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Mercredi 03 Juin 2026
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Egalité Homme-Femme : Nouzha Chekrouni ausculte les paradoxes du Maroc

Dans un entretien consacré au chapitre qu'elle signe dans l'Oxford Handbook of the Moroccan Economy, l'ancienne ministre et Senior Fellow au Policy Center for the New South, Nouzha Chekrouni, dresse un constat sans concession : derrière les avancées juridiques, les inégalités structurelles de genre persistent, se reproduisent et coûtent au pays une fraction considérable de son potentiel.

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Dix-neuf pour cent. C'est le taux de participation des femmes marocaines au marché du travail, selon le recensement de 2024. Un chiffre qui ne cesse de reculer depuis les années 2000 et qui place le Maroc parmi les économies les plus éloignées de la parité d'activité dans le monde. Nouzha Chekrouni, professeure universitaire, ancienne ministre déléguée chargée de la Condition féminine, de la protection de la famille et de l'enfance et l'insertion des handicapés et ancienne ambassadrice du Maroc au Canada, ne mâche pas ses mots : «Est-ce que nous voulons véritablement une société qui avance avec tout son potentiel ou avec 50% de son potentiel ?» Dans l'émission du Policy Center for the New South consacrée au lancement de l'Oxford Handbook of the Moroccan Economy, l'ancienne ministre revient sur le chapitre qu'elle y signe «Gender Dynamics and Empowerment in Morocco» et y déroule une analyse en cascade, articulant freins socioculturels, insuffisances institutionnelles et angles morts des politiques publiques.

Des lois sans prise sur les comportements

La Moudawana de 2004 reste, pour Mme Chekrouni, un texte fondateur. Substituer à la soumission conjugale un «pacte fondé sur le consentement mutuel» : l'article 4 du Code de la famille, constitue, dit-elle, «une véritable révolution tranquille». Mais vingt ans après, la culture patriarcale continue d'absorber les réformes sans les traduire. Le droit successoral reste la ligne rouge non franchie depuis 1958, systématiquement contournée par les réformes de 1993, de 2004 et même par la révision en cours depuis 2022. L'article 19 de la Constitution, qui garantit l'égalité des droits tout en la conditionnant aux «constantes du Royaume», ménage une ambiguïté que Mme Chekrouni analyse comme structurante : elle ouvre un espace d'interprétation, mais aussi de blocage. La chercheuse identifie trois niveaux de décalage entre le cadre juridique et la réalité vécue : la persistance des inégalités successorales, la mise en œuvre insuffisante des lois existantes faute de mécanismes de suivi rigoureux et les inégalités territoriales qui creusent davantage le fossé entre femmes urbaines et femmes rurales.

Le paradoxe des diplômées sans emploi

Le constat est particulièrement frappant dans l'enseignement supérieur. Les femmes y représentent aujourd'hui une majorité des effectifs, avec un taux de féminisation dans les filières STEM (Science, Technology, Engineering, and Mathematics) qui dépasse la moyenne de l'OCDE, mais cette avancée ne se traduit pas sur le marché du travail. Entre 2012 et 2019, 84% des jeunes femmes en situation dite NEET, ni en emploi, ni en formation, ni en études, étaient des femmes, contre 30% pour les hommes. Chez les 15-24 ans, le chômage féminin atteignait 44,4% en 2022 selon le HCP, soit près de douze points au-dessus du taux national.

Mme Chekrouni décrit un marché «structurellement hostile» à l'insertion féminine, indépendamment du niveau de diplôme. Les discriminations à l'embauche, les stéréotypes sur la prétendue «instabilité» des femmes en entreprise, l'absence de services de garde d'enfants, les lacunes en matière de transport et de sécurité publique : autant de facteurs qui rendent, selon elle, «rationnel pour de nombreuses femmes» de ne pas entrer dans le marché du travail. À cela s'ajoute un écart salarial qui atteint 43% dans le secteur privé, un chiffre que la chercheuse qualifie d'«interpellant».

Représentation formelle, pouvoir réel : l'autre fossé

La représentation parlementaire offre une image similaire. Passée de 1 à 24% en vingt-cinq ans, la présence des femmes à la Chambre des représentants reste largement tributaire du mécanisme de la liste nationale, un outil de transition, rappelle Mme Chekrouni, «conçu pour être temporaire, pas une finalité en soi». Les femmes y sont présentes en nombre, mais leur autonomie d'action reste limitée par les appareils partisans qui les positionnent. Dans les entreprises, la situation est plus préoccupante encore : la proportion de femmes aux postes exécutifs est inférieure à 1% au Maroc, contre une moyenne mondiale de 3,3% et régionale (MENA) de 2,8%. Le chapitre pointe aussi la non-activation de l’APALD, l'Autorité pour la parité et la lutte contre toutes les formes de discrimination, prévue par l'article 19 de la Constitution de 2011, qui prive la représentation féminine d'un levier institutionnel pour se traduire en politiques publiques effectives.

Un investissement, pas un coût

Si le chapitre ne hiérarchise pas ses recommandations, Mme Chekrouni identifie pourtant un levier comme «condition de tous les autres» : l'activation de l’APALD, capable de transformer un droit constitutionnel en mécanisme opérationnel doté de compétences, d'un budget et d'un pouvoir de suivi. À cela s'ajoutent la généralisation du budget sensible au genre, la réforme des curricula scolaires, l'accès au foncier pour les femmes rurales, qui produisent 60% de la richesse agricole dans leurs zones, mais possèdent moins de 1% des terres, et une approche transversale du genre dans toutes les politiques publiques. Les enjeux sont quantifiables. Le nouveau modèle de développement prévoit de porter le taux d'activité féminine à 45% à l'horizon 2035. Selon les projections citées dans le chapitre, cette seule évolution générerait une augmentation de 39,5% du PIB. «L'égalité de genre, conclut Mme Chekrouni, n'est pas un coût social. C'est un investissement stratégique.»
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