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Dimanche 12 Juillet 2026
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Pourquoi les jeunes boudent les partis sans tourner le dos à la politique

Les chiffres battent en brèche un cliché tenace : la jeunesse marocaine n'est pas indifférente à la politique. Elle s'informe, débat et suit de près les enjeux nationaux comme internationaux. Pourtant, elle reste massivement éloignée des partis et de la participation électorale. Présentées lors d'un colloque international organisé à Casablanca par la Faculté des lettres et sciences humaines de Ben M'Sick, laboratoire LOGOS, les 7 et 8 juillet 2026, plusieurs études et enquêtes convergent vers le même diagnostic : ce n'est pas la politique que les jeunes rejettent, mais une parole politique qu'ils jugent peu crédible, distante et déconnectée de leurs préoccupations.

Quatre-vingt-sept pour cent d'entre les jeunes discutent de politique. Quatre-vingt-quatre pour cent n'ont aucun lien avec un parti. Entre ces deux chiffres, présentés lors du colloque international «Les élections législatives 2026 : quels enjeux pour la participation politique ?» se loge tout le paradoxe que deux jours de travaux, à Casablanca, ont tenté de nommer. Organisée par LOGOS, laboratoire de recherches en communication et philosophie de l'Université Hassan II, la rencontre a placé la crise de confiance au cœur de son diagnostic, à l'approche d'un scrutin qui, le 23 septembre, désignera la majorité appelée à gouverner la douzième législature.
Dès l'ouverture, le professeur Mustapha Raoud, au nom du comité d'organisation, a tenu à replacer le mot au centre du débat. «Le terme “participation”, issu du latin participare, signifie littéralement “avoir ou prendre sa part” ou “partager”», a-t-il rappelé, avant de relier ce sens au grec politikos, dérivé de polis, la cité, «cet espace complexe où les individus délibèrent ensemble en vue d'un vivre-ensemble orienté vers le bien commun». Voter, dans cette lecture, dépasse le geste mécanique : la participation politique «porte en elle une cause noble», celle de «répondre au devoir d'être avec les autres pour esquisser ensemble les contours d'un destin commun».

Les abstentionnistes devenus «premier parti» du pays

Le directeur du LOGOS, le professeur Jaouad Bennis, a inscrit ces travaux dans une longue trajectoire. Depuis les années soixante-dix, a-t-il souligné, le Maroc affronte «une dynamique d'abstention intense et croissante, atteignant le seuil critique de 63% en 2007». Trois facteurs interreliés nourrissent ce retrait : le rapport distancié au champ politique que décrit la sociologie bourdieusienne, la défiance envers les partis, et des inégalités de genre qui pèsent différemment sur les trajectoires d'engagement des femmes et des hommes. Le scrutin de 2021, avec un taux de participation de 51%, a marqué «une relative rupture», la première fois en dix-neuf ans que le seuil symbolique des 50% était franchi, porté par la tenue simultanée des scrutins communaux et régionaux.

Mais restaurer la confiance, a insisté le directeur du laboratoire, ne se décrète pas par la seule ingénierie juridique. Si la réforme électorale engagée sous les Hautes Directives Royales – trois projets de loi organiques portant sur la Chambre des représentants, les partis et les listes électorales... constitue selon lui un chantier «bel et bien salutaire» – elle ne suffira pas si la parole politique reste ce qu'elle est devenue. «La communication politique d'aujourd'hui, au Maroc, revêt un caractère intermittent et demeure parfois déconnectée de l'agora sociale, des expériences vécues et des attentes réelles des individus», a-t-il observé. L'enjeu, pour lui, est de raviver deux ressorts psychologiques déterminants : le sentiment d'efficacité politique et l'identification politique, «car le vote repose moins sur une rationalité strictement instrumentale que sur l'intégration de l'individu dans son écosystème politique».

C'est précisément cet écart entre intérêt et engagement qu'a documenté Saad Jafri, docteur en sciences de l’information et de la communication et rédacteur en chef du quotidien «L'Opinion», à partir d'une enquête de terrain menée auprès d'étudiants universitaires. Le tableau qu'il dresse est celui d'une génération attentive et politisée : 89% des sondés déclarent s'intéresser à la politique nationale, 82% à la géopolitique internationale, et plus de la moitié suivent la vie de leur quartier et de leur arrondissement. Pourtant, 84% n'entretiennent aucun lien avec un parti, 74% n'ont jamais assisté à un rassemblement ou à un débat électoral, et deux tiers ne sont pas inscrits sur les listes. «Les sujets qui devraient normalement être débattus dans l'espace public sont, pour ces jeunes, discutés presque exclusivement dans des cercles privés et informels», a-t-il relevé, chez les amis (87%) ou en famille (77%) bien plus que dans les arènes instituées.

Le rejet de la parole, pas de la chose politique

Le chiffre qui résume l'enquête tient en une question : la politique tient-elle compte des préoccupations des jeunes ? Près de 95% répondent «pas du tout» (54%) ou « moyennement» (40%). Pour Saad Jafri, dont ces travaux nourrissent la thèse, le désengagement «ne traduit pas un rejet de la politique en soi, mais un rejet de formes de communication jugées opaques, descendantes et peu sincères». Les jeunes, note-t-il, revendiquent une forte autonomie de jugement : 62% affirment qu'aucun influenceur ne pèse sur leurs opinions, ce qui nuance l'idée d'une jeunesse mécaniquement orientée par les créateurs de contenu. Ce qu'ils réclament tient en trois mots : sérieux, efficacité, proximité, et se traduit par une attente de «résultats concrets», d'«engagements clairs» et d'«un véritable dialogue avec les citoyens».

Ce déplacement de l'engagement vers des espaces informels et numériques a trouvé un prolongement dans la communication de Fadoua Maroub, maîtresse de conférences à l'Université Ibn Tofaïl de Kénitra, consacrée au «Bilan des élections de 2021 et défis des législatives de 2026». S'appuyant sur un corpus de 3.100 publications Facebook, la chercheuse démonte un mythe tenace. «Dire que les réseaux sociaux démocratisent l'accès à l'espace public est un leurre», affirme-t-elle : la visibilité numérique reste conditionnée par les moyens financiers, permettant aux partis d'investir massivement les plateformes quand associations et syndicats, 0% du corpus étudié, en sont les grands absents. Son constat le plus sévère porte sur la qualité du débat : «Tous les partis politiques, sans exception, ont organisé leur propre émission de débat avec leur propre journaliste», privilégiant les formats maîtrisés à la confrontation directe. Les programmes électoraux, eux, ne représentent qu'environ 10% des contenus publiés.

Un environnement de socialisation, non une machine à voter

Reste à comprendre par quels mécanismes ces plateformes agissent réellement sur les électeurs. C'est l'objet de l'étude exploratoire présentée par Lamyae Jmoula, maîtresse de conférences en sciences de l'information et de la communication à Ben M'Sick, menée auprès de 150 personnes en âge de voter. Son enseignement principal invite à la prudence : 78,5% des répondants estiment que les contenus consultés influencent leur perception des candidats, mais seuls 22,6% concèdent un effet possible sur leur choix de vote. «Les réseaux sociaux agissent moins comme un facteur de conversion électorale que comme un environnement de socialisation politique, où se construisent progressivement les perceptions, les représentations et les opinions», résume la chercheuse. Leur influence, ajoute-t-elle, apparaît «davantage diffuse, cumulative et indirecte que directe».

L'enquête nuance au passage plusieurs idées reçues. Loin d'être crédules, 71% des sondés jugent que les plateformes diffusent beaucoup de fausses informations en période de campagne, et 55% déclarent vérifier fréquemment ce qu'ils lisent. La confiance y est «sélective» : elle repose sur l'identification de la source bien plus que sur la notoriété du diffuseur, les publications d'influenceurs inspirant même «une forte méfiance». Le portrait qui se dessine est celui d'usagers majoritairement passifs dans leurs interactions, des «audiences silencieuses», mais critiques dans leur réception.

De ces trois lectures croisées émerge une même ligne de force, que les organisateurs entendent transformer en recommandations à verser au débat public. La désaffection électorale n'est pas une indifférence : elle est le symptôme d'un lien à reconstruire. Comme l'a rappelé Jaouad Bennis en citant Simone Weil, «l'attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité». La question que laisse ouverte le colloque de Ben M'Sick est peut-être celle-là : les partis marocains sauront-ils, d'ici le 23 septembre, offrir à leur jeunesse un peu de cette attention qu'elle leur refuse en retour ?
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