Dans un contexte international marqué par des crises multiples, qu’elles soient climatiques, énergétiques ou sanitaires, la diplomatie classique ne suffit plus. De plus en plus, ce sont les données, la recherche et l’expertise qui structurent les rapports de force entre États. C’est dans ce cadre que
la diplomatie scientifique s’impose comme un outil stratégique pour les pays en quête d’influence. Au Maroc, cette question est au cœur d’
un policy paper publié récemment par
le Policy Center for the New South (PCNS), intitulé «Le rôle stratégique des universités marocaines dans la diplomatie scientifique». Son auteur
, Khalid Temsamani, professeur à la Faculté des sciences de l’Université Abdelmalek Essaâdi, est revenu sur ces enjeux à l’occasion de son passage dans l’émission «Débat du mardi», également produite par le think tank.
Une diplomatie qui repose désormais sur la preuve
Le constat posé par M. Temsamani est clair: la nature même des négociations internationales a changé. «Aujourd’hui, on ne peut plus défendre une position sans preuves scientifiques», explique-t-il lors de l’émission. Cette évolution est directement liée à la nature des enjeux actuels. Les questions liées au
climat, à
l’énergie ou à
la sécurité alimentaire dépassent les frontières nationales et nécessitent des réponses collectives fondées sur des données fiables. Le policy paper souligne ainsi que l’intégration de la science dans la diplomatie est devenue une condition essentielle pour construire des politiques crédibles et efficaces à l’échelle internationale.
Le Maroc face à un enjeu de positionnement
Dans ce nouveau contexte, le Maroc dispose d’atouts réels. Sa production scientifique a connu une progression notable ces dernières années, avec plus de
6.000 publications annuelles et une forte dynamique de coopération internationale. Mais pour l’universitaire, cette dynamique reste encore insuffisamment valorisée. «La connaissance produite dans les universités doit être traduite en politiques publiques, puis en action diplomatique», insiste-t-il. Autrement dit, le défi n’est pas tant de produire du savoir que de l’intégrer dans
une stratégie nationale cohérente. Sans cette articulation, le potentiel scientifique du pays risque de rester en marge des grandes négociations internationales.
Universités : un rôle stratégique à consolider
Le policy paper met en avant
le rôle central des universités dans cette transformation. Elles ne sont plus seulement des espaces de formation ou de recherche, mais des acteurs clés de l’influence internationale. Leur légitimité repose sur leur capacité à produire des données fiables, utilisées dans les forums internationaux. Dans certains cas, la parole d’un expert scientifique peut même peser davantage qu’un discours politique. Pourtant, cette force reste fragmentée. Le principal frein réside dans
l’absence de coordination entre les chercheurs, les diplomates et les décideurs publics. «Ces acteurs ne se rencontrent pas suffisamment», souligne M. Temsamani.
Une compétition mondiale de plus en plus intense
La diplomatie scientifique ne se limite pas à une question d’image ou d’influence. Elle est aussi directement liée à
l’accès aux financements internationaux. Dans les domaines du climat ou de l’énergie, les pays sont en concurrence pour obtenir des ressources. Ceux qui présentent des projets solides, appuyés par des données scientifiques et bien défendus, sont les mieux positionnés. Le policy paper identifie plusieurs obstacles à surmonter : un manque de coordination institutionnelle, des financements insuffisamment structurés et une reconnaissance encore limitée du rôle des scientifiques dans les négociations.
Des secteurs clés pour renforcer l’influence du Maroc
Pour s’imposer dans cette nouvelle dynamique, le Maroc doit concentrer ses efforts sur des domaines stratégiques.
L’eau, le climat, l’énergie et l’hydrogène vert apparaissent comme des priorités. Ces secteurs répondent à des enjeux nationaux, mais aussi à des préoccupations globales. En développant une expertise reconnue dans ces domaines, le Maroc peut renforcer son positionnement sur la scène internationale. Le policy paper souligne d’ailleurs que ces axes constituent des leviers pour accroître la visibilité et la crédibilité du Royaume dans
les négociations multilatérales.
Former une nouvelle génération de profils hybrides
L’un des enjeux majeurs reste
la formation. Pour que la diplomatie scientifique devienne opérationnelle, il est nécessaire de développer des profils capables de faire le lien entre science, politique et diplomatie. Le policy paper recommande la création de formations interdisciplinaires dédiées à ces enjeux. Une orientation que M. Temsamani confirme, en évoquant le projet de lancement d’
un master spécialisé dans la diplomatie scientifique. Ces profils hybrides pourraient jouer un rôle déterminant dans la défense des intérêts du Maroc à l’international.
Un enjeu stratégique pour l’avenir
Au fond, la diplomatie scientifique n’est pas un concept abstrait. Elle traduit une réalité simple : dans un monde globalisé, l’influence passe par la maîtrise du savoir. Pour le Maroc, il s’agit d’un levier stratégique majeur. En structurant mieux ses capacités scientifiques, en renforçant les liens entre universités et institutions et en investissant dans la formation, le pays peut transformer un atout académique en
véritable puissance d’influence. Comme le résume Khalid Temsamani, «on ne peut plus aller à l’international avec des discours. Il faut des données, des chiffres, des preuves». Car dans cette nouvelle ère diplomatique, la science n’est plus en marge du pouvoir. Elle en devient l’un des fondements.