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Conseil de paix : comment le Maroc s’impose en acteur de structuration des architectures de sécurité dans le monde

Si la réunion inaugurale du Conseil de paix a été largement couverte sous l’angle factuel, son impact stratégique reste à mesurer. En s’y associant, le Maroc a réaffirmé son engagement en faveur de la paix, tout en maintenant son attachement aux références onusiennes et à la solution à deux États. Entre pragmatisme opérationnel et constance diplomatique, quels enjeux se dessinent pour Rabat ? Éclairage du Dr Yassine El Yattioui, enseignant-chercheur à l'Université Lumière Lyon II et chercheur associé sur la zone MENA à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla au Mexique.

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Au-delà des comptes rendus déjà publiés sur la réunion inaugurale du Conseil de paix tenue à Washington le 19 février 2026, l’enjeu réside désormais dans la lecture stratégique qu’il convient d’en faire. Plus qu’un simple événement diplomatique, cette rencontre s’inscrit dans un contexte international marqué par la recherche de nouveaux formats de gestion des crises, notamment au Moyen-Orient. Présentée par l’administration américaine comme un cadre d’action pragmatique en faveur de la stabilisation et de la reconstruction de Gaza, l’initiative assume une méthode : privilégier l’efficacité opérationnelle, mobiliser des coalitions ad hoc et avancer «par solutions» plutôt que par débats de principe.
Dans son allocution à cette occasion, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a ainsi justifié la création du Conseil par la singularité de la crise gazaouie, estimant que les institutions internationales existantes n’avaient «ni résolu ni compris» cette crise. Il a insisté sur le fait que la reconstruction constituait la seule option viable : «il n’y a pas de plan B pour Gaza», a-t-il lancé, réduisant l’alternative à un retour à la guerre. Rubio a également mis en avant l’accord des Nations unies pour constituer ce groupe, présenté comme un modèle potentiellement réplicable, à terme, dans d’autres situations complexes.



De son côté, le représentant américain auprès des Nations unies, Mike Waltz, a cherché à étayer cette approche par des indicateurs chiffrés. M. Waltz a décrit la montée en puissance du centre de commandement civilo-militaire (CMCC), auquel participent désormais plus de 70 pays, chargé de coordonner l’acheminement de l’aide et d’assurer la «déconfliction» avec les acteurs sur le terrain. Il a fait état de 4.200 camions d’aide humanitaire entrant à Gaza chaque semaine depuis treize semaines consécutives, d’un taux de détournement inférieur à 1% sur le mois, d’un recul marqué des situations de famine grave (d’environ 30 à 1%), ainsi que d’améliorations sur l’eau potable et la malnutrition infantile. «Un conseil d’action, et non de discussions interminables», a-t-il résumé, attribuant ces résultats à l’impulsion présidentielle et à la coordination civilo-militaire.


La position marocaine : engagement et constance

C’est dans ce cadre, et en harmonie avec cette philosophie d’action revendiquée par Washington, que le Maroc a pris part aux travaux. Intervenant sur Hautes Instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, a réaffirmé le soutien du Royaume à toute initiative sérieuse en faveur d’une paix juste et durable. Le Maroc a rappelé, dans la continuité de sa position constante sur la question palestinienne, que la reconstruction ne saurait être dissociée d’un horizon politique clair, fondé sur les paramètres internationalement reconnus, au premier rang desquels la solution à deux États.

Au-delà de l’énoncé de principes, Rabat a également présenté un engagement concret en faveur de Gaza, articulé autour de plusieurs volets complémentaires : humanitaire, institutionnel et sécuritaire, et ce dans une logique de stabilisation post-conflit. Une approche qui s’inscrit dans la doctrine diplomatique marocaine, fondée sur le multilatéralisme, la promotion de la stabilité régionale et la primauté du dialogue, tout en tenant compte des nouvelles dynamiques de coordination internationale mises en avant par la partie américaine.



Reste que cette séquence soulève des questions de fond : quels sont les ressorts stratégiques de cette démarche ? Que révèle l’émergence de ce type de format sur l’évolution de la gouvernance internationale ? Comment interpréter l’équilibre entre engagement opérationnel et attachement aux références onusiennes ? Et quelles perspectives ouvre cette participation pour le positionnement diplomatique du Royaume ? Pour éclairer ces enjeux, «Le Matin» a recueilli l’analyse du Dr Yassine El Yattioui, enseignant-chercheur à l'Université Lumière Lyon II et chercheur associé sur la zone MENA à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla au Mexique.

Yassine El Yattioui : «La participation au Conseil de la paix confère au Maroc le statut d’acteur de co-construction des cadres globaux de régulation des crises»

Le Matin : Avant d’aborder les conclusions de cette première réunion, comment interprétez-vous la participation du Maroc au Conseil de la paix à la lumière de sa doctrine diplomatique, historiquement fondée sur le multilatéralisme, la promotion de la stabilité régionale et la primauté du dialogue politique ? Peut-on parler d’un repositionnement stratégique du Maroc dans l’architecture internationale de sécurité ?

Conseil de paix : comment le Maroc s’impose en acteur de structuration des architectures de sécurité dans le monde

Yassine El Yattioui : La participation du Maroc au Conseil de la paix s’inscrit moins dans une rupture doctrinale que dans une reconfiguration cohérente de sa trajectoire diplomatique, qui prolonge des constantes historiques tout en les adaptant à une configuration internationale profondément transformée. Depuis 1956, la politique extérieure marocaine s’est structurée autour d’une combinaison de principes normatifs et pragmatiques : attachement au multilatéralisme, recherche de la stabilité régionale, centralité du dialogue politique et valorisation d’une diplomatie de médiation.

Cette tradition, qui trouve ses racines aussi bien dans l’héritage du Mouvement des non-alignés que dans une conception souverainiste de l’autonomie stratégique, n’a jamais été synonyme de neutralisme passif, mais plutôt d’un positionnement actif dans les enceintes internationales. La participation au Conseil de la paix apparaît ainsi comme une extension logique de cette posture, traduisant le passage d’un multilatéralisme essentiellement déclaratif à un multilatéralisme opérationnel, fondé sur la coproduction de normes, de dispositifs et de mécanismes de gestion des crises. Dans cette perspective, le Maroc ne se contente plus d’être un acteur de légitimation institutionnelle, mais devient un acteur de structuration des architectures de sécurité. Ce glissement correspond à une transformation plus large des logiques internationales, où les États à puissance intermédiaire acquièrent une capacité croissante d’influence par l’expertise, la médiation, la crédibilité politique et la constance diplomatique, plutôt que par la seule projection de puissance matérielle.

On peut mobiliser ici les travaux de Raymond Aron sur la capacité des États à transformer leur position structurelle en rôle diplomatique, pour comprendre que le repositionnement marocain relève moins d’une rupture que d’une montée en gamme stratégique. La participation au Conseil de la paix traduit une forme de reconnaissance symbolique et institutionnelle de ce capital diplomatique accumulé sur plusieurs décennies, notamment à travers les médiations africaines, les engagements multilatéraux ainsi que la diplomatie religieuse et culturelle menée par le Royaume sur le continent africain.

Dans ce contexte, l’intégration à des dispositifs comme le Conseil de la paix permet au Maroc d’inscrire sa diplomatie dans des circuits décisionnels à forte densité stratégique, tout en conservant une marge d’autonomie politique. Il ne s’agit donc pas d’un simple ajustement tactique, mais d’une stratégie de projection normative et institutionnelle, visant à inscrire durablement le Royaume dans les espaces de production de la sécurité internationale. On peut ainsi parler d’un repositionnement stratégique, non pas au sens d’un renversement doctrinal, mais au sens d’une recomposition fonctionnelle du rôle marocain : d’acteur de stabilité régionale à acteur de co-construction des cadres globaux de régulation des crises. Ce repositionnement repose sur une logique de légitimation croisée, il s’agit d’une stratégie de long terme, qui articule continuité doctrinale et adaptation structurelle, dans un système international marqué par l’incertitude, la fragmentation normative et la recomposition des centres de décision.


Comment cette participation s’articule-t-elle avec l’équilibre stratégique que Rabat entretient entre ses partenaires traditionnels : États-Unis, Europe, Afrique et monde arabe ?

L’articulation entre la participation marocaine au Conseil de la paix et l’équilibre stratégique entretenu avec les partenaires traditionnels révèle une diplomatie d’équilibrisme sophistiqué, fondée sur une logique de pluralité d’alliances et de diversification des ancrages. Cette logique est pleinement visible dans la manière dont Rabat articule ses relations avec les États-Unis, l’Europe, l’Afrique et le monde arabe. La participation à un cadre comme le Conseil de la paix ne constitue pas un basculement d’axe, mais une plateforme de convergence, permettant d’inscrire ces différentes relations dans un espace institutionnel commun. Avec les États-Unis, cette participation prolonge une relation stratégique ancienne, structurée autour de la coopération sécuritaire, de la formation militaire et du dialogue politique, tout en lui donnant une dimension multilatérale qui dépasse le bilatéralisme classique. Avec l’Europe, elle s’inscrit dans une logique de sécurité partagée, notamment en matière de stabilité régionale, de gestion des crises et de prévention des conflits, renforçant la dimension politique d’un partenariat historiquement dominé par les enjeux économiques et migratoires.

Dans le rapport à l’Afrique, elle renforce la position du Maroc comme acteur pivot, capable d’articuler des dynamiques régionales africaines avec des cadres internationaux, consolidant ainsi son rôle de passerelle institutionnelle entre espaces géopolitiques. Enfin, dans le monde arabe, elle permet de repositionner Rabat comme acteur de modération, de médiation et de stabilité, dans un espace marqué par les fragmentations et les conflits structurels. Cette stratégie d’équilibre repose sur une rationalité diplomatique précise : transformer la pluralité des partenariats en capital stratégique cumulatif, plutôt qu’en sources de contradictions. On retrouve ici une logique proche de celle analysée par Henry Kissinger dans ses travaux sur l’équilibre des puissances, où la stabilité ne résulte pas de l’hégémonie, mais de la capacité à organiser des équilibres dynamiques entre pôles d’influence. Le Maroc semble ainsi développer une diplomatie de centralité relative, se positionnant comme nœud de connexions entre différents systèmes d’alliances, plutôt que comme simple acteur périphérique. En ce sens, l’équilibre entretenu par Rabat n’est pas un simple jeu diplomatique, mais une architecture stratégique construite sur le long terme, visant à maximiser les marges de manœuvre, à réduire les vulnérabilités structurelles et à transformer la multipolarité en opportunité plutôt qu’en contrainte.


Pour en revenir à cette réunion inaugurale du Conseil de la paix tenue à Washington, comment évaluez-vous globalement sa portée politique et stratégique, et que révèle-t-elle des nouvelles dynamiques de gouvernance internationale dans le contexte actuel de recomposition géopolitique ?

La réunion inaugurale du Conseil de la paix à Washington doit être analysée moins comme un événement isolé que comme un symptôme révélateur des transformations profondes de la gouvernance internationale contemporaine. Sa portée politique et stratégique réside d’abord dans sa dimension symbolique : elle matérialise l’émergence de nouveaux formats décisionnels, hybrides, situés à l’interface entre institutions formelles, coalitions d’acteurs et dispositifs semi-institutionnels, avec comme thématique centrale la bande de Gaza.

Sur le plan stratégique, cette réunion traduit également une recomposition des hiérarchies de puissance, marquée par la montée en visibilité des puissances intermédiaires et la fragmentation des centres de décision. Elle illustre une gouvernance polycentrique, où la capacité d’influence ne dépend plus uniquement de la puissance matérielle, mais de la capacité à structurer des réseaux, à produire des normes et à proposer des cadres d’action. La présence de pays comme le Maroc dans ce type de configuration témoigne de cette évolution : l’accès aux espaces de gouvernance devient un indicateur de statut international, au même titre que les capacités macro-économiques. Politiquement, la réunion révèle une volonté de redéfinition des priorités sécuritaires, dans un contexte de multiplication des crises, de conflits prolongés et de fragilisation des régimes de sécurité collective.

Ainsi, la réunion inaugurale du Conseil de la paix apparaît ainsi comme un laboratoire de cette nouvelle gouvernance : un espace d’expérimentation institutionnelle, où se redéfinissent les formes de coopération, les modes de décision et les équilibres d’influence. Elle ne produit pas immédiatement des effets matériels mesurables, mais elle contribue à redessiner les structures symboliques et normatives de l’ordre international avec comme point d'orgue : la reconstruction de Gaza que l'ensemble des organisations internationales existantes n'ont été capables de résoudre lors de ces dernières décennies. Elle révèle un monde où la stabilité ne repose plus sur des architectures fixes, mais sur des configurations adaptatives, dans lesquelles la capacité à coopérer, à médiatiser et à structurer des compromis devient une ressource stratégique centrale.


À l’issue de cette réunion, le ministre marocain des Affaires étrangère, Nasser Bourita, agissant sur Hautes Instructions Royales, a réaffirmé le soutien du Maroc à toute initiative crédible favorisant une paix juste et durable, fondée sur la solution à deux États. Cette position traduit-elle une continuité stratégique de la diplomatie marocaine dans le dossier palestinien ?

La déclaration de Nasser Bourita s’inscrit clairement dans une continuité stratégique profonde de la diplomatie marocaine sur le dossier palestinien, bien plus que dans une simple posture conjoncturelle. Cette position s’enracine dans une ligne historique constante, structurée depuis plusieurs décennies autour d’un triptyque diplomatique : reconnaissance du droit du peuple palestinien à l’autodétermination, attachement au cadre multilatéral de règlement du conflit et refus des solutions unilatérales imposées par le rapport de force. Dès les années 1970, sous le règne de Feu S.M. le Roi Hassan II, le Maroc s’était imposé comme un acteur diplomatique singulier sur ce dossier, notamment par son rôle de médiation discret mais structurant, et par sa participation active aux sommets arabes consacrés à la question palestinienne, en particulier celui de Rabat en 1974, qui reconnaissait l’OLP comme représentant légitime du peuple palestinien.

Cette continuité s’est prolongée sous S.M. le Roi Mohammed VI, notamment à travers la présidence du Comité Al-Qods, institué par l’Organisation de la coopération islamique, qui confère au Royaume une responsabilité politique et symbolique spécifique sur la question d’Al-Qods et de la sauvegarde du patrimoine islamique de la partie Est de la Ville sainte. La référence explicite à la solution à deux États renvoie directement aux paramètres internationaux stabilisés depuis les accords d’Oslo de 1993, aux résolutions 242 et 338 du Conseil de sécurité, ainsi qu’à l’Initiative de paix arabe de 2002, qui demeure un cadre normatif central du monde arabe sur ce dossier. Dans ce sens, la position marocaine ne constitue ni un repositionnement opportuniste ni un ajustement circonstanciel, mais une reconduction stratégique d’une doctrine diplomatique fondée sur la légalité internationale, la centralité du politique et la primauté des solutions négociées.

La dimension de continuité se lit également dans la cohérence entre discours et pratiques diplomatiques : soutien humanitaire régulier, engagement institutionnel dans les enceintes multilatérales, et constance du discours officiel sur le refus de toute solution durable fondée sur la seule logique sécuritaire. Toutefois, cette continuité n’est pas figée ; elle s’inscrit dans une dynamique d’adaptation aux transformations de l’environnement international. La réaffirmation de la solution à deux États dans un contexte de fragmentation du processus de paix et de remise en cause de ses paramètres traditionnels peut être interprétée comme un acte de résistance normative, visant à préserver un cadre de référence face à la multiplication des initiatives alternatives.

Il s’agit moins de défendre un statu quo que de maintenir un horizon politique structurant, dans un contexte de désinstitutionalisation croissante des mécanismes de règlement des conflits. La diplomatie marocaine apparaît ainsi comme une diplomatie de stabilité normative : elle cherche à préserver les cadres de référence internationaux tout en s’insérant dans de nouveaux formats diplomatiques. Cette posture confère au Maroc une crédibilité particulière, fondée sur la constance, la prévisibilité et la cohérence, qui sont des ressources stratégiques essentielles dans un système international marqué par l’instabilité et la volatilité des positions.


Dans la même déclaration, M. Bourita a soutenu les efforts en faveur de la reconstruction tout en rappelant les paramètres internationaux d’un règlement politique. Comment interpréter cet équilibre entre appui à l’initiative américaine et attachement aux références onusiennes ? Cette position peut-elle être comprise comme une volonté d’inscrire cette initiative dans une logique complémentaire aux mécanismes onusiens et régionaux, plutôt que concurrente ?

L’équilibre exprimé par Nasser Bourita entre le soutien aux efforts de reconstruction et l’attachement aux paramètres internationaux d’un règlement politique révèle une sophistication diplomatique qui dépasse la simple juxtaposition de positions. Cette articulation traduit une stratégie de complémentarité structurée entre initiatives politiques émergentes et cadres multilatéraux établis. Cette double logique s’inscrit dans une rationalité diplomatique cohérente : éviter la dépolitisation du conflit par une approche exclusivement technico-humanitaire, tout en évitant l’idéologisation paralysante par une approche uniquement normative. L’équilibre recherché est celui d’une diplomatie de médiation institutionnelle, qui vise à articuler des initiatives conjoncturelles avec des cadres structurels. Historiquement, cette logique est constante dans la diplomatie marocaine, qui a toujours privilégié les stratégies d’inclusion institutionnelle plutôt que de substitution.

On peut en voir une illustration dans la manière dont Rabat a articulé ses partenariats bilatéraux avec son engagement multilatéral africain depuis son retour à l’Union africaine en 2017, ou encore dans sa diplomatie climatique, où les initiatives nationales ont été systématiquement intégrées aux cadres multilatéraux issus de la COP21. Appliquée au dossier palestinien, cette logique vise à empêcher la fragmentation des cadres de gouvernance du conflit, en maintenant une cohérence entre initiatives politiques, mécanismes régionaux et références onusiennes. Loin d’une posture de suivisme, cette position traduit une stratégie de cadrage diplomatique : inscrire l’initiative américaine dans un continuum institutionnel plus large, afin de limiter les risques de désalignement normatif et de dérive unilatérale. Cette approche confère au Maroc un rôle de médiateur normatif comme durant les années 1990, capable de relier différents registres d’action diplomatique : humanitaire, politique, institutionnel. Elle révèle également une conception de la paix comme processus multiscalaire, où la reconstruction matérielle, la stabilisation sécuritaire et le règlement politique ne peuvent être dissociés sans produire des impasses structurelles, ce qui confère à cette posture une crédibilité particulière dans un contexte de désinstitutionnalisation partielle de la gouvernance internationale.


Lors de cette réunion, il a été évoqué l’idée de constituer une force internationale de stabilisation pour Gaza impliquant, entre autres, des contributions militaires de certains pays, y compris le Maroc. Comment analysez-vous cette dimension opérationnelle de la participation marocaine, et quels seraient, selon vous, les enjeux et implications diplomatiques et géopolitiques d’un engagement militaire ou sécuritaire de Rabat dans ce cadre ?

Cet engagement introduit une dimension opérationnelle qui marque une évolution qualitative de la participation marocaine aux dynamiques de sécurité internationale. Historiquement, l’engagement du Maroc dans les opérations de paix s’est inscrit dans une logique de légitimation multilatérale, à travers sa participation aux missions onusiennes depuis les années 1960, notamment au Congo dès 1960, puis dans plusieurs opérations de maintien de la paix en Afrique et ailleurs. Cette tradition confère au Royaume une expérience institutionnelle et opérationnelle reconnue, fondée sur une doctrine d’engagement encadré, légitimé et politiquement maîtrisé. La perspective d’une participation à une force de stabilisation pour Gaza s’inscrirait donc dans cette continuité, mais avec des enjeux diplomatiques et géopolitiques d’une intensité particulière. Sur le plan diplomatique, un tel engagement renforcerait le statut du Maroc comme acteur de sécurité crédible, capable de passer du registre politique au registre opérationnel, ce qui constitue une montée en gamme stratégique significative. Il s’agirait d’une transformation de posture : de médiateur normatif et politique à contributeur direct à la stabilisation sécuritaire, ce qui s'inscrit sur une année 2025 où le Royaume s'est érigé comme une puissance montante de la diplomatie sécuritaire : le sommet d'Interpol à Marrakech ou encore l'établissement au sein du Maroc du Bureau Programme pour la lutte contre le terrorisme et la formation en Afrique de l'UNOCT, (United nations Office of Counter-Terrorism) en sont des illustrations parfaites.

Sur le plan stratégique, se pose également la question de la légitimité institutionnelle du dispositif : une force adossée à un mandat multilatéral clair offrirait une base de légitimation solide, tandis qu’un cadre hybride ou ad hoc exposerait les contributeurs à des risques de contestation normative. Pour le Maroc, l’enjeu serait donc d’articuler engagement opérationnel et cohérence diplomatique, afin d’éviter toute contradiction entre sa doctrine politique et sa pratique sécuritaire. Les implications seraient également internes : un tel engagement renforcerait la projection internationale des Forces Armées Royales, consoliderait les partenariats sécuritaires, mais impliquerait aussi une gestion fine de l’opinion publique et de la légitimité politique interne. Sur le plan géopolitique global, la participation marocaine s’inscrirait dans une recomposition des architectures de sécurité, marquée par l’implication croissante de puissances intermédiaires dans les dispositifs de stabilisation. La dimension opérationnelle de cette participation ne doit ainsi pas être lue comme une simple extension militaire, mais comme un choix politique structurant, engageant durablement le positionnement international du Maroc dans les équilibres de sécurité régionaux et globaux.


Au-delà de la dimension strictement sécuritaire évoquée lors de cette réunion, le Maroc a également annoncé un ensemble d’engagements concrets en faveur de la reconstruction et de l’accompagnement institutionnel de Gaza. Comment interprétez-vous cette approche globale, mêlant soutien financier, assistance humanitaire, appui sécuritaire et initiatives de promotion de la stabilité, dans la stratégie diplomatique du Royaume, et que révèle-t-elle de son positionnement sur les mécanismes internationaux de gestion post-conflit ?

Cette stratégie repose sur l’articulation de quatre registres complémentaires : le soutien financier, l’assistance humanitaire, l’appui sécuritaire et l’accompagnement institutionnel, formant un continuum d’intervention cohérent plutôt qu’une juxtaposition d’actions sectorielles. Elle traduit une vision diplomatique fondée sur l’idée que la stabilisation ne peut être produite ni par la seule pacification militaire, ni par la seule aide humanitaire, ni par la seule reconstruction matérielle, mais par l’intégration de ces dimensions dans une architecture globale de sortie de crise.

Cette approche s’inscrit dans une tradition diplomatique marocaine déjà observable dans d’autres espaces post-conflit, notamment en Afrique subsaharienne, où Rabat a combiné depuis le début des années 2000 des instruments économiques, institutionnels, sécuritaires et religieux dans ses stratégies de stabilisation régionale. L’expérience marocaine en matière de reconstruction institutionnelle, notamment à travers ses programmes de coopération administrative, de formation des cadres publics et de transfert d’expertise en gouvernance territoriale, constitue un capital stratégique mobilisable dans des contextes de fragilité étatique.

L’approche globale annoncée pour Gaza peut ainsi être interprétée comme la transposition de ce modèle intégré à un théâtre de conflit à haute densité politique et symbolique. Sur le plan conceptuel, cette stratégie renvoie aux doctrines contemporaines de gestion post-conflit développées dans les enceintes multilatérales depuis les années 2000, notamment dans le cadre de la Commission de consolidation de la paix des Nations unies créée en 2005, qui promeut une approche intégrée associant sécurité, développement, gouvernance et réconciliation. Le positionnement marocain s’inscrit clairement dans cette matrice, mais avec une spécificité : l’articulation étroite entre action humanitaire, reconstruction matérielle et accompagnement institutionnel, ce qui confère à son engagement une profondeur structurelle.

Sur le plan concret, le Maroc pourrait apporter une expertise reconnue en matière de reconstruction administrative, de formation des cadres publics, de gestion territoriale, de réhabilitation des services essentiels et de gouvernance locale, domaines dans lesquels il a développé des dispositifs opérationnels éprouvés. Par exemple, à la fondation des Émirats arabes unis en 1971, le Maroc a apporté un appui institutionnel discret mais structurant à la jeune fédération, notamment dans les domaines de l’organisation administrative et de la sécurité intérieure. Sous l’impulsion de Feu S.M. le Roi Hassan II, des cadres marocains ont contribué à la formation des premières structures de police et d’appareil sécuritaire émiratis. Cette coopération a participé à l’édification d’une administration sécuritaire professionnelle, fondée sur la discipline institutionnelle, la hiérarchisation des fonctions et la centralisation de l’autorité. Elle illustre une diplomatie d’assistance étatique précoce, inscrite dans une logique de transfert de savoir-faire institutionnel entre États en construction.

Ainsi, son expérience en matière de politiques sociales territorialisées, de développement local intégré et de réforme institutionnelle graduelle constitue un réservoir de compétences mobilisables dans un contexte comme Gaza, marqué par l’effondrement partiel des structures administratives et des capacités de gouvernance. Par ailleurs, la combinaison entre assistance humanitaire et accompagnement institutionnel permettrait d’éviter l’écueil classique de la dépendance humanitaire prolongée, en favorisant une logique de reconstruction endogène des capacités locales. Sur le plan diplomatique, cette stratégie globale renforce la crédibilité internationale du Maroc en tant qu’acteur de gestion post-conflit, capable d’opérer à l’interface entre humanitaire, politique et institutionnel. Elle traduit un positionnement dans les mécanismes internationaux de gestion des crises fondé sur la complémentarité plutôt que sur la substitution : complémentarité avec les agences onusiennes, avec les dispositifs régionaux et avec les initiatives bilatérales. Le Royaume se positionne ainsi comme un acteur d’interface institutionnelle, capable de relier les différents niveaux de gouvernance internationale de la reconstruction. Cette posture révèle une diplomatie de structuration, orientée non vers la simple intervention ponctuelle, mais vers la production de cadres durables de stabilisation.

Elle confère au Maroc un rôle potentiel de plateforme de coopération post-conflit, en mesure de contribuer à la coordination des acteurs, à l’harmonisation des dispositifs et à l’intégration des interventions. Dans cette perspective, l’engagement marocain à Gaza ne relève pas d’une logique d’affichage diplomatique, mais d’une stratégie de projection institutionnelle, visant à inscrire le Royaume comme un acteur structurant des architectures internationales de gestion des crises et de reconstruction post-conflit, dans un système international de plus en plus fragmenté et polycentrique.
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