Selon lui, le cycle politique inauguré en 2021 n'a pas encore épuisé sa dynamique. Certes, la majorité gouvernementale sortante aborde ces élections dans un contexte marqué par les préoccupations liées au pouvoir d'achat, à l'inflation et aux attentes sociales, mais ces difficultés ne se traduiront pas forcément par une sanction électorale. Le fonctionnement du système partisan marocain, le poids des implantations locales et les capacités de mobilisation des grandes formations continuent de peser sur l'issue des scrutins. Dans cette configuration, le Rassemblement national des indépendants (RNI) conserverait des atouts qui en feraient l'un des principaux favoris. Son organisation territoriale, son réseau d'élus et sa présence locale pourraient lui permettre d'amortir l'usure inhérente à l'exercice du pouvoir.
Au-delà du classement des partis, c'est surtout la composition de la future majorité qui pourrait réserver les principales évolutions. L'hypothèse d'une reconduction à l'identique de la coalition actuelle n'est pas totalement écartée, mais une recomposition partielle autour de nouveaux équilibres semble, selon notre interlocuteur, plus vraisemblable. Dans le contexte marocain, rappelle-t-il, les alliances gouvernementales répondent autant à des impératifs de stabilité et de gouvernabilité qu'aux résultats électoraux eux-mêmes.
Entretien avec le professeur de droit public à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l'Université Ibn Tofaïl
Azeddine Hannoun : «L'hypothèse d'une reconduction à l'identique de la majorité actuelle ne me paraît pas être le scénario le plus probable»
Le Matin : À moins de deux mois des élections législatives de 2026, dans quel état se trouve aujourd'hui le paysage politique marocain et quels sont, selon vous, les principaux enjeux qui structureront le prochain scrutin ?
Azeddine Hannoun : Les élections législatives de 2026 se déroulent dans un contexte exceptionnel, tant sur le plan national qu'international. Au-delà de l'alternance gouvernementale classique, elles revêtent une dimension stratégique, car elles désigneront les responsables qui auront la charge d'accompagner plusieurs chantiers historiques du Royaume.
• Le premier est celui de la consolidation de l'intégrité territoriale. Les évolutions diplomatiques enregistrées ces dernières années, marquées par un élargissement du soutien international à l'Initiative marocaine d'autonomie, ouvrent la perspective d'une nouvelle phase de traitement du dossier du Sahara. Si cette dynamique se poursuit, la prochaine législature pourrait être appelée à accompagner la mise en œuvre progressive de cette initiative, ce qui suppose une forte capacité institutionnelle, législative et territoriale.
• Le deuxième enjeu est celui de la Coupe du monde 2030, qui dépasse largement le cadre sportif. Cet événement constitue un accélérateur de modernisation économique, territoriale et administrative. Il mobilisera l'ensemble des politiques publiques autour des infrastructures, de l'emploi, de la formation, de l'attractivité des investissements et du rayonnement international du Maroc.
• Sur le plan politique, ces élections permettront également de mesurer le degré de maturation du système partisan marocain. Une question centrale sera de savoir si le paysage politique tend vers une stabilisation autour d'un nombre limité de grandes formations capables d'assurer une alternance claire et de structurer durablement la compétition politique, ou si, au contraire, la fragmentation partisane continuera à caractériser la vie politique nationale.
• Enfin, un autre enjeu important réside dans la capacité des partis à renouveler leur offre politique. Les électeurs sont aujourd'hui davantage sensibles aux résultats concrets des politiques publiques qu'aux discours idéologiques. La campagne de 2026 devrait donc être largement structurée autour des bilans, de la crédibilité des programmes et de la capacité des formations politiques à répondre aux attentes en matière d'emploi, de pouvoir d'achat, de protection sociale, d'éducation et de développement territorial.
Le RNI peut-il conserver sa position dominante malgré les critiques sur le pouvoir d'achat et le bilan gouvernemental, ou assiste-t-on à une usure du pouvoir comparable à celle observée lors de précédentes alternances ?
Il est toujours délicat d'établir une corrélation automatique entre un mécontentement exprimé dans l'opinion publique et un recul électoral. L'histoire électorale montre que les deux ne coïncident pas systématiquement. Les élections se jouent autant sur les perceptions que sur les capacités d'organisation des partis. Il est vrai que le RNI a été confronté, durant cette législature, à des critiques liées notamment au pouvoir d'achat, à la hausse des prix et à la gestion de certains dossiers (Aïd El-Kébir). Ces questions ont incontestablement pesé sur le débat public et alimenté une partie du mécontentement social.
Pour autant, il serait prématuré d'en conclure à une usure politique comparable à celle observée lors de certaines alternances passées. Le RNI demeure aujourd'hui la formation disposant probablement de l'appareil organisationnel le plus structuré, d'un maillage territorial important et d'un réseau d'élus locaux susceptible de constituer un avantage décisif en période électorale. À cela s'ajoute un élément de contexte politique : les difficultés que traverse aujourd'hui l'un de ses principaux partenaires/concurrents de la majorité, le PAM, peuvent indirectement renforcer la position relative du RNI dans la compétition électorale. Cela ne signifie pas nécessairement une progression spectaculaire de ses résultats, mais cela peut limiter l'ampleur d'un éventuel recul.
La véritable question sera donc de savoir si les critiques formulées au cours du mandat se traduiront effectivement dans les urnes ou si, au contraire, les facteurs de structuration partisane, de notabilité locale, de capacité de mobilisation et d'implantation territoriale permettront au RNI de préserver une place qui lui permettrait de conduire à nouveau la prochaine majorité. C'est probablement l'une des principales inconnues du scrutin de 2026.
L'Istiqlal dispose-t-il aujourd'hui des atouts politiques et électoraux nécessaires pour devenir la première force parlementaire et prétendre à la direction du prochain gouvernement ?
L'Istiqlal demeure incontestablement l'une des principales forces politiques du Royaume. Son histoire, son implantation territoriale, son réseau d'élus et sa forte culture militante lui confèrent une capacité de mobilisation que peu de formations possèdent. Contrairement à d'autres partis, il bénéficie d'un noyau de sympathisants particulièrement fidèle, ce qui constitue un atout dans une compétition électorale.
Le parti présente également un autre avantage : son positionnement politique relativement centriste. Cette culture de compromis lui permet, historiquement, de dialoguer avec des sensibilités politiques diverses et d'envisager des alliances aussi bien avec des partis de la majorité actuelle qu'avec d'autres formations, y compris celles issues de la mouvance islamiste. Cette capacité d'adaptation a souvent constitué l'une de ses forces dans la vie politique marocaine.
En revanche, l'Istiqlal est confronté, depuis plusieurs années, à des défis internes qui ne doivent pas être sous-estimés. Les évolutions de sa direction ont accompagné une transformation de ses équilibres sociologiques et organisationnels, avec l'émergence de nouveaux centres d'influence au sein du parti. Cette recomposition interne nourrit parfois des tensions et peut affecter la cohésion qui a longtemps constitué l'une de ses principales forces. La question est donc moins de savoir si l'Istiqlal possède les atouts pour prétendre à la première place que de déterminer s'il sera capable de convertir son capital historique et organisationnel en dynamique électorale. Cela dépendra de sa capacité à préserver son unité, à proposer une offre politique lisible et à convaincre au-delà de son électorat traditionnel.
A mon avis, l'Istiqlal figure naturellement parmi les partis susceptibles de jouer un rôle majeur dans la prochaine majorité. En revanche, sa capacité à devenir la première force parlementaire et à diriger le prochain gouvernement dépendra autant de sa performance électorale que des équilibres qui émergeront des négociations de coalition, lesquelles demeurent un élément structurant de la vie politique marocaine.
Le PJD est-il en mesure de retrouver une partie significative de son électorat après sa défaite historique de 2021, ou son recul traduit-il une transformation durable du paysage politique marocain ?
Le PJD demeure un acteur incontournable de la vie politique marocaine, mais il me paraît difficile d'envisager, à ce stade, un retour au niveau électoral exceptionnel qu'il avait atteint en 2016. Les conditions politiques qui avaient favorisé cette dynamique ne sont plus réunies aujourd'hui. Le parti continue en effet de porter l'héritage de dix années à la tête du gouvernement. Comme pour toute formation ayant exercé durablement le pouvoir, cette expérience constitue à la fois un capital politique et un facteur d'usure. Elle expose le parti à un bilan qui continue d'alimenter les débats et de peser sur sa capacité à convaincre une partie de l'électorat.
Cela étant, il serait erroné de considérer le PJD comme une force marginalisée. Il conserve plusieurs atouts : une organisation militante structurée, une identité politique clairement identifiable et une base électorale qui demeure fidèle dans plusieurs territoires. Ces éléments lui permettent d'espérer retrouver une partie des électeurs perdus en 2021. Le véritable défi du PJD est aujourd'hui celui de la crédibilité. Il ne s'agit plus seulement de mobiliser son électorat traditionnel, mais de convaincre qu'il incarne une alternative gouvernementale crédible dans un contexte politique profondément renouvelé. C'est d'ailleurs dans cette logique que le parti a choisi de confier de nouveau sa direction à Abdelilah Benkirane, figure emblématique capable de remobiliser une partie de sa base militante.
Toutefois, cette stratégie comporte également des limites. Si Abdelilah Benkirane demeure un leader doté d'une forte capacité de mobilisation, certaines de ses prises de position, souvent polémiques, peuvent entrer en décalage avec les attentes d'une partie de l'opinion publique et avec les évolutions du contexte politique national et international. À terme, le principal défi du PJD sera donc de trouver un équilibre entre la force mobilisatrice de son leadership historique et la nécessité d'adapter son discours aux nouvelles réalités politiques et sociétales.
Les élections de 2026 permettront de mesurer si le recul de 2021 relevait d'une sanction conjoncturelle ou s'il traduit une recomposition plus durable du paysage politique marocain. Il est probable que le PJD améliore ses résultats par rapport à 2021, mais un retour au niveau atteint en 2016 apparaît, à ce stade, peu vraisemblable. En définitive, Il me semble que le PJD fait aujourd'hui face à un triple défi, qui explique pourquoi son retour est plus complexe qu'une simple reconquête électorale :
• Un défi de crédibilité : convaincre qu'il peut de nouveau gouverner après dix années au pouvoir.
• Un défi générationnel : renouveler ses cadres et son discours pour parler à un électorat plus jeune, dont les préoccupations sont davantage centrées sur l'emploi, le pouvoir d'achat et les perspectives d'avenir que sur les clivages idéologiques.
• Un défi de leadership : tirer parti de la capacité de mobilisation de Benkirane sans que sa forte personnalisation ou certaines déclarations ne deviennent un frein à l'élargissement de la base électorale.
Selon vous, quels seront les facteurs déterminants dans le vote des Marocains en 2026 : le pouvoir d'achat, l'emploi, les politiques sociales, la confiance dans les institutions ou les enjeux locaux ?
Il serait réducteur d'expliquer le vote des Marocains uniquement à travers les politiques publiques mises en œuvre par le gouvernement. Comme dans de nombreux systèmes politiques, le comportement électoral résulte d'une combinaison de facteurs économiques, sociaux, territoriaux, organisationnels et parfois même culturels. Les questions liées au pouvoir d'achat, à l'emploi et à la qualité des services publics occuperont naturellement une place centrale dans le débat électoral. Les difficultés économiques que connaissent de nombreux ménages continueront d'influencer les choix des électeurs, tout comme les attentes en matière d'emploi, notamment chez les jeunes.
Dans le même temps, il convient de reconnaître que le gouvernement a conduit plusieurs réformes sociales importantes au cours de cette législature. Le renforcement du dialogue social, les revalorisations salariales dans plusieurs secteurs, la poursuite de la généralisation de la protection sociale ou encore certaines réformes du marché du travail constituent des acquis qui feront partie du bilan défendu par la majorité. En revanche, sur les questions du pouvoir d'achat et, plus largement, de la gouvernance économique, les appréciations apparaissent plus contrastées. La hausse du coût de la vie et les tensions inflationnistes ont fortement marqué les perceptions des citoyens, même si leurs causes dépassent largement le seul cadre national. Cette dimension constituera probablement l'un des principaux terrains de confrontation entre la majorité et l'opposition. Il faut également tenir compte de la spécificité du système politique marocain. Les élections ne se jouent pas exclusivement sur l'évaluation des politiques publiques. L'implantation territoriale des partis, le poids des élus locaux, les réseaux de proximité, la confiance accordée aux candidats et les dynamiques propres à chaque circonscription continuent d'exercer une influence importante sur le comportement électoral.
• Le bilan des partis ayant gouverné.
• La crédibilité des alternatives proposées par l'opposition.
• La qualité des candidats au niveau local.
• La capacité des formations politiques à répondre aux préoccupations quotidiennes.
Quels sont les scénarios de coalition les plus plausibles après le scrutin : reconduction de l’actuelle majorité RNI-PAM-Istiqlal, recomposition autour d’un nouveau leadership, ou émergence d’alliances inédites ?
L'hypothèse d'une reconduction à l'identique de la majorité actuelle ne peut être exclue, mais elle ne me paraît pas être le scénario le plus probable. Les élections de 2026 devraient plutôt conduire à une recomposition partielle de la coalition gouvernementale, tout en préservant une certaine continuité dans l'exercice du pouvoir. Le système politique marocain privilégie généralement la recherche de majorités stables et cohérentes. Dans cette logique, il est tout à fait envisageable que la future coalition conserve au moins deux des trois composantes de la majorité actuelle, tout en s'ouvrant à une ou deux autres formations politiques en fonction des résultats électoraux et des équilibres qui émergeront des négociations.
La composition du prochain gouvernement dépendra naturellement du parti arrivé en tête. Si le RNI conserve sa première place, une formule proche de l'actuelle majorité pourrait être privilégiée, avec des ajustements destinés à renforcer sa cohésion ou à élargir sa base parlementaire. En revanche, si l'Istiqlal venait à s'imposer comme première force politique, une nouvelle configuration pourrait voir le jour. Son positionnement au centre de l'échiquier politique lui confère une réelle capacité à dialoguer avec des partenaires diversifiés, ce qui pourrait ouvrir la voie à une coalition associant certaines composantes de la majorité actuelle à d'autres formations, comme l'USFP, voire, dans certaines hypothèses, le PJD.
Il convient toutefois de rappeler qu'au Maroc, les coalitions ne répondent pas uniquement à des proximités idéologiques. Elles reposent également sur des considérations de stabilité gouvernementale, de compatibilité programmatique et de capacité à conduire les grands chantiers nationaux. C'est pourquoi les négociations qui suivront les élections seront probablement aussi déterminantes que les résultats eux-mêmes.
Si vous deviez attribuer aujourd'hui une probabilité à chacun des grands scénarios électoraux pour 2026, quels seraient-ils et quels événements pourraient encore rebattre les cartes d'ici au scrutin ?
S'il fallait aujourd'hui hiérarchiser les scénarios, le plus probable demeurerait, à mon sens, celui d'une victoire de l'un des trois partis qui composent actuellement la majorité gouvernementale. Cela ne signifie pas nécessairement une reconduction à l'identique de la coalition, mais plutôt la poursuite d'un cycle politique ouvert lors des élections de 2021. La vie politique marocaine évolue souvent par cycles électoraux. Chaque cycle voit émerger une ou plusieurs forces dominantes qui structurent durablement le paysage partisan avant qu'une nouvelle recomposition ne s'opère. Le cycle inauguré en 2021 me paraît toujours en cours. Les trois partis de la majorité disposent encore d'importants atouts organisationnels, territoriaux et institutionnels qui les placent en position favorable pour les prochaines échéances.
Cela ne signifie pas que les rapports de force resteront identiques. Des évolutions sont possibles quant au classement des partis, mais il me semble plus probable d'assister à une redistribution des équilibres à l'intérieur du cycle actuel qu'à un changement complet de cycle politique. Naturellement, plusieurs facteurs pourraient encore modifier les rapports de force d'ici au scrutin. L'évolution du pouvoir d'achat, la conjoncture économique, la qualité des campagnes électorales, la capacité des partis à mobiliser leurs électeurs, le choix des candidats au niveau local, ainsi que d'éventuels événements politiques ou internationaux susceptibles d'influencer le climat général, demeureront des variables importantes.
Il ne faut jamais sous-estimer la dynamique propre d'une campagne électorale. Les dernières semaines précédant le vote jouent souvent un rôle déterminant dans la mobilisation des électorats et peuvent influencer l'ampleur de la victoire ou de la progression de certains partis. En revanche, sauf événement politique majeur, je ne pense pas que nous soyons aujourd'hui à la veille d'un changement radical de l'équilibre partisan comparable à celui observé en 2021.
Néanmoins, Il ne faut pas confondre l'usure d'un gouvernement avec la fin d'un cycle politique. Un gouvernement peut connaître une érosion de popularité sans que les forces politiques qui structurent ce cycle perdent pour autant leur position centrale. C'est précisément la question que trancheront les élections de 2026 : assiste-t-on à une simple réorganisation des rapports de force au sein du cycle ouvert en 2021, ou à l'ouverture d'un nouveau cycle partisan ?
