’eau ne suffit plus, l’ONU alerte sur une « faillite hydrique mondiale »

Le monde est officiellement entré dans une ère de faillite hydrique, alertent les Nations unies. Selon un rapport publié récemment, 75% de l’humanité vit désormais dans des pays où les systèmes hydriques sont exploités au-delà de leur capacité de renouvellement. Concrètement, cela signifie que l’eau est prélevée plus vite qu’elle ne se reconstitue, que les nappes, les rivières et les écosystèmes associés se dégradent durablement, et que de nombreux territoires ne peuvent plus retrouver les équilibres hydrologiques qui prévalaient par le passé.

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Le monde n’est plus confronté à une simple crise de l’eau, mais à une faillite hydrique globale. C’est le constat central posé par un rapport de l’Université des Nations unies, rendu public ce mardi 20 janvier à New York, à la veille des discussions préparatoires de la Conférence mondiale de l’ONU sur l’eau. Le document affirme que, dans un nombre croissant de régions, les systèmes hydriques ont franchi des seuils irréversibles et ne peuvent plus revenir à leurs niveaux historiques de fonctionnement.

Le rapport explique que les concepts de « stress hydrique » et de « crise de l’eau » ne décrivent plus la réalité actuelle. Le stress renvoie à une pression élevée mais encore réversible, tandis que la crise évoque un choc ponctuel pouvant être surmonté. La faillite hydrique, en revanche, désigne un état durable dans lequel les prélèvements et les pollutions ont dépassé les apports renouvelables et les seuils de sécurité, entraînant une perte irréversible ou extrêmement coûteuse du capital naturel lié à l’eau, notamment les aquifères, les zones humides, les glaciers, les sols et les rivières.

« Beaucoup de régions vivent au-delà de leurs moyens hydrologiques et de nombreux systèmes d’eau critiques sont déjà en situation de faillite », explique Kaveh Madani, directeur de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies. Selon lui, la planète est entrée dans une phase post-crise où l’objectif ne peut plus être un retour à la normale, mais une adaptation lucide à de nouvelles limites.

Exprimée en termes financiers, la situation est celle d’un dépassement chronique. De nombreuses sociétés ont non seulement consommé l’équivalent de leur revenu annuel en eau renouvelable, mais aussi entamé leurs réserves à long terme. Aquifères compactés, affaissements de terrain, disparition de lacs et de zones humides, perte de biodiversité et dégradation irréversible des écosystèmes en sont les manifestations visibles.

Une planète déjà dans le rouge

Les données présentées dressent un tableau mondial alarmant. Plus de 50 % des grands lacs de la planète ont perdu de l’eau depuis le début des années 1990, affectant directement environ un quart de la population mondiale. Près de 70 % des principaux aquifères montrent un déclin à long terme, tandis que 40 % de l’eau utilisée pour l’irrigation provient de nappes souterraines en cours d’épuisement. En cinq décennies, environ 410 millions d’hectares de zones humides ont disparu, entraînant une perte annuelle de services écosystémiques estimée à plus de 5.000 milliards de dollars.

Les conséquences humaines sont tout aussi lourdes. Environ 75 % de l’humanité vit dans des pays considérés comme hydriquement vulnérables ou en situation critique. Près de 4 milliards de personnes subissent une pénurie sévère d’eau au moins un mois par an, tandis que plus de 2 milliards n’ont toujours pas accès à une eau potable gérée de manière sûre et que 3,5 milliards sont privées de services d’assainissement adéquats. Le pompage excessif des nappes provoque également un affaissement des sols qui touche près de 2 milliards de personnes, fragilisant villes, deltas et zones côtières.

Le rapport insiste sur le fait que la faillite hydrique n’est pas uniquement liée au changement climatique. Elle résulte en grande partie d’activités humaines cumulées sur plusieurs décennies, notamment la surexploitation agricole, l’urbanisation rapide, la déforestation, la dégradation des sols, la pollution et une gouvernance fondée sur des promesses de disponibilité irréalistes. Une région peut ainsi connaître des inondations une année tout en restant structurellement en faillite hydrique si les prélèvements dépassent durablement les capacités de recharge.

L’agriculture occupe une place centrale dans ce diagnostic. Environ 70 % des prélèvements mondiaux d’eau douce sont destinés à la production alimentaire. Plus de 170 millions d’hectares de terres irriguées sont aujourd’hui soumis à un stress hydrique élevé ou très élevé, tandis que la salinisation et la dégradation des sols affectent des centaines de millions d’hectares supplémentaires. « Des millions d’agriculteurs tentent de produire davantage avec des ressources en eau de plus en plus réduites et polluées », souligne Kaveh Madani, avertissant que sans transitions rapides vers une agriculture plus sobre en eau, la faillite hydrique continuera de s’étendre.

Gérer l’eau comme avant n’est plus une option !

Face à cette situation, le rapport appelle à un changement profond du cadre d’action mondial. Il estime que les politiques actuelles, centrées sur l’urgence, l’accès à l’eau potable et des gains d’efficacité marginaux, ne sont plus adaptées à l’ère de l’Anthropocène. Il plaide pour une gestion de la faillite hydrique fondée sur une comptabilité rigoureuse, des limites juridiquement applicables, la protection du capital naturel et des transitions justes pour les communautés dont les moyens de subsistance devront évoluer.

Les auteurs soulignent également que l’eau ne doit pas être envisagée uniquement comme une source de risque, mais comme une opportunité stratégique. Investir dans la gestion de l’eau peut contribuer simultanément à l’atténuation du changement climatique, à la protection de la biodiversité, à la sécurité alimentaire et à la stabilité sociale. Dans un contexte géopolitique fragmenté, l’eau est présentée comme un terrain commun susceptible de renforcer la coopération entre États et au sein des sociétés.

« La faillite hydrique devient un facteur de fragilité, de déplacements et de tensions », prévient Tshilidzi Marwala, recteur de l’Université des Nations unies. Selon lui, la manière dont les sociétés géreront cette transition déterminera leur capacité à préserver la paix, la cohésion sociale et la sécurité à long terme.

Le rapport conclut que reconnaître officiellement l’état de faillite hydrique mondiale n’est pas un aveu d’échec, mais une étape nécessaire pour engager des choix politiques réalistes. « Déclarer la faillite ne signifie pas renoncer, mais repartir sur des bases honnêtes », résume Kaveh Madani, appelant les dirigeants à utiliser les prochaines conférences de l’ONU sur l’eau et l’échéance des objectifs de développement durable comme des moments décisifs pour refonder la gouvernance mondiale de l’eau.
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