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Mardi 31 Mars 2026
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L'UMT, l'UGTM et la CDT lancent une campagne inédite pour les droits des travailleurs migrants

Pour la première fois dans l’histoire du dialogue social au Maroc, les trois principales centrales syndicales : UMT, UGTM et CDT, s’apprêtent à déployer, dès la mi-mai 2026, une campagne conjointe d’information et de sensibilisation aux droits des travailleurs migrants et réfugiés. Portée par la charte commune adoptée en 2022 avec la CGEM et appuyée par l’Organisation internationale du travail (OIT), cette mobilisation sans précédent ciblera les régions d’Agadir, Tanger et Rabat-Kénitra, là où la main-d’œuvre étrangère se concentre dans l’agriculture, l’industrie et les services. Un tournant dans la prise en charge syndicale de la question migratoire.

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Ils sont 148.152, selon le dernier recensement général de la population et de l’habitat de 2024. Plus d’un résident étranger sur deux est un actif occupé, soit environ 69.000 personnes représentant 0,57% de la population active du pays. La majorité travaille dans le salariat privé, à hauteur de 65,8%. Près de 38,9% détiennent un diplôme supérieur. Et pourtant, dans les ateliers de confection de Tanger, les exploitations agricoles du Souss et les chantiers de Casablanca, ces travailleurs venus pour l’essentiel d’Afrique subsaharienne (59,9% des étrangers résidant au Maroc en 2024, contre 26,8% seulement dix ans plus tôt) demeurent largement invisibles dans le débat public. C’est précisément cette invisibilité que trois centrales syndicales ont décidé de briser.

Une Charte commune née de la convergence syndicale

L’histoire commence en 2022, lorsque la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et trois syndicats représentatifs des travailleurs : l’Union marocaine du travail (UMT), l’Union générale des travailleurs du Maroc (UGTM) et la Confédération démocratique du travail, franchissent un pas décisif. Ensemble, ils adoptent une Charte commune et une stratégie conjointe de plaidoyer pour la protection des travailleurs migrants et réfugiés. Rahim Amraoui, coordinateur national des projets et point focal Migration de main-d’œuvre à l’OIT, le souligne : cette stratégie «consacre un objectif stratégique spécifique au renforcement des capacités des médias en traitement médiatique de la migration de la main-d’œuvre pour lutter contre les stéréotypes comme moyen de promotion des droits des travailleuses et des travailleurs migrants et réfugiés au Maroc».



Ce sixième objectif stratégique de la Charte n’est pas un vœu pieux. Il prévoit des actions concrètes : journées thématiques de sensibilisation des médias, formations sur les outils de traitement médiatique de la migration, campagnes de sensibilisation et vulgarisation de la Charte auprès des journalistes. C’est dans ce sens, d’ailleurs, qu’une formation, qui s’inscrit dans cette feuille de route, a eu lieu à Casablanca et a réuni une trentaine de professionnels de l’information les 24, 25 et 26 mars dernier.

Un déploiement régional calibré sur les bassins d’emploi

Le calendrier est désormais arrêté. La phase de préparation, entamée en février-mars 2026, cède la place à la formation – achevée fin mars – avant le lancement officiel de la campagne à la mi-mai. Le déploiement régional suivra durant les mois de mai et juin, avec une évaluation prévue entre juin et juillet. Trois zones géographiques ont été retenues, choisies en fonction de la concentration de main-d’œuvre migrante : Agadir pour l’agriculture et le tourisme, Tanger pour les zones industrielles et portuaires, et l’axe Rabat-Kénitra-Gharb, région agricole par excellence.

La campagne vise trois publics distincts. D’abord, les travailleurs migrants et réfugiés eux-mêmes, qui seront informés de leurs droits garantis par la loi, de la protection contre les abus, de l’accès aux recours et de l’appui que peuvent leur apporter les syndicats et associations. Ensuite, les employeurs, dans l’agriculture, les services et la construction notamment, auxquels il sera rappelé que le respect des droits constitue une obligation légale et que les pratiques inclusives riment avec performance et stabilité. Enfin, l’opinion publique, à travers les médias et les influenceurs, pour souligner la contribution des migrants au développement et promouvoir la cohésion sociale.

69.000 actifs étrangers, des droits encore théoriques

Les données présentées par Aurélia Segatti, spécialiste Migration et Mobilité de main-d’œuvre pour l’Afrique du Nord et la Corne à l’OIT, dessinent un tableau contrasté (données présentées lors de la formation dont ont bénéficié les représentants des médias). Si le Maroc accueille un nombre croissant de travailleurs migrants subsahariens, leur poids statistique reste contenu. Le regroupement familial représente 20% des motifs de présence, les études 14% et les motifs humanitaires à peine 2,5% des étrangers au Maroc. La majorité se concentre à Casablanca-Settat, qui regroupe 43,3% des résidents étrangers, et à Rabat-Salé-Kénitra, avec 19,2%.

Mais derrière ces chiffres, la réalité du terrain demeure préoccupante. Les conclusions du Comité des Nations unies pour la protection des droits de tous les travailleurs migrants, publiées le 23 mai 2023, regrettent le non-aboutissement du projet de loi n°72-17 relatif à l’entrée et au séjour des étrangers ainsi que du projet de loi n°97-21 relatif à l’asile. Le Comité pointe l’absence de campagnes publiques de sensibilisation, la hausse signalée des discours racistes, notamment anti-subsahariens, et l’impossibilité pour les travailleurs migrants d’accéder à des responsabilités syndicales, en contradiction avec les standards de l’OIT.

Le pari des médias comme levier de transformation

La formation de Casablanca ne s’est pas limitée à un exercice académique. Les journalistes participants ont été accompagnés dans la production de reportages à travers des séances de type «conférence de rédaction», destinées à faire émerger des idées de sujets et à en discuter la faisabilité. Meryem Massaia, responsable de la communication à l’OIM, a présenté plusieurs pistes éditoriales : la migration et le travail, les parcours de femmes migrantes, la migration et le développement local, les initiatives locales d’intégration ou encore les migrants entrepreneurs...
Le Réseau marocain des journalistes des migrations, présidé par Dounia Zineb Mseffer, a apporté un éclairage complémentaire. Son étude sur la couverture médiatique de la migration étrangère au Maroc révèle que 92,4% des articles analysés proviennent de la presse électronique, que 72% ne traitent que de la migration irrégulière, et que la voix des migrants eux-mêmes est quasiment absente des récits médiatiques : moins de 3% des sources citées. Un constat qui justifie, à lui seul, l’engagement des partenaires sociaux sur le terrain médiatique.

Un cadre normatif dense mais inégalement appliqué

Le Maroc ne manque pas d’engagements internationaux en la matière. Le Royaume a ratifié la Convention internationale de 1990 sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants dès 1993, la Convention n°97 de l’OIT sur les travailleurs migrants en 2019, et a été le pays hôte du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières en 2018. Au plan national, la Stratégie nationale de l’immigration et de l’asile adoptée en 2013, suivie de deux campagnes de régularisation en 2013 et 2018 ayant bénéficié à plus de 50.000 migrants, témoignent d’une volonté politique affichée.

Mais la demande directe adoptée en 2024 par la Commission d’experts pour l’application des conventions et recommandations de l’OIT, publiée lors de la 113e session de la Conférence internationale du travail en 2025, relève des données limitées sur les sanctions et réparations, un accès restreint des migrants aux postes de direction syndicale et une incertitude quant au droit de résidence en cas d’incapacité de travail. L’article 516 du Code du travail, qui subordonne la conclusion d’un contrat de travail entre employeur et travailleur migrant à l’accord d’une autorité gouvernementale, fait l’objet de demandes de révision. La campagne de mai 2026 entend précisément combler cet écart entre la norme et la pratique, en mobilisant les acteurs sociaux là où les travailleurs migrants en ont le plus besoin : sur le terrain.

Charles Autheman : «Chaque mot compte dans le récit migratoire»

Consultant international mandaté par l’OIT, Charles Autheman a conçu et animé le volet technique de la formation de Casablanca. Son approche repose sur quatre entrées complémentaires, chacune constituant un piège récurrent du traitement médiatique de la migration : les chiffres, les mots, les images et les angles. Sur la terminologie, le formateur a passé au crible les glissements sémantiques qui faussent la compréhension du lecteur. Dire «migrant économique plutôt que «travailleur migrant», «travailleur peu qualifié» au lieu de «travailleur à faible rémunération», ou confondre «traite des êtres humains» et «trafic illicite de migrants», deux réalités juridiquement distinctes, modifie en profondeur le cadrage du récit et, en aval, la perception du public. Les participants ont également été formés aux outils de l’OIT : un glossaire spécialisé de la migration de main-d’œuvre et une boîte à outils médiatique destinée à structurer le travail de terrain. M. Autheman a ensuite piloté plusieurs séances de «conférence de rédaction» au cours desquelles les journalistes ont défini leurs angles, identifié leurs sources clés et arrêté les modalités de production de reportages qu’ils réaliseront en appui à la campagne syndicale de mai 2026.

Consultant indépendant français spécialisé dans le traitement médiatique des migrations et du travail forcé, Charles Autheman forme journalistes, syndicalistes et professionnels de la communication depuis plus de dix ans dans une vingtaine de pays, principalement au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud. Coauteur du premier glossaire de l’OIT sur la migration à destination des médias et de la boîte à outils sur le travail forcé et le recrutement équitable, il a également coordonné un projet européen de promotion d’une information équilibrée sur les migrations dans huit pays d’Afrique et d’Europe.
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