Face aux mutations démographiques et sociales que connaît le Maroc, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a appelé, mercredi, à un changement de paradigme en matière de prise en charge des besoins de soin et de soutien aux personnes. À l’occasion de la présentation de l’avis intitulé «Reconnaître et organiser l’économie du soin à autrui au Maroc : enjeux et perspectives», son président, Abdelkader Amara, a souligné l’urgence de faire de l’économie du soin un pilier à part entière des politiques publiques, à la croisée du social, de l’économique et du territorial. «De l’accompagnement d’un enfant dans ses premières années à la prise en charge d’un parent âgé ou d’une personne en situation de handicap, la question de la responsabilité du soin nous concerne tous, à un moment ou à un autre de nos vies», a rappelé Abdelkader Amara, insistant sur le caractère universel et transversal de ces activités longtemps restées invisibles.
Une réalité sociale sous pression démographique
Le diagnostic posé par le CESE met en lumière une réalité préoccupante. L’allongement de l’espérance de vie, l’accélération du vieillissement de la population, la progression des maladies chroniques et l’évolution vers des structures familiales plus restreintes exercent une pression croissante sur les mécanismes traditionnels de solidarité. Or les dispositifs institutionnels existants, publics comme privés, demeurent insuffisants et inégalement répartis sur le territoire. «Les offres de soins et de prise en charge restent limitées, marquées par de fortes disparités territoriales, et souvent fragmentées selon des approches sectorielles ou catégorielles», a relevé le président du CESE. Cette situation conduit à un recours massif au soutien familial, lui-même fragilisé, et à une surcharge du travail de soin non rémunéré, principalement assumé par les femmes.
Un coût économique et social largement sous-estimé
L’avis du CESE met ainsi en évidence les conséquences économiques de cette invisibilisation. Selon les données de la Haute Commission au Plan, l’intégration du travail domestique et de soin non rémunéré dans les comptes nationaux pourrait accroître le PIB d’environ 19%, dont 16% imputables aux activités de soin réalisées par les femmes. «Cette réalité montre que l’économie du soin n’est pas uniquement un impératif social, mais aussi un levier économique majeur encore largement inexploité», a souligné Abdelkader Amara. En effet, au-delà de la valeur économique, le Conseil alerte sur les impacts sociaux : creusement des inégalités de genre, fragilisation des parcours professionnels féminins et recul de la participation des femmes à la vie économique et publique.
Une stratégie nationale pour structurer l’économie du soin
Pour répondre à ces enjeux, le CESE recommande l’adoption d’une stratégie nationale intégrée de l’économie du soin, dotée d’une gouvernance claire et de mécanismes de coordination efficaces. «Il ne s’agit pas de se substituer au rôle fondamental de la solidarité familiale, mais de la soutenir et de la renforcer en répartissant plus équitablement les responsabilités entre la famille, l’État, les collectivités territoriales, les professionnels et la société civile», a précisé le président du Conseil. Parmi les propositions phares figure la création d’une instance nationale dédiée à la gouvernance de l’économie du soin, chargée de piloter, coordonner et évaluer les politiques publiques en la matière, ainsi que l’élaboration d’un cadre juridique unifié encadrant l’ensemble des activités de soin.
Valoriser les métiers du soin et garantir un travail décent
Le deuxième axe majeur de l’avis porte sur la reconnaissance et la professionnalisation des métiers du soin. Le CESE appelle à l’élaboration d’un référentiel national des métiers, à la mise en place de parcours de formation et de certification, et à l’amélioration des conditions de travail et de protection sociale des professionnels du secteur. Selon l’avis du CESE, une attention particulière devrait par ailleurs être accordée aux aidants familiaux. «Il est impératif de reconnaître leur rôle, de les soutenir par des dispositifs de formation, de congés spécifiques et de compensations adaptées, et de les intégrer pleinement dans le système de protection sociale», a insisté Abdelkader Amara.
Mieux répartir la charge du soin et investir dans les services de proximité
L’avis recommande également d’accélérer l’investissement dans les infrastructures sociales de proximité, notamment les crèches, les structures médico-sociales et les services de soin à domicile, afin d’alléger le poids du travail non rémunéré. Le CESE préconise par ailleurs des mesures favorisant la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, telles que des horaires flexibles, le télétravail et des congés adaptés. Sur le plan fiscal, l’instance présidée par Abdelkader Amara suggère la mise en place d’incitations en faveur des services de soin, incluant des avantages fiscaux pour les familles et les professionnels, ainsi qu’une exonération de TVA pour certaines prestations de soutien à domicile.
Une forte demande sociale confirmée par la consultation citoyenne
Notons que les résultats de la consultation citoyenne menée par le CESE renforcent la pertinence de ces recommandations. Selon M. Amara, plus de la moitié des participants ont déclaré recourir régulièrement à des services de soin, tandis que 60% estiment que les aidants, professionnels ou familiaux, ne bénéficient pas d’une reconnaissance suffisante. Les principales difficultés évoquées concernent le manque de personnel qualifié, le coût élevé des services et l’insuffisance des structures dédiées. «Ces données traduisent l’existence d’un besoin social réel et croissant, qui appelle des réponses publiques structurées et durables», a conclu le président de l’instance consultative.
Vers un nouveau pilier de la politique sociale
À travers cet avis, le CESE plaide pour une reconnaissance pleine et entière de l’économie du soin comme levier de développement humain, de cohésion sociale et de croissance inclusive. En structurant ce secteur, le Maroc pourrait non seulement améliorer la qualité de vie des citoyens, mais aussi créer des emplois durables, réduire les inégalités et renforcer la résilience des familles face aux mutations sociales à l’œuvre.
