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Mardi 24 Mars 2026
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Ecole publique marocaine : ce que révèle le rapport TALIS 2024 de l'OCDE

Le rapport TALIS 2024 (Enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage) rendu public hier a jeté une lumière crue sur le système éducatif marocain. Si le document a confirmé l’engagement réel des enseignants et leur attachement à leur mission, il a révélé aussi nombre de contraintes qui pèsent sur eux : charge de travail alourdie, complexité croissante des classes et ressources jugées insuffisantes. Mais, malgré ces défis, un constat traverse l’ensemble du rapport : l’attachement du corps enseignant à son métier, sa volonté de faire réussir les élèves et son sentiment d’utilité demeurent constants à toute épreuve.

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C’est une plongée approfondie dans le quotidien des enseignants marocains que propose l’enquête internationale TALIS (Enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage) 2024 de l’OCDE qui a été présentée hier à Rabat. Déployée selon une méthodologie rigoureuse, l’étude repose sur un échantillon national élargi de plusieurs centaines d’établissements scolaires et de plusieurs milliers d’enseignants et chefs d’établissement. Conçue selon un tirage probabiliste à deux degrés et menée en plusieurs phases, des tests pilotes à l’enquête principale, elle garantit la fiabilité et la comparabilité des données recueillies. À partir de ce socle méthodologique solide, le rapport dresse un tableau sans fard du système éducatif marocain, où se mêlent engagement professionnel, transformations pédagogiques et contraintes structurelles. Une photographie dense d’un système en mutation, qui appelle une lecture attentive de ses équilibres et de ses fragilités. Précisons que l’enquête TALIS a été menée en 2024, année de démarrage du chantier des établissements pionniers et du système TARL (Teaching At the Right Level) dont la généralisation a connu une accélération en 2025 et se poursuit en 2026. Les fruits de cette réforme pourraient améliorer les résultats des futures enquêtes sur le système éducatif marocain.

Un métier qui s’étend... et s’alourdit

Au cœur des résultats de l'enquête 2024, un premier constat s’impose : le métier d’enseignant connaît une transformation profonde. D’après ce document, enseigner au Maroc ne se résume plus à transmettre des savoirs. Le métier s’est profondément transformé. L’enseignant est désormais à la fois pédagogue, accompagnateur social, médiateur et parfois même gestionnaire de situations sensibles. Cette extension du rôle n’est pas sans conséquences. Elle s’accompagne d’un alourdissement tangible du quotidien. Les tâches administratives se multiplient, les exigences institutionnelles s’intensifient et le temps dédié au cœur du métier – préparer, enseigner, évaluer – se retrouve comprimé. À cette pression organisationnelle s’ajoute une fatigue plus silencieuse, mais tout aussi pesante : la charge émotionnelle. Gérer des élèves en difficulté, dialoguer avec les familles, maintenir un climat de classe apaisé... autant de facteurs qui contribuent à une usure professionnelle progressive.

Des classes plus hétérogènes, des défis démultipliés

Dans ce contexte déjà exigeant, les conditions d’enseignement évoluent elles aussi. Le rapport met en lumière une réalité désormais bien installée : l’hétérogénéité des classes. Les enseignants doivent composer avec des élèves aux niveaux disparates, aux besoins spécifiques et aux contextes sociaux variés. Cette diversité, si elle reflète la richesse du système éducatif, complexifie considérablement l’acte d’enseigner. Face à cela, les enseignants ne restent pas passifs. Ils adaptent leurs pratiques, différencient les approches, tentent d’individualiser les apprentissages. Mais cette volonté se heurte rapidement à des limites bien concrètes : classes chargées, ressources pédagogiques insuffisantes, absence d’accompagnement spécialisé. Résultat : un sentiment d’être en première ligne, avec des moyens qui ne suivent pas toujours les ambitions.

Une évolution pédagogique réelle, mais inégale

Pourtant, le rapport bat en brèche une idée reçue : les enseignants marocains ne sont pas figés dans des méthodes traditionnelles. Bien au contraire, les pratiques évoluent. Dans les classes, l’enseignement structuré cohabite avec des approches plus interactives, favorisant la participation des élèves, la réflexion critique ou encore l’évaluation formative. L’attention portée aux compétences transversales – autonomie, esprit critique – ainsi qu’à l’apprentissage socio-émotionnel marque également une inflexion notable. Mais cette dynamique reste fragile. Elle dépend fortement du contexte d’exercice, du niveau de formation et du soutien institutionnel. Autrement dit, l’innovation existe, mais elle progresse à des vitesses variables.

Des établissements sous contrainte, un leadership à renforcer

Cette hétérogénéité des pratiques renvoie aussi au rôle des établissements scolaires. Le rapport insiste sur l’importance du leadership des chefs d’établissement, déterminant pour impulser des dynamiques collectives et soutenir les enseignants. Or au Maroc, ce leadership reste souvent entravé. Les directions sont accaparées par des tâches administratives lourdes et disposent de marges d’autonomie limitées. Dans ces conditions, leur capacité à jouer un rôle pédagogique structurant s’en trouve réduite. Le climat scolaire, globalement stable, n’échappe pas non plus à certaines tensions, notamment en matière de discipline et de bien-être des élèves. Et si le travail collaboratif entre enseignants est identifié comme un levier clé, il demeure encore insuffisamment développé dans les pratiques quotidiennes.

Numérique : un potentiel reconnu, mais encore inégal

À ces défis s’ajoute celui de la transition numérique. Les enseignants marocains en perçoivent clairement les bénéfices : diversification des supports, enrichissement des pratiques, accès à de nouvelles ressources. Mais sur le terrain, la réalité est plus contrastée. Les écarts d’équipement entre établissements, les difficultés d’accès et le manque de formation limitent l’usage effectif des outils numériques. L’intégration reste inégale, parfois même marginale dans certains contextes. Quant à l’intelligence artificielle, elle apparaît comme une nouvelle frontière. Prometteuse, mais encore incertaine, elle suscite à la fois intérêt et prudence, appelant un encadrement clair et un accompagnement adapté.

Formation continue : le chaînon manquant

Dans ce paysage en mutation, la formation continue apparaît comme un enjeu central – et l’un des points faibles du système. Les enseignants expriment des besoins précis : mieux gérer la classe, adapter les apprentissages, intégrer le numérique. Mais le rapport souligne un décalage persistant entre ces attentes et l’offre de formation disponible. Trop rare, parfois peu adaptée, celle-ci ne parvient pas toujours à accompagner les transformations du métier. Ce déficit freine non seulement le développement professionnel des enseignants, mais aussi la diffusion des innovations pédagogiques.

Un engagement fort... mais fragilisé

Malgré ces contraintes, un constat traverse l’ensemble du rapport : les enseignants marocains restent profondément engagés. Leur attachement au métier, leur volonté de faire réussir leurs élèves et leur sentiment d’utilité demeurent des piliers solides. Mais cet engagement n’est pas inépuisable. Il s’inscrit dans un équilibre de plus en plus fragile, marqué par un besoin croissant de reconnaissance. Reconnaissance sociale, institutionnelle, matérielle : autant de dimensions jugées essentielles pour préserver la motivation. Sans cela, prévient en filigrane le rapport, le risque d’usure est réel.

Des pistes claires pour sortir de l’impasse

Face à ce diagnostic, le rapport ne se contente pas d’alerter. Il trace des pistes concrètes. Il appelle d’abord à recentrer le métier sur l’essentiel, en allégeant les charges administratives qui détournent les enseignants de leur cœur de mission. Dans le même temps, il insiste sur la nécessité d’investir dans une formation continue plus structurée, plus accessible et mieux alignée sur les réalités du terrain. L’amélioration des conditions de travail apparaît également incontournable, notamment à travers un renforcement des ressources pédagogiques et numériques.

Le rapport souligne aussi l’importance d’accompagner les enseignants face à l’hétérogénéité croissante des classes, tout en consolidant le rôle des chefs d’établissement, appelés à devenir de véritables leaders pédagogiques. Enfin, il insiste sur un point transversal : la transformation numérique – y compris l’intelligence artificielle – doit être pensée, encadrée et accompagnée. Et surtout, la valorisation du métier d’enseignant doit devenir une priorité, tant elle conditionne l’engagement dans la durée.

Un tournant décisif

Au final, TALIS 2024 met en lumière un paradoxe : le Maroc dispose d’un corps enseignant engagé, conscient des enjeux et prêt à évoluer. Mais cet engagement, à lui seul, ne suffira pas. Le véritable défi est désormais systémique. Il s’agit de transformer cette énergie individuelle en dynamique collective, en donnant aux enseignants les moyens d’agir. Car c’est bien là que se joue l’essentiel : à un moment décisif où le système éducatif doit transformer ses contraintes en opportunités. Et c’est dans cette capacité à évoluer que se dessine, aujourd’hui, l’avenir de l’école marocaine.

Talis 2024 : une première participation marocaine

Le Maroc prend part, pour la première fois, aux côtés de plus de cinquante pays, à la quatrième édition de l’enquête internationale sur l’enseignement et l’apprentissage (TALIS 2024), menée par l’OCDE, et pilotée au niveau national par l’Instance nationale d’évaluation auprès du Conseil et le ministère de l’Éducation nationale, du préscolaire et des sports. L’Instance nationale d’évaluation du Conseil assure la mise en œuvre de cette enquête au Maroc, dans le cadre de sa contribution à la production de données précises sur la réalité du métier de l’enseignant et des pratiques professionnelles au sein des établissements scolaires. Ces données constituent un socle de connaissances permettant d’alimenter le débat public sur les questions de l’éducation et de la formation, et de soutenir le développement des politiques éducatives. Le Maroc participe à l’enquête TALIS à travers trois composantes :

• L’étude principale qui porte sur les enseignants du primaire et du secondaire collégial, ainsi que sur les chefs d’établissements scolaires. Elle a pour objectif d’analyser les caractéristiques professionnelles des enseignants, leurs pratiques pédagogiques, leurs conditions de travail, leur développement professionnel ainsi que leur niveau de satisfaction au travail. L’enquête réunit 55 pays pour le secondaire collégial et 16 pays pour le primaire.

• La composante relative aux connaissances pédagogiques des enseignants (TKS) constitue une spécificité de l’édition 2024. Elle vise à évaluer les connaissances pédagogiques des enseignants du secondaire collégial et regroupe 8 pays participants.

• La composante sur l’enseignement préscolaire (Starting Strong) qui concerne le personnel de l’enseignement préscolaire et regroupe 17 pays.
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