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Nizar Baraka : la gestion de l’eau ne peut plus se limiter à la lutte contre la rareté

Face aux récentes inondations qui ont touché plusieurs régions du Royaume, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, détaille le dispositif d’anticipation et de gestion mis en œuvre par son département. Surveillance des barrages, modélisations hydrologiques, coordination avec les autorités locales et activation des mécanismes d’alerte. Il revient sur la réponse opérationnelle de l’État, les enseignements tirés de ces épisodes extrêmes et les ajustements envisagés pour renforcer la résilience hydrique du Maroc dans un contexte de dérèglement climatique.

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Le Matin : Quel a été concrètement le rôle du Ministère de l’Equipement et de l’Eau dans la gestion des inondations qui ont touché le Maroc ces derniers jours ? Comment s’est opérée la coordination entre votre Département, les autorités locales, la protection civile, le Ministère de l’intérieur et les autres secteurs concernés ?

Nizar Baraka :
Lors des récentes inondations, le Ministère de l’Équipement et de l’Eau a joué un rôle central dans l’anticipation, le suivi et la gestion technique de la situation hydrologique. Il a assuré une surveillance continue des barrages, des retenues et des ouvrages hydrauliques, avec la mobilisation permanente d’équipes techniques spécialisées. Sur la base des prévisions météorologiques actualisées, ses services ont réalisé des simulations et des modélisations hydrologiques précises, permettant d’anticiper l’évolution des crues sur plusieurs jours, d’identifier les zones potentiellement exposées et d’estimer les niveaux d’eau attendus. Ces analyses ont servi à orienter les décisions techniques, notamment en matière de gestion optimisée des débits et, lorsque nécessaire, de déversements préventifs et anticipatifs afin de préserver la sécurité des infrastructures et de réduire l’impact en aval.

La coordination opérationnelle s’est effectuée en étroite coordination avec tous les intervenants notamment le Ministère de l’Intérieur, les autorités locales, la Protection Civile et les différents secteurs concernés et ce dans le cadre des comités de veille qui se sont activés à l’échelle nationale, régionale et locale. L’ensemble de ces actions entreprises visait à garantir la sécurité des populations, la protection des biens et la continuité des services publics face à ces conditions hydrométéorologiques exceptionnelles.

Les systèmes de surveillance hydrométéorologiques ont-ils permis d’anticiper l’ampleur de ces inondations ? Avec un peu de recul estimez-vous que les dispositifs d’alerte précoce sont suffisants ou doivent être renforcés, notamment dans les zones historiquement exposées ?

Dans le contexte des épisodes pluviométriques intenses récemment enregistrés au Maroc, un dispositif intégré de suivi, d’anticipation et d’aide à la décision a été activé afin d’assurer une gestion optimale des crues et des ouvrages hydrauliques.

Les données fournies par la Direction Générale de la Météorologie « DGM » ont constitué la base amont du dispositif d’anticipation. Les données météorologiques fournies par la « DGM» ont porté sur les prévisions météorologiques spatialisées à l’échelle des sous-bassins versants. Ces prévisions météorologiques issues des sorties des modèles de prévision numérique ont été à différents pas de temps notamment celui horaire avec des actualisations régulières.

Ces données complétées par les mesures hydrologiques issues du réseau de mesure hydrologique qui relève de la compétence des Agences des Bassins Hydrauliques sous la supervision de la Direction Générale de l’Hydraulique «DGH» représentent une composante stratégique du dispositif hydrométéorologique national du suivi des ressources en eau et des inondations.

Ces données ont joué un rôle déterminant dans la prévention et à la gestion des inondations, tout en fournissant les éléments techniques nécessaires à l’appui à la prise de décision.

En effet, les prévisions météorologiques actualisées, ont été intégrées dans des chaînes de traitement des données et de simulations hydrologiques calées dynamiquement par rapport aux mesures hydrologiques effectuées. Ces simulations hydrologiques ont permis d’identifier les zones les plus vulnérables, d’estimer les niveaux des crues en amont des barrages, d’estimer les volumes de ruissellement générés, d’anticiper les effets cumulés des vidanges et des apports naturels et d’activer les mécanismes de vigilance en coordination avec le Ministère de l’Intérieur et les autorités locales.

Les prévisions météorologiques actualisées, combinées aux simulations hydrologiques calées sur les mesures réelles, ont joué un rôle déterminant dans l’anticipation et la gestion des inondations récentes. Cette approche intégrée a permis une meilleure maîtrise des apports aux barrages, une gestion préventive des ouvrages hydrauliques, une coordination efficace avec les autorités compétentes, une réduction significative des risques pour les populations. Elle illustre la solidité et la réactivité du dispositif hydrométéorologique national face aux événements extrêmes.

Toutefois, au regard de l’intensification des phénomènes météorologiques extrêmes liée aux évolutions climatiques, les systèmes de surveillance hydrométéorologiques doivent être renforcés et consolidés davantage. Il convient notamment de poursuivre l’amélioration de la densité et de la modernisation du réseau hydrologique national, de développer davantage la prévision météorologique, d’intégrer des outils de modélisation hydrologique à haute résolution et de renforcer l’automatisation de la chaîne prévision–simulation–alerte.

Disposez-vous aujourd’hui d’un premier bilan technique des dégâts enregistrés au niveau des infrastructures hydrauliques ?

À ce stade des constats techniques effectués sur le terrain, aucun dégât n’a été enregistré au niveau des infrastructures hydrauliques. Les barrages, ouvrages de régulation et équipements associés ont fonctionné de manière normale durant l’épisode pluvieux, conformément aux protocoles d’exploitation et de sécurité en vigueur. Les dispositifs de surveillance et de gestion mis en place par le Ministère de l’Équipement et de l’Eau ont permis d’assurer un suivi continu de la situation et de garantir la stabilité ainsi que le bon fonctionnement de l’ensemble des ouvrages.

Ces événements révèlent-ils un déséquilibre dans la gestion des extrêmes climatiques, entre manque d’eau prolongée et excès brutal ? Faut-il repenser la politique de l’eau afin d’intégrer davantage la gestion des risques climatiques multiples, et non plus uniquement la rareté de la ressource ?

Les récentes inondations qu’a connues le Royaume du Maroc s’inscrivent dans un contexte international marqué par l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes. Elles confirment que notre pays est confronté non seulement à des épisodes de sécheresse structurelle, mais également à des précipitations intenses et localisées, caractéristiques des dérèglements climatiques actuels.



Depuis plusieurs décennies, le Maroc a mis en œuvre une politique hydraulique ambitieuse, fondée sur la mobilisation et la sécurisation de la ressource en eau, notamment à travers la stratégie des grands barrages, la diversification des sources d’approvisionnement et le développement du dessalement. Cette politique a permis de garantir l’eau potable, de soutenir l’agriculture et de préserver la stabilité socio-économique du pays.

Toutefois, face à l’évolution du climat, le Ministère de l’Equipement de l’Eau reconnaît la nécessité d’adapter et d’élargir cette stratégie. La gestion de l’eau ne peut plus se limiter à la lutte contre la rareté ; elle doit désormais intégrer pleinement la gestion des risques climatiques multiples, incluant les inondations, les crues soudaines et les événements météorologiques extrêmes.

Existe-il des projets ou réflexions autour de nouveaux bassins de rétention, de zones d’expansion des crues ou de solutions fondées sur la nature ? Comment concilier la nécessité de protéger les populations et celle de capitaliser sur ces épisodes pluvieux dans un contexte de stress hydrique ?

Le MEE prend pleinement conscience des défis posés par les événements climatiques extrêmes, qui se traduisent à la fois par des périodes prolongées de stress hydrique et par des épisodes de pluies intenses pouvant provoquer des inondations. Dans ce contexte, des réflexions et des actions concrètes sont en cours afin d’améliorer la gestion des crues, la prévention des risques et l’optimisation durable des ressources en eau.

À cet effet, une Stratégie nationale de gestion des risques liés aux catastrophes naturelles 2020–2030 est en cours de mise en œuvre. Le décret 2.23.80, relatif à la protection et à la prévention contre les inondations, définit quatre volets d’action principaux : les équipements de protection, les Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI), les atlas des zones inondables et les systèmes de surveillance.

Dans ce cadre, les Agences de Bassins Hydrauliques jouent un rôle central dans la mise en œuvre de cette stratégie, notamment à travers l’élaboration des PPRI et des atlas des zones inondables. Ces outils visent à préserver les zones d’expansion naturelles des crues, interdire l’urbanisation dans les zones à fort aléa et réguler l’occupation des sols dans les zones vulnérables.

Ils s’inscrivent dans une approche proactive de gestion des risques et d’aménagement du territoire, reposant sur des modèles hydrologiques et des systèmes d’alerte précoce.

L’élaboration de ces documents est déjà en cours dans toutes les agences. Certains projets sont particulièrement avancés, comme c’est le cas pour l’ABH du Bouregreg – Chaouia, dont l’atlas des zones inondables est entièrement achevé pour la région de Casa-Settat et partiellement pour la région de Rabat – Salé – Kénitra.

Par ailleurs, le MEE collabore avec des partenaires techniques internationaux afin de renforcer les capacités de prévision et de gestion intégrée des risques d’inondation, en coordination avec les autorités de gestion des bassins, les services météorologiques et les collectivités locales.

Le MEE s’engage également à promouvoir des solutions fondées sur la nature, telles que le maintien et la restauration des zones humides, la protection des plaines d’inondation naturelles et la reforestation des bassins versants.

Ces mesures contribuent de manière significative à l’absorption des eaux pluviales et à la réduction des risques de crue.

En matière de conciliation entre protection des populations et valorisation des épisodes pluvieux dans un contexte de stress hydrique, la stratégie nationale repose sur trois axes complémentaires. Il s’agit de la prévention et réduction des risques (renforcement des infrastructures de protection, développement de systèmes d’alerte rapide, régulation de l’urbanisation en zones à risque et information des populations). Le deuxième axe porte sur l’optimisation et le stockage durable de l’eau (augmentation de la capacité de stockage par des infrastructures adaptées, tout en garantissant leur sécurité hydraulique face aux crues). Le troisième axe est celui de la gestion intégrée des ressources ou il est question de combiner la mobilisation de l’eau (y compris via des solutions alternatives comme le dessalement et la réutilisation des eaux traitées) avec des politiques de gestion durable de la demande, d’économie de l’eau en agriculture et d’adaptation aux changements climatiques.

Cette approche vise à assurer à la fois la protection immédiate des populations et des territoires, et une valorisation raisonnée des eaux pluviales, dans une logique de résilience et de sécurité hydrique à long terme, conformément aux orientations stratégiques du Royaume.

Dans quelle mesure l’urbanisation, parfois anarchique, et l’occupation des zones inondables aggravent-elles ce type de catastrophes ?

Le MEE travaille-t-il avec les collectivités territoriales pour mieux intégrer le risque hydrologique dans les plans d’aménagement urbain ?Dans de nombreuses régions, l’extension de zones habitées ou d’activités économiques vers des secteurs historiquement identifiés comme zones humides ou zones d’expansion naturelle des crues a réduit les capacités d’écoulement des eaux et accentué les impacts des épisodes pluvieux extrêmes. L’imperméabilisation croissante des sols urbains, l’insuffisance de réseaux de drainage adaptés et la construction dans des lits majeurs contribuent non seulement à accroître l’exposition des populations, mais aussi à intensifier les dommages économiques et sociaux associés aux crues.

Le Ministère de l’Équipement et de l’Eau, en coordination avec les autres départements concernés, attache une priorité majeure à l’intégration du risque hydrologique dans les processus d’aménagement du territoire. À cet égard, plusieurs mesures structurantes ont été engagées ou renforcées : Il s’agit du renforcement de la planification territoriale : les Schémas Directeurs d’Aménagement Urbain, les Plans d’Aménagement et les Plans Communaux d’Aménagement doivent intégrer systématiquement des cartes de risques hydrauliques actualisées, fondées sur les données les plus récentes en matière climatique et hydrologique. Cette intégration vise à prohiber ou strictement réglementer toute construction en zones à fort aléa d’inondation, conformément au droit commun de l’urbanisme. Pour sa part le développement des Plans de Prévention des Risques d’Inondation (PPRI), pilotés par les Agences de Bassin Hydraulique, établissent des règles de zonage fondées sur l’aléa et l’exposition, afin d’orienter les décisions d’aménagement et de maîtriser l’urbanisation autour des lits des oueds et des zones de débordement. Il aussi le volet sensibilisation et information des citoyens et des acteurs socio-économiques qui porte en outre sur des campagnes d’information sont menées afin de promouvoir une culture de prévention, en mettant l’accent sur les risques associés à l’urbanisation en zones inondables.

Le MEE affirme ainsi sa détermination à établir une approche intégrée de l’urbanisme et de la gestion des risques hydrologiques, fondée sur la prévention, la planification rigoureuse et la coopération institutionnelle. Il s’agit de concilier le développement urbain avec la protection des populations et des biens, tout en assurant une meilleure résilience face aux aléas climatiques actuels et futurs.

Aussi le décret 2.23.80 permet de réglementer l’occupation des sols dans les zones submersibles à travers l’octroi des autorisations confiées au président communal après consultation de l’Agence du bassin hydraulique concernée.

Quelles sont les principales leçons techniques et stratégiques que votre ministère tire de ces inondations ? Peut-on s’attendre à une révision ou un ajustement des stratégies nationales de gestion de l’eau à la lumière de ces événements extrêmes ?

Les récentes inondations ont constitué un signal fort pour le Ministère de l’Équipement et de l’Eau. Elles confirment que le Maroc fait désormais face à des phénomènes climatiques plus intenses, plus rapides et parfois imprévisibles.

La première leçon est que nous devons accélérer l’adaptation de nos infrastructures hydrauliques aux nouvelles réalités climatiques. Les ouvrages ont globalement joué leur rôle de protection, notamment les barrages qui ont permis d’atténuer les pics de crue, mais ces événements montrent la nécessité d’actualiser en permanence nos normes de dimensionnement et nos modèles de prévision.

La deuxième leçon concerne le renforcement des systèmes d’alerte et de coordination. La gestion du risque d’inondation ne repose pas uniquement sur les infrastructures, mais aussi sur l’anticipation, l’information rapide des autorités locales et la sensibilisation des populations.

Sur le plan stratégique, ces événements confortent les orientations déjà engagées dans la politique nationale de l’eau : accélération des programmes de protection contre les inondations ; amélioration de la gestion intégrée des bassins versants ; renforcement de la résilience des territoires urbains ; intégration plus poussée des scénarios climatiques dans la planification.

Il ne s’agit pas d’une remise en cause de la stratégie nationale, mais plutôt d’un ajustement et d’un renforcement. Le changement climatique impose une adaptation continue. Le Maroc a déjà investi massivement dans les barrages, les ouvrages de protection et la planification hydrique, mais nous devons désormais intégrer davantage la gestion des extrêmes, qu’il s’agisse de sécheresses ou d’inondations, dans une approche globale de sécurité hydrique.

En résumé, ces inondations ne sont pas seulement un défi ; elles constituent aussi un retour d’expérience précieux qui permettra d’améliorer encore nos politiques publiques et de renforcer la résilience du pays face aux aléas climatiques futurs.

Comment rassurer les citoyens sur la capacité du Maroc à faire face à des phénomènes climatiques de plus en plus imprévisibles, entre sécheresses prolongées et inondations soudaines ?

Le Maroc a historiquement mis en place une politique ambitieuse des barrages, qui constitue un élément central de sa stratégie face aux aléas climatiques. Ces infrastructures permettent à la fois de gérer la rareté de l’eau en période de sécheresse, et de protéger les populations et les territoires lors des épisodes d’inondations, en limitant l’impact des crues. Cette approche, testée sur plusieurs décennies, a démontré son efficacité pour sécuriser les ressources et réduire les risques liés aux phénomènes extrêmes. Pour compléter cette politique, le pays a renforcé ses systèmes de surveillance hydrométéorologique et d’alerte précoce, pilotés par le Ministère de l’Équipement et de l’Eau et la Direction Générale de la Météorologie, permettant d’anticiper l’évolution des crues et de guider la gestion des ouvrages hydrauliques en temps réel.

Enfin, la coordination institutionnelle, sous la conduite du Ministère de l’Intérieur en liaison avec les autorités locales, la Protection Civile et les autres ministères techniques, permet une mobilisation rapide et efficace des moyens humains et logistiques en cas de crise. L’ensemble de ces dispositifs assure au Maroc une capacité solide d’anticipation, de protection et de résilience face aux phénomènes climatiques de plus en plus imprévisibles.
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