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Lundi 30 Mars 2026
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Indice de développement humain : quels leviers actionner pour améliorer la performance du Maroc ?

Le Maroc affiche en 2023 un Indice de développement humain (IDH) de 0,710, en progression, mais toujours en queue du peloton des pays arabes à développement humain élevé. Pour la première fois, un atelier gouvernemental a réuni lundi 30 mars 2026 à Rabat l'Observatoire national du développement humain (ONDH) et le Bureau du Rapport mondial sur le développement humain du PNUD autour d'un objectif inédit : décortiquer la mécanique de l'IDH, identifier les angles morts statistiques qui pénalisent le Royaume et tracer les voies d'un rattrapage accéléré. Une démarche qui transforme un exercice de classement en acte de gouvernance.

Atelier organisé le lundi 30 mars 2026 à Rabat pour décortiquer la mécanique de l'IDH au Maroc.
Atelier organisé le lundi 30 mars 2026 à Rabat pour décortiquer la mécanique de l'IDH au Maroc.
Un chiffre résume à lui seul le paradoxe marocain. Entre le Rapport sur le développement humain 2023-24 et celui de 2025, l'IDH du Maroc semble avoir gagné 0,012 point, passant de 0,698 à 0,710. Mais cette progression est en partie un mirage statistique. Le gain réel, calculé sur des séries temporelles cohérentes au sein du même rapport, n'est que de 0,006 point. La moitié de l'amélioration perçue s'évapore dès que l'on compare à méthodologie constante. C'est précisément ce type de distorsion que l'atelier gouvernemental organisé ce lundi 30 mars à Rabat s’est proposé de décrypter, puis corriger.

Quand l'effort dépasse la mesure

«L'Indice de développement humain, au-delà d'un simple indicateur statistique, constitue aujourd'hui un outil stratégique permettant d'apprécier les progrès réalisés, d'identifier les défis persistants et d'orienter l'action publique vers plus d'efficacité et d'équité», a déclaré Otmane Gair, président de l'ONDH, dans son mot d'ouverture lors de cette rencontre. La formule n'a rien de protocolaire. Elle traduit un changement de paradigme : le Maroc ne se contente plus de recevoir son classement, il veut en comprendre la fabrique et peser sur les paramètres qui le déterminent.

Le président de l'Observatoire a rappelé que le Royaume avait accompli «des avancées notables en matière de développement humain au cours des dernières décennies, grâce notamment aux réformes engagées dans les domaines de l'éducation, de la santé, de la protection sociale et de l'inclusion économique». Mais il a aussitôt souligné que «les mutations économiques, sociales et démographiques que connaît notre pays exigent une lecture plus fine et plus dynamique de ces progrès». Autrement dit, les instruments de mesure internationaux ne captent pas encore toute l'ampleur des transformations en cours.

Les données présentées par Yanchun Zhang et Yu-Chieh Hsu, du Bureau du Rapport mondial sur le développement humain du PNUD, donnent corps à cette intuition. Le Maroc enregistre le taux de croissance annuel composé de l'IDH le plus élevé parmi les sept pays arabes classés dans la catégorie du développement humain élevé : 1,38% sur la période 1990-2023, et 1,21% sur 2010-2023. Aucun de ses voisins de catégorie (Algérie, Tunisie, Égypte, Jordanie, Liban, Libye) n'affiche une dynamique comparable. Passé de 0,451 en 1990 à 0,710 en 2023, le Royaume a accompli un bond considérable. Mais il reste, avec un IDH de 0,710, le dernier de ce groupe de sept, loin derrière la Jordanie (0,754).

Le talon d'Achille de la scolarisation des adultes

La radiographie composante par composante révèle un profil singulier. En matière de santé, l'espérance de vie à la naissance atteint 75,3 ans en 2023, un niveau supérieur aux moyennes des États arabes et du monde, et proche de la moyenne du groupe à développement humain élevé. L'espérance de vie marocaine a d'ailleurs rebondi après le choc de Covid-19, contrairement à celle du Liban ou de la Libye, restées en deçà de leur niveau pré-pandémique de 2019.



Sur le versant de l'éducation, le tableau est contrasté à l'extrême. L'espérance de scolarisation (le nombre d'années qu'un enfant entrant à l'école primaire peut espérer accomplir) s'établit à 15,1 années, plaçant le Maroc au deuxième rang des États arabes, derrière l'Algérie (15,5 années) et au-dessus des moyennes régionale et mondiale. C'est le fruit direct de la généralisation de l'accès à l'enseignement, l'un des chantiers structurants du Royaume depuis deux décennies.

Mais la durée moyenne effective de scolarisation de la population adulte de plus de 25 ans ne dépasse pas 6,2 années. Ce chiffre est le plus faible des sept pays arabes à développement humain élevé, loin derrière la Jordanie (10,2 années) et l'Égypte (10,1 années). Plus préoccupant encore : cette valeur est restée identique de 2021 à 2023, faute de données actualisées. Les représentants du PNUD ont révélé que la base de données de l'Institut de statistique de l'Unesco ne contient aucune donnée pour le Maroc sur cet indicateur. Les estimations utilisées dans le Rapport 2025 proviennent intégralement de la base Barro & Lee, dont la dernière mise à jour remonte à 2018. La valeur de 2021 a été purement et simplement reconduite pour 2022 et 2023.

Le document de présentation qualifie cette situation de «Two-Speed Education», une éducation à deux vitesses. Le Maroc a construit un moteur moderne pour sa jeunesse, avec une espérance de scolarisation élevée, mais continue de porter le poids de déficits éducatifs historiques accumulés chez les adultes. C'est ce décalage structurel qui plombe mécaniquement l'IDH.

La bataille des données ou la souveraineté statistique

La question des données a constitué d’ailleurs le fil rouge de l'atelier. M. Gair a insisté sur «la collaboration étroite entre les institutions nationales, les départements ministériels et nos partenaires internationaux» comme condition nécessaire pour «renforcer la qualité de nos données, améliorer nos capacités d'analyse et consolider une prise de décision fondée sur des éléments probants». Derrière cette formulation diplomatique se dessine un enjeu de souveraineté statistique considérable.

La présentation technique du HDRO (Human Development Report Office) a détaillé, avec une transparence inhabituelle, la chaîne de production des données de chaque composante de l'IDH. Pour l'espérance de vie, la source est la Division de la population du Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (UNDESA), sur la base des World Population Prospects 2024. Pour l'espérance de scolarisation, l'Institut de statistique de l'Unesco fournit des séries quasi complètes pour le Maroc. Pour le revenu national brut par habitant, les données proviennent de la Banque mondiale, du FMI et de l'ONU, avec un passage en 2025 des PPA constantes 2017 aux PPA constantes 2021.

Mais pour la durée moyenne de scolarisation, le maillon est brisé. Aucune donnée UIS (Unesco Institute for Statistics) n'existe pour le Maroc. La substitution par les estimations de Barro & Lee, vieilles de plusieurs années, crée un angle mort qui ne reflète ni les efforts d'alphabétisation, ni les programmes de formation continue, ni l'impact de la généralisation de la scolarisation sur les cohortes adultes les plus récentes. Les intervenants du PNUD ont explicitement souligné que «des données plus récentes permettraient une évaluation plus précise des tendances actuelles et des progrès accomplis dans la dimension éducative».

Le revenu national brut par habitant, à 8.653 dollars PPA en 2023, constitue l'autre composante déficitaire. C'est le niveau le plus bas parmi les sept pays arabes à développement humain élevé, loin derrière la Libye (19.831 dollars) ou l'Égypte (16.218 dollars). Toutefois, la série temporelle montre une progression régulière depuis 1990, où le chiffre n'était que de 4.255 dollars PPA.

Trois scénarios pour 2030 et une question politique

Les projections présentées lors de l'atelier dessinent trois trajectoires pour l'IDH marocain à l'horizon 2030. Si le Royaume retrouvait sa dynamique pré-2020, il atteindrait un IDH de 0,803, franchissant le seuil du développement humain très élevé. Selon la tendance observée entre 2021 et 2024, l'indice se situerait à 0,758. Mais selon la tendance la plus récente (2023-2024), il ne dépasserait pas 0,724. L'écart entre le scénario le plus favorable et le plus conservateur (0,079 point) représente davantage que l'ensemble du progrès réel enregistré sur la dernière décennie.

La décomposition par indicateur est encore plus parlante. Pour la durée moyenne de scolarisation, la tendance pré-2020 projetait 8,4 années en 2030, les tendances 2021-2024 et 2023-2024 prévoient toutes deux un plateau à 6,2 années, strictement inchangé. Pour l'espérance de vie, les scénarios convergent davantage, autour de 76 à 79 ans. Pour le revenu par habitant, le scénario pré-2020 visait 11.711 dollars en 2030, contre 9.553 selon la tendance 2021-2024.

Les présentateurs du PNUD ont traduit ces projections en quatre leviers d'action politique : préserver et consolider les acquis sanitaires ; améliorer la qualité et l'achèvement de la scolarisation ; cibler la main-d'œuvre adulte par l'alphabétisation, la requalification et l'éducation de la seconde chance ; accroître la productivité, l'emploi et les revenus. Quatre questions stratégiques ont été soumises aux participants de l'atelier : quelle intervention pourrait relever le plus rapidement la durée moyenne de scolarisation sur trois à cinq ans ? Comment convertir la forte espérance de scolarisation en compétences, achèvement et résultats sur le marché du travail ? Quelles réformes accéléreraient le revenu par habitant tout en préservant l'inclusion ? Et quelles améliorations des capacités statistiques nationales permettraient de mieux refléter les progrès réels du Maroc ?

Ce dernier point constitue sans doute l'enjeu sur lequel le Maroc dispose de la plus grande marge de manœuvre à court terme. L'alimentation des bases internationales, en particulier celle de l'Unesco pour la durée moyenne de scolarisation, avec des données nationales actualisées, fiables et méthodologiquement comparables pourrait, à elle seule, modifier sensiblement le profil du Maroc dans les prochains rapports. C'est, en substance, le message que porte Otmane Gair lorsqu'il appelle à «une meilleure intégration de l'Indice de développement humain dans le pilotage stratégique des politiques publiques». L'atelier du 30 mars ne se contente pas de diagnostiquer un retard. Il inaugure une démarche où le Maroc passe du statut de pays classé à celui de pays qui se mesure lui-même et qui souhaite que cette mesure soit à la hauteur de l'effort consenti.
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