Le PAM attire, le RNI hausse le ton
Alors que la bataille électoral ne fait que commencer, le Parti authenticité et modernité s’impose comme l’un des principaux pôles d’attraction de cette fin de législature. Le 25 juillet, Fouzi Lekjaâ, ministre délégué chargé du Budget, et Yanja El Khattat, président du Conseil de la région de Dakhla-Oued Eddahab, ont officiellement rejoint le parti et intégré son bureau politique. L’arrivée du premier n’est pas un transfert au sens strict, mais elle constitue une prise symbolique de premier plan. Celle du second, venu de l’Istiqlal, s’inscrit déjà dans une bataille beaucoup plus concrète pour les bastions électoraux.
Car derrière les figures nationales, le PAM a surtout jeté ses filets sur des élus disposant d’un capital électoral éprouvé. Dans les provinces du Sud, Abdelhay Hartoun, député de Tarfaya élu en 2021 sous les couleurs du RNI et président de la commune, a rejoint le parti du Tracteur, qui l’a investi pour les législatives. À Aousserd, Abdel Fattah Ahl Makki, député istiqlalien sortant, a suivi le même chemin et doit conduire la liste du PAM. Son siège à la Chambre des représentants a été déclaré vacant par la Cour constitutionnelle le 19 août après sa démission.
Dans l’Oriental, le parti a également récupéré Mustapha Toutou, député RNI de Jerada, lui-même ancien du PAM. Son cas est particulièrement révélateur des trajectoires circulaires que produit cette fin de mandat : élu sous une bannière, passé sous une autre, il revient aujourd’hui à son point de départ pour tenter de conserver son siège. À Taounate, deux autres députés élus en 2021 au nom du RNI, Bouchta Boussof et Noureddine Qchibel, ont à leur tour rejoint les rangs du PAM. Leur présence, le 21 août, à un meeting du parti en compagnie de Fatima-Zahra Mansouri, Fouzi Lekjaâ et d’autres responsables a officialisé un basculement qui dépasse désormais les cas isolés.
À Larache, Zineb Simou, élue en 2021 sous les couleurs du RNI, portera elle aussi celles du PAM. Son siège à la Première Chambre a été déclaré vacant par la Cour constitutionnelle le 28 juillet après sa démission. Le RNI y a confié sa liste à Abdelhakim Al Ahmadi, tandis que l’Istiqlal reconduit Nizar Baraka. Dans cette circonscription, les couleurs changent ; les principaux réseaux, eux, demeurent. Le PAM ne part donc pas d’une page blanche : il récupère une implantation, des relais et une mécanique électorale qui avaient jusqu’ici travaillé pour un concurrent.
À Midelt, enfin, le départ de Marouane Chbaatou a fait déborder le vase. Le député sortant et membre du bureau politique du RNI a annoncé le 25 août son ralliement au PAM, invoquant des «accumulations» et ce qu’il considère comme une attention insuffisante accordée à sa province. Son départ est intervenu après plusieurs semaines durant lesquelles le parti de la Colombe avait déjà vu d’autres élus et candidats annoncés prendre la direction du Tracteur.
Le RNI a alors décidé de sortir de sa réserve. Dans un communiqué publié le jour même, son bureau politique a cité huit noms ayant été liés au parti avant de rejoindre le PAM : Abdelhay Hartoun, Mohamed Jamani, Zineb Simou, Othmane Badel, Manal Badel, Bouchra El Wardi, Abdelhafid Makkouti et Abdelkader Hadhouri. Certains, précise le parti, avaient déjà été présentés comme ses candidats aux législatives ; d’autres exerçaient encore des responsabilités électives sous ses couleurs. Le RNI a dénoncé des «opérations de séduction» et des «pressions» exercées, selon lui, sur ses parlementaires, élus et responsables territoriaux. L’accusation marque une rupture de ton entre deux partenaires de la majorité. Jusque-là cantonnée aux tractations d’investiture, la bataille s’est révélée au grand jour. Et elle ne porte plus seulement sur quelques départs individuels : c’est désormais la capacité de chaque parti à protéger ses bastions et ses réseaux qui est en jeu. Le PAM a répliqué dès le lendemain. Le parti du Tracteur a rejeté toute idée de contrainte, défendu la liberté d’adhésion et renvoyé le RNI à ses propres recrutements de 2021. Selon lui, ce Parti n’est pas le mieux placé pour donner des leçons puisqu’il avait alors présenté plus de 17 anciens parlementaires issus de cinq formations, dont plusieurs anciens du PAM. À chacun, en somme, sa lecture du mercato : la liberté de choix lorsque les recrues arrivent, la fidélité partisane lorsqu’elles prennent le chemin inverse.
Des bastions avant les étiquettes
Le PAM n’est pas seul à jeter ses filets au-delà de ses rangs. L’Istiqlal a réalisé l’un des transferts les plus remarqués de l’été avec Driss Sentissi. Ancien président du groupe parlementaire du Mouvement populaire et élu de Salé-Médina, il a quitté la Haraka avant de rejoindre le parti de la Balance. Son siège a été déclaré vacant le 28 juillet. L’opération dit beaucoup de la logique du moment : l’Istiqlal ne recrute pas seulement un nom, mais un ancrage et une mécanique électorale déjà rodée. À quelques semaines du vote, les partis ne cherchent plus à semer : ils veulent récolter.
27 sorties de la Chambre en moins de deux mois
C’est la Cour constitutionnelle qui fournit la photographie la plus nette de cette accélération. Depuis le 25 juin, 27 députés ont quitté la Chambre par démission ou déchéance. Au total, 25 députés ont démissionné de leur mandat entre le 16 juillet et le 19 août. À ces démissions s’ajoutent deux déchéances. Le 25 juin, la Cour a déchu Abdelhak Chafik de sa qualité de député après avoir établi qu’il avait abandonné le parti sous l’étiquette duquel il avait été élu. Le 19 août, elle a prononcé celle d’Abdelkrim Amine après sa démission de son parti. Dans les deux cas, le fondement tient à l’article 61 de la Constitution, qui sanctionne l’abandon, en cours de mandat, de l’appartenance politique au nom de laquelle le parlementaire s’est présenté ou de son groupe parlementaire.
Cette vague a aussi une conséquence très concrète, loin des estrades et des communiqués : elle coupe le compteur des indemnités. Selon une source au sein du Parlement contactée par «Le Matin», l’arrêt des indemnités parlementaires est comptabilisé à partir de la date de la démission du député. La décision de la Cour intervient ensuite pour constater juridiquement la vacance du siège. Le délai entre les deux échéances n’est donc pas, selon notre source, une période durant laquelle l’élu démissionnaire continue d’être rémunéré au titre de son mandat.
Reste la question politique, que les textes ne peuvent trancher : que vaut encore une étiquette lorsque les mêmes candidats peuvent passer d’un parti à l’autre à la veille du scrutin ? Pour les appareils, la mobilité permet de sécuriser un bastion, récupérer un réseau ou neutraliser un concurrent. Pour l’élu, elle peut traduire une rupture réelle avec son ancienne formation. Mais lorsque ces passages se multiplient sans désaccord programmatique clairement formulé, la frontière entre choix politique et calcul électoral devient plus difficile à lire.
À moins d’un mois du vote, la bataille des investitures n’est donc plus un simple jeu de chaises musicales. Elle redessine les rapports de force locaux et tend les relations au sein même de la majorité. Le 23 septembre dira quels transferts auront réellement rapporté des sièges. D’ici là, le compteur des changements de maillot, lui, risque de s’affoler encore plus.
Entretien avec le professeur de sciences politiques et politologue
Abderrahim El Allam : «L’avenir d’un parti dépend moins de sa capacité à gagner des élections que de son aptitude à redonner du sens à l’appartenance politique»
Le Matin : À l’approche des élections, les changements de parti se multiplient. Dans quelle mesure traduisent-ils une transformation de la fonction du parti politique au Maroc ?
Abderrahim El Allam : La multiplication des changements d’appartenance partisane doit être comprise à la lumière de la transformation de la fonction même du parti politique. À l’origine, un parti n’est pas seulement un moyen d’accéder au Parlement, aux collectivités territoriales ou au gouvernement. Il est une institution de médiation entre la société et l’État. Sa fonction consiste à encadrer les citoyens, attirer les compétences, former les élites, transformer les demandes sociales en revendications politiques et les porter au sein des institutions.
Or, à des degrés variables selon les formations, la fonction électorale tend parfois à prendre le pas sur les autres. Le parti recherche alors davantage le «candidat électoral» capable de lui apporter des voix et des sièges que le militant porteur de ses idées, de ses valeurs et de son histoire. Qu’un parti recherche des candidats capables de gagner est naturel et légitime. Le problème apparaît lorsque la victoire devient le seul critère, au détriment de la compétence, de l’intégrité et de l’engagement partisan. La compétition autour des investitures peut être saine lorsqu’elle repose sur les programmes et les compétences. Mais lorsqu’elle se transforme en compétition autour de l’argent, de l’influence ou de la proximité avec la direction, le parti cesse progressivement d’être un espace de production du politique pour devenir un instrument d’accès à l’investiture et aux élections. Cela explique aussi pourquoi le changement d’appartenance politique est devenu moins coûteux pour certains acteurs.
Ce «nomadisme partisan» traduit-il un recul de l’appartenance politique au profit d’une logique fondée sur les réseaux et le «capital électoral» personnel ?
Oui, dans une large mesure, même s’il faut éviter toute généralisation. Le nomadisme partisan peut signaler un affaiblissement de l’appartenance lorsque l’acteur politique devient davantage lié à son réseau électoral local qu’à son organisation. Autrefois, le parti conférait au responsable une identité politique. L’adhésion impliquait un engagement envers des idées, des valeurs et des positions, ainsi qu’une progression interne : militant, responsable partisan, élu, puis responsable politique. Changer de parti revenait donc souvent à changer, au moins partiellement, d’identité politique.
Aujourd’hui, lorsqu’un candidat dispose de son propre capital électoral, fondé sur l’argent, l’influence locale, les relations ou sa capacité de mobilisation, le parti devient parfois l’une des composantes de son réseau plutôt que la source de son identité politique. Il peut passer d’une formation à une autre tout en conservant une grande partie de sa base électorale. Nous sommes alors face à une personnalisation de la représentation politique : le centre de gravité se déplace du parti vers l’individu. Cette évolution pousse l’électeur à voter davantage pour une personne que pour un projet et peut rendre le parti dépendant du candidat, alors que, dans une logique organisationnelle classique, c’est plutôt le candidat qui dépend du parti.
Lorsque les mêmes personnalités circulent entre plusieurs formations, sommes-nous face à une crise du renouvellement des élites ?
Je pense que nous sommes confrontés à une véritable crise de production et de renouvellement des élites politiques. Un parti ne devrait pas seulement accueillir des élites déjà constituées. Il doit produire les siennes à travers le recrutement, la formation, la socialisation politique et la progression au sein de l’organisation. Lorsqu’à chaque échéance il doit chercher à l’extérieur des personnes capables de gagner, cela révèle une défaillance dans son mécanisme de production des élites. Le problème devient plus important lorsque le militant qui a passé des années dans l’organisation se voit écarté au profit d’une personnalité disposant de plus d’argent, d’influence ou d’une capacité supérieure à mobiliser des voix. Il y a là un paradoxe : le parti veut des militants, mais ne récompense pas toujours le militantisme ; il dit rechercher des compétences, mais ne leur offre pas toujours la possibilité de concourir ; il affirme vouloir des jeunes, sans toujours leur permettre de progresser au sein de l’organisation.
Il ne faut toutefois pas tomber dans l’idéalisme. Tout militant n’est pas nécessairement apte à devenir candidat et toute personne disposant d’un capital électoral n’est pas forcément un mauvais candidat. Le parti doit concilier compétence et capacité à gagner. Le problème apparaît lorsque l’argent ou l’influence remplacent la compétence et que l’investiture récompense davantage la capacité de financement ou de mobilisation qu’une véritable compétition politique et organisationnelle. Dans ce cas, le parti ne produit plus des élites politiques : il sélectionne des candidats électoraux. Cela pose une question essentielle : si les partis ne produisent plus leurs propres élites, d’où viendront les nouvelles ? Et si un jeune découvre que la formation, le travail militant et la progression interne ne lui ouvrent aucune perspective, tandis qu’une personne disposant d’argent ou d’influence peut franchir toutes ces étapes, pourquoi choisirait-il de s’engager ?
Quel impact ces transformations ont-elles sur la fonction du parti comme médiateur et sur sa capacité à restaurer la confiance ?
L’impact est négatif si ces transformations se poursuivent sans véritable révision des modes de fonctionnement des partis. La finalité d’un parti ne consiste pas uniquement à obtenir le plus grand nombre de sièges. Un parti peut réussir électoralement tout en échouant politiquement, il peut grandir électoralement tout en s’affaiblissant politiquement. S’il n’encadre plus les citoyens, n’attire plus les compétences, ne renouvelle plus ses élites, ne produit plus d’idées ni de programmes et ne porte plus les demandes de la société vers les institutions, il perd progressivement sa raison d’être comme intermédiaire politique.
Lorsqu’un citoyen voit une même personnalité se présenter sous les couleurs d’un parti, puis d’un autre, sans évolution claire de ses idées ou de ses positions, il peut conclure que le parti n’est qu’un moyen d’accéder à un siège. Si cette perception s’installe, le dommage touche l’institution partisane elle-même. La même défiance apparaît lorsque les compétences, les militants ou les jeunes sont marginalisés au profit d’une personnalité choisie pour son argent ou son influence. Le citoyen peut alors perdre confiance non seulement dans un parti, mais dans l’action partisane comme mécanisme de participation et de représentation. La confiance ne se restaurera donc ni par des discours appelant les jeunes à participer, ni par un rajeunissement purement formel des élites. Elle suppose une reconstruction interne : démocratie, transparence dans les investitures, valorisation de la progression organisationnelle, recrutement des compétences, formation des jeunes et articulation entre responsabilité, compétence et intégrité.
Les partis doivent surtout redécouvrir leur fonction première : assurer la médiation entre la société et l’État. Nous ne devrions pas seulement nous demander pourquoi le citoyen s’éloigne du parti. Nous devrions aussi nous demander ce que le parti a fait pour donner au citoyen envie de le rejoindre. L’avenir des partis dépendra donc moins de leur seule capacité à gagner des élections que de leur aptitude à redonner du sens à l’appartenance politique. Si le parti continue à rechercher d’abord celui qui peut lui apporter un siège plutôt que le citoyen susceptible de devenir militant, compétence et élu, nous continuerons à produire le même phénomène : des jeunes qui s’éloignent des partis, des élus qui circulent entre ces partis et des formations qui gagnent des sièges tout en perdant progressivement leur fonction politique.
Transhumance partisane : comment la course effrénée aux candidats à fort potentiel met à rude épreuve la crédibilité des partis
Pour Abderrahim El Allam, professeur de sciences politiques et politologue, le parti politique ne devrait pas être réduit à un simple instrument de conquête électorale. Sa fonction première est d’assurer une médiation entre la société et l’État, d’encadrer les citoyens, d’attirer les compétences, de former les élites et de transformer les demandes sociales en propositions politiques. Or cette fonction tend parfois à s’effacer derrière une logique électorale privilégiant le candidat capable d’apporter des voix et des sièges.
Le recours à des candidats capables de gagner n’a évidemment rien d’anormal. Le problème apparaît lorsque la victoire devient le principal critère de sélection et que l’argent, l’influence, la notoriété ou les réseaux prennent le pas sur la compétence, l’intégrité et l’engagement partisan. L’investiture peut alors devenir moins l’aboutissement d’un parcours politique que le résultat d’une négociation fondée sur le potentiel électoral.
Du militant au «candidat électoral»
C’est dans ce contexte que s’installe le phénomène du «nomadisme partisan», ou du «mercato politique». Pour Meryem Belhoussine, docteure en sciences politiques et spécialiste de la gouvernance démocratique, il faut distinguer la mobilité politique légitime, liée à une évolution des convictions, de celle qui intervient principalement pour améliorer ses perspectives électorales. Lorsque les changements d’appartenance se concentrent autour des investitures, ils deviennent révélateurs des fragilités du système partisan : démocratie interne, transparence des candidatures, renouvellement des élites et ancrage territorial. Le paradoxe tient notamment à la faiblesse du travail partisan dans la durée. Certains partis semblent se mettre en quête de candidats à fort potentiel au moment où approche le scrutin, alors que la construction d’un leadership politique devrait s’effectuer tout au long du mandat. Former les militants, faire émerger des responsables locaux, consolider l’implantation territoriale et construire une relation durable avec les citoyens ne peuvent être des activités saisonnières.
La formule de Meryem Belhoussine, «cinq ans de silence et un mois de présence», résume cette contradiction. Faute d’avoir construit suffisamment leurs propres cadres, les formations peuvent être tentées de se tourner vers des personnalités déjà connues et disposant d’un ancrage local ou d’un capital électoral immédiatement mobilisable. Ce capital électoral personnel peut reposer sur la notoriété, les réseaux, l’influence locale ou la capacité à mobiliser rapidement un électorat. Le candidat apporte alors au parti une force qu’il n’a pas nécessairement réussi à construire lui-même. Le rapport de dépendance peut dès lors s’inverser : le parti fournit au candidat une structure et une identité politique, mais il peut finir par dépendre du candidat et de son réseau électoral.
Une offre politique de moins en moins lisible
Cette personnalisation de la représentation politique pose directement la question de la lisibilité du choix électoral. Lorsque les mêmes personnalités passent d’une formation à une autre sans évolution idéologique clairement perceptible, l’électeur peut finir par se demander ce qu’il choisit réellement : une personne, une étiquette, un programme ou simplement une capacité supposée à gagner.
Le phénomène est d’autant plus problématique que les frontières idéologiques entre les formations peuvent paraître moins nettes. Lorsque les programmes se rapprochent et que les mêmes profils circulent entre plusieurs partis, la notoriété, les réseaux et le capital électoral du candidat risquent de peser davantage que l’étiquette politique. Or l’électeur doit pouvoir identifier ce qui distingue les formations : leurs valeurs, leurs priorités, leur vision économique et sociale et leur projet de société. La question dépasse donc largement les trajectoires individuelles. Elle touche à la crédibilité de l’offre politique elle-même. Si l’appartenance partisane semble interchangeable et les engagements réversibles, le risque est de renforcer chez le citoyen l’idée que les partis ne sont que des véhicules permettant d’accéder à une investiture ou à un mandat.
Le militant face au paradoxe
Le «mercato» peut également fragiliser ceux qui font vivre les partis au quotidien. Que devient le militant qui a consacré plusieurs années à une organisation lorsque l’investiture revient finalement à une personnalité récemment arrivée, mais considérée comme plus rentable électoralement ? Pour Abderrahim El Allam, c’est l’un des paradoxes majeurs de la situation actuelle : les partis veulent des militants, mais ne récompensent pas toujours le militantisme ; ils recherchent des compétences, mais ne leur offrent pas nécessairement la possibilité de progresser ; ils souhaitent attirer les jeunes, sans toujours leur ouvrir de véritables perspectives au sein de l’organisation. Lorsque l’argent ou l’influence permettent de franchir plus rapidement les étapes, la logique même de l’engagement partisan peut être découragée.
Le renouvellement des élites est directement concerné. À force de privilégier des personnalités déjà constituées, les partis risquent de réduire l’espace disponible pour les jeunes, les femmes et les nouveaux profils. Or le renouvellement ne peut être décrété à la veille d’une élection. Il se construit dans le temps, par la formation, la responsabilisation, l’ancrage territorial et la possibilité donnée aux nouveaux responsables de bâtir une relation de confiance avec les citoyens.
Gagner des sièges, perdre la politique
À court terme, le recrutement d’un candidat disposant d’un capital électoral peut être efficace. Il peut permettre à une formation de conquérir une circonscription qu’elle aurait eu davantage de difficultés à remporter avec ses seuls moyens organisationnels. Mais cette efficacité immédiate peut avoir un coût politique à plus long terme. Comme le souligne Abderrahim El Allam, un parti peut réussir électoralement tout en échouant politiquement. S’il n’encadre plus les citoyens, ne produit plus d’idées et de programmes, ne forme plus ses militants et ne renouvelle plus ses élites, il perd progressivement sa fonction de médiation entre la société et l’État. Le «mercato politique» apparaît ainsi comme un paradoxe : ce qui peut constituer une stratégie électorale rationnelle à court terme risque d’affaiblir l’organisation sur le long terme. À force de miser sur des individualités disposant déjà d’un réseau, les partis peuvent devenir dépendants de ceux qu’ils recrutent et fragiliser leur propre capacité à faire émerger de nouvelles générations de responsables.
Cette évolution peut également affecter la confiance dans la parole politique. Lorsque les citoyens voient les mêmes responsables changer de couleur partisane au gré des échéances et des investitures, ils peuvent finir par douter de la portée des engagements pris au nom d’un parti. À force de voir les appartenances devenir négociables, la politique risque de donner l’image d’un marché où les réseaux, les ressources et le potentiel électoral prennent le dessus sur les convictions.
Entretien avec la docteure en sciences politiques et spécialiste de la gouvernance démocratique
Pre Meryem Belhoussine : «La mobilité des élus brouille la lisibilité des offres politiques et érode la confiance dans la parole des partis»
Le Matin : À l’approche des législatives, on observe une multiplication des élus et responsables qui passent d’un parti à un autre. Comment analysez-vous ce phénomène : simple logique électorale ou symptôme d’une fragilité plus profonde du système partisan marocain ?
Meryem Belhoussine : La mobilité politique est en soi légitime dans une démocratie. Un militant, un élu ou un responsable politique peut évoluer dans ses convictions, ne plus se reconnaître dans les orientations de son parti ou considérer qu’un autre espace politique correspond davantage à ses valeurs et à ses attentes. La liberté d’adhésion politique implique aussi, naturellement, la liberté de quitter un parti pour en rejoindre une autre. Dans les grandes démocraties également, les partis cherchent à attirer de nouveaux profils, à fidéliser leurs militants, à renouveler leurs élites et à élargir leur base électorale. Le problème n’est donc pas le changement d’appartenance politique en tant que tel, mais le moment où il intervient, sa fréquence et surtout les motivations qui le sous-tendent. Or ce que nous observons à l’approche des échéances législatives peut difficilement être analysé comme une simple mobilité politique. Lorsque les changements d’étiquette se multiplient à quelques mois des élections, notamment autour des questions d’investiture et de positionnement électoral, ils peuvent révéler une logique beaucoup plus opportuniste : on ne change plus nécessairement de parti parce que l’on change de convictions, mais parfois parce que l’on cherche un espace offrant de meilleures perspectives électorales.
C’est là que le phénomène devient révélateur d’une fragilité plus profonde de notre système partisan. Il interroge la force de l’identité idéologique des partis, la qualité de leur démocratie interne, leurs mécanismes de sélection des candidatures, mais également leur capacité à construire un véritable ancrage militant et territorial. Je pense que le problème tient aussi à une forme de «stratégie de la cocotte-minute» : à l’approche des élections, les partis accélèrent soudainement la recherche de candidats, les ralliements et la mobilisation, alors que la construction d’une organisation politique solide devrait être un travail permanent. Un parti ne devrait pas attendre l’échéance électorale pour renforcer son implantation territoriale, attirer de nouvelles compétences, former ses militants, renouveler ses élites ou préparer ses candidatures. C’est pourquoi la multiplication actuelle des changements d’appartenance ne doit pas être regardée uniquement comme une stratégie électorale individuelle. Elle constitue également un indicateur des fragilités structurelles du système partisan marocain. Elle nous rappelle surtout la nécessité d’une refonte plus profonde de la vie partisane, de davantage de démocratie interne, de critères transparents d’investiture, d'un véritable renouvellement des élites, d'un travail territorial continu et, surtout, de partis capables de fédérer durablement autour d’un projet politique identifiable.
Ces changements semblent souvent liés aux investitures. Peut-on dire que certains partis recherchent désormais davantage des candidats disposant déjà d’un ancrage local et d’un «capital électoral» que des militants inscrits dans une véritable continuité idéologique ?
Exactement. Ces changements sont très souvent directement liés à la question des investitures, et cela révèle une fragilité plus profonde en l’absence d’une vision partisane construite dans la durée. On pourrait résumer cette situation par «cinq ans de silence et un mois de présence». Le fait que certains partis se mettent, à l’approche des élections, à rechercher des candidats disposant déjà d’un ancrage local ou d’un capital électoral pose une vraie question : qu’a fait le parti pendant les cinq années précédentes pour construire ses propres leaderships locaux ? Normalement, le rôle d’un parti politique ne consiste pas seulement à chercher, quelques semaines ou quelques mois avant les élections, des profils capables de remporter une circonscription. Il doit travailler en permanence à former ses militants, renforcer leur leadership, consolider leur ancrage territorial et leur donner les moyens de construire une relation durable avec les citoyens. Cela suppose des stratégies claires de communication, d’encadrement et de mobilisation, mais surtout une présence continue sur le terrain, la capacité d’écouter les préoccupations des citoyens et d’y apporter des réponses politiques. Il faut également distinguer l’ancrage territorial du poids électoral. Certains profils sont effectivement connus et engagés depuis longtemps dans leur territoire. Mais d’autres relèvent davantage de la logique de la notabilisation de la politique des personnalités disposant de réseaux familiaux, économiques ou sociaux importants, d’une forte visibilité locale ou d'une capacité à mobiliser rapidement un électorat. Leur attractivité pour les partis repose alors moins sur leur parcours militant ou leur adhésion historique au projet politique que sur leur capacité supposée à «apporter des voix».
C’est précisément là que la question devient intéressante. Le parti peut aller chercher un notable ou tout autre profil disposant déjà d’une influence, de réseaux ou d’un capital électoral important, comme ces profils peuvent eux-mêmes aller vers un parti en mettant en avant leur capacité à mobiliser des voix comme une forme de garantie électorale. On entre alors dans une logique de négociation où l’investiture et le potentiel électoral risquent de peser davantage que le parcours militant, les convictions ou la convergence idéologique. Cela peut certes produire une efficacité électorale à court terme, mais cela ne construit pas nécessairement une organisation politique solide sur le long terme.
Quel est l'impact de cette circulation des mêmes profils sur la confiance des électeurs et sur la lisibilité des partis, notamment lorsque les frontières idéologiques deviennent de plus en plus floues ?
Cette circulation des mêmes profils d’un parti à l’autre peut d’abord avoir une conséquence sur la confiance des électeurs, mais aussi sur celle des militants qui ont construit leur parcours à l’intérieur du parti. Quel message leur envoie-t-on lorsqu’après plusieurs années d’engagement, l’investiture revient à une personnalité arrivée récemment parce qu’elle est considérée comme électoralement plus rentable ? Du côté des électeurs, la question est tout aussi importante. Lorsqu’un même responsable politique se présente successivement sous différentes couleurs partisanes, parfois sans véritable explication politique ou idéologique, cela peut créer de la confusion et surtout nourrir une forme de défiance. L’électeur peut finir par se demander ce qu’il choisit réellement : un candidat, un parti, un programme ou simplement une stratégie électorale ? Cela pose directement la question de la continuité idéologique. Peut-on réellement parler aujourd’hui, de manière générale, de partis fortement structurés autour d’identités idéologiques clairement différenciées ? Et surtout, dans quelle mesure les programmes électoraux traduisent-ils encore une véritable vision idéologique et un projet de société identifiable ?
Lorsque les frontières idéologiques deviennent moins lisibles, que les programmes tendent à se rapprocher et que les mêmes profils circulent entre plusieurs partis, le candidat, sa notoriété, ses réseaux et son capital électoral risquent de peser davantage que l’étiquette politique elle-même. Et c’est là, je pense, un véritable enjeu démocratique. Un électeur doit pouvoir identifier ce qui différencie les partis, leurs valeurs, leurs priorités, leur vision économique et sociale, leur positionnement sur les grandes réformes et, finalement, le projet de société qu’ils lui proposent. Si ces différences deviennent difficiles à identifier, le choix électoral lui-même perd en lisibilité. Au fond, cette circulation ne pose donc pas uniquement la question des investitures ou des trajectoires individuelles. Elle interroge la crédibilité de l’offre politique elle-même. Veut-on des partis qui cherchent, à chaque échéance, des candidats et des notables capables de leur apporter des voix, ou des partis qui construisent en permanence les femmes et les hommes capables de porter un projet politique identifiable, de représenter les citoyens et de renforcer durablement leur confiance ?
Enfin, est-ce que ce «mercato politique» contribue selon vous à freiner le renouvellement des élites, notamment l’accès des femmes et des nouveaux profils aux investitures ?
Oui, tout à fait. Le «mercato politique» confirme, à mon sens, certaines faiblesses structurelles de nos partis politiques. Un parti qui ne réussit pas, dans la durée, à faire émerger ses propres leaders et à les inscrire dans l’esprit des citoyens par le travail politique, par des prises de position dans les moments de crise, par une présence continue sur le terrain et par des orientations stratégiques claires sur les grandes questions du pays, peut difficilement prétendre être un parti véritablement fort et solidement ancré. Le «mercato politique» a également un coût pour la démocratie interne des partis. Lorsqu’à l’approche des élections, on va chercher des profils déjà considérés comme électoralement forts, on renforce ceux qui disposent déjà de ressources, de réseaux d’une certaine notoriété ou d’une influence locale, tout en affaiblissant les militants qui travaillent parfois depuis des années au sein de leur parti politique et qui attendent l’opportunité de démontrer leurs capacités.
Cela peut créer de la frustration chez les militants, mais cela pose surtout une question plus profonde : quelle confiance peuvent-ils avoir dans les mécanismes internes de sélection et d’investiture si le travail militant réalisé pendant plusieurs années peut être dépassé, au dernier moment, par l’arrivée d’un profil considéré comme plus rentable électoralement ? Il y a également l’image que cette pratique renvoie aux citoyens et aux citoyennes. À force de voir les mêmes profils circuler d’un parti à un autre au gré des investitures, on risque d’installer l’idée que la politique fonctionne comme un marché, où les appartenances deviennent négociables et où les positions peuvent se construire autour de promesses d’investiture, de réseaux d’influence ou de ressources personnelles.
Ce que nous vivons aujourd’hui peut avoir une conséquence encore plus profonde, affaiblir la confiance des citoyens dans la parole politique elle-même. Un citoyen peut légitimement se demander : «Si une personne vient aujourd’hui me présenter un programme, défendre des convictions, porter une certaine vision et prendre des engagements au nom d’un parti, quelle valeur puis-je accorder à cette promesse si, demain, cette même personne peut rejoindre un autre parti, avec des orientations différentes, et revenir vers moi avec de nouvelles promesses ?» C’est là que le problème dépasse la simple mobilité des élus. C’est la crédibilité de l’engagement politique qui peut être affectée. Le citoyen risque de ne plus savoir s’il vote pour une conviction, un programme, un parti ou simplement pour une personne susceptible de changer d’appartenance politique à la prochaine échéance.
Cette question nous ramène également au renouvellement des élites et particulièrement à la place des femmes. Nous constatons encore leur présence limitée dans les circonscriptions locales. Or lorsque certains élus ou responsables quittent leur parti politique pour rejoindre un autre parti avec la perspective d’obtenir une investiture dans une circonscription favorable, l’espace disponible pour les femmes, les jeunes et les nouveaux profils peut se réduire davantage. Le paradoxe est encore plus important lorsque certains de ces candidats ne disposent pas nécessairement d’un travail politique ou territorial construit dans la durée, mais sont recherchés pour leur notoriété, leurs réseaux, leur influence locale ou parfois leurs ressources économiques. Pendant ce temps, des femmes, des jeunes et des militants ayant travaillé plusieurs années au sein du parti continuent à attendre l’occasion de démontrer leurs capacités. C’est pourquoi le renouvellement des élites ne peut pas se limiter à un discours prononcé à l’approche des élections. Si nous voulons davantage de femmes, de jeunes et de nouveaux profils, les partis doivent leur permettre, pendant toute la durée du mandat, de construire leur leadership, leur visibilité, leur ancrage territorial et surtout leur relation de confiance avec les citoyens. Car au fond, le véritable enjeu dépasse la question de savoir qui obtiendra l’investiture. Il s’agit de savoir quelle vie partisane nous voulons construire et quelle confiance nous voulons restaurer entre les citoyens, les partis politiques et leurs représentants.
L’ancien membre du bureau politique et président du groupe parlementaire du Mouvement populaire s’explique
Driss Sentissi : «Je n’ai pas agi par calcul ni par opportunisme. Voilà pourquoi j’ai quitté le MP pour l’Istiqlal»
Le Matin : Vous avez récemment quitté le Mouvement populaire pour rejoindre l'Istiqlal, après plusieurs mandats dans la circonscription de Salé-Médina. Quelles sont les raisons qui vous ont amené à franchir ce pas à ce stade de votre parcours ?
Ce n'est pas une décision prise du jour au lendemain. J'ai passé trente ans au Mouvement populaire, et pendant longtemps j’ai assumé des postes de responsabilité. Et je veux le dire d'emblée : je n'ai pas quitté le MP en cours de route. J'ai terminé mon mandat, j'ai assumé mes responsabilités jusqu'au dernier jour, j'ai fini mes dossiers. Je suis parti une fois le travail fait. C'est une question de respect pour ceux qui m'avaient élu. Ce qui m'a décidé tient en une phrase : je n'ai jamais été élu pour représenter une étiquette. J'ai été élu pour représenter des habitants. Lorsque le cadre ne me permettait plus de le faire correctement, ma responsabilité
était d'en changer, pas de m'y accrocher. On lit souvent ces décisions comme des calculs. Regardons les choses honnêtement : à ce stade d'une carrière, le calcul aurait été de rester. En trente ans, on se fait une place, une ancienneté, on engrange des acquis, et on se forge un nom et une identité que les gens finissent par associer à un parti. On ne prend rien de tout cela avec soi en partant. Partir, c'est y renoncer et recommencer. C'est donc le choix le plus risqué, pas le plus confortable. Je le prends en connaissance de cause, parce qu'une conviction qui ne coûte rien n'est pas une conviction. Je ne regrette rien et je ne renie rien : j'ai aidé à construire ce parti pendant trente ans. Mais un parti pour moi reste un moyen de servir la population.
Vous avez fait l'essentiel de votre carrière au MP, vous en étiez même membre du bureau politique. Qu'est-ce qui vous a convaincu que le moment était venu d'ouvrir un nouveau chapitre ?
J'ai longtemps cru qu'on pouvait changer les choses de l'intérieur, et je l'ai fait pendant des années. Mais il arrive un moment où le désaccord est trop profond pour être géré par des ajustements ou des compromis. Il y a eu des divergences profondes avec des proches du secrétaire général. Le travail mené à la tête du groupe parlementaire – et les résultats obtenus – a fini par être perçu comme une menace, alors qu'il renforçait le parti et sa position dans le pays. Cela n'arrangeait pas certains. Je n’en dirai pas plus et je ne citerai personne. Après plus de trente ans de carrière, ces petits jeux ne m'intéressent pas. Je veux laisser une empreinte dans la vie publique, dans l’action législative et dans la vie des gens. Je n’ai pas envie de perdre mon temps et mon énergie dans des calculs d'appareil.
Ces dernières années, j'ai aussi investi dans mes travaux universitaires, et notamment dans une thèse de doctorat consacrée au management éducatif et aux politiques publiques. C'est là que je veux mettre mon énergie : dans la réflexion et sur le terrain. C'est la rencontre des deux qui fait avancer les choses. Le changement vient de là. Je veux m'entourer de pairs et de militants qui partagent cette vision. Je suis parti par conviction, pas sous l’emprise de la colère. J'ai rendu mon siège de député et tous mes mandats. Je n'ai rien emporté avec moi. Un mandat n'appartient pas à celui qui l'occupe : il appartient aux électeurs qui l'ont confié.
Comment envisagez-vous votre rôle au sein de l'Istiqlal à l'approche du 23 septembre, et quelles priorités comptez-vous porter à Salé-Médina que vous n'aviez pas pu défendre avec la même force sous vos anciennes couleurs ?
À l'Istiqlal, j'ai trouvé une ligne politique qui me convient et des gens que je connais depuis longtemps. Je n'y viens pas pour être un numéro sur une liste. Quant à mon travail d'ici au 23 septembre, il ne va pas changer : c'est la continuité de ce que je fais depuis plus de trente ans. Je n'ai pas découvert les quartiers de Salé au moment du dépôt des candidatures. J'y suis, j'écoute, je reçois les gens, et je continuerai après le scrutin comme je l'ai fait avant. Ce qui compte pour un habitant de Salé, ce n'est pas depuis quand je suis à l'Istiqlal : c'est depuis quand je suis là, à ses côtés. Mes priorités sont simples, l'emploi et le pouvoir d'achat, la santé, l'éducation, la jeunesse et la culture et les retraites. Ce qui change aujourd'hui ? Un dossier porté par un élu seul ne pèse pas comme un dossier porté par un parti qui a les moyens de le faire avancer. Et pour un habitant, ce qui compte n'est pas de savoir qui a défendu son dossier : c'est que son dossier avance, que sa revendication soit satisfaite. Les slogans, les gens n'y croient plus et ils ont raison.
Certains observateurs lisent les changements de parti à l'approche d'un scrutin comme des choix d'abord électoraux. On se souvient aussi qu'en 2022, vous jugiez le gouvernement Akhannouch «faible et absent de l'écoute des citoyens» depuis l'opposition ; l'Istiqlal fait aujourd'hui partie de cette même majorité. Comment articulez-vous ces deux moments ?
Le reproche que je faisais en 2022 portait sur l'écoute. Je présidais le groupe parlementaire de l'opposition et nous parlions du refus de plafonner les prix des carburants. C'est le même reproche que je fais aujourd'hui, et c'est le même combat. J'avais expliqué qu'une baisse de la TVA et de la TIC ferait baisser les prix à la pompe sans vider les caisses de l'État. Je n'ai pas changé d'avis, et je ne demande à personne de l'oublier. Contrôler le gouvernement, c'était mon rôle ; ce n'était pas une affaire personnelle. Ce qui a changé, ce n'est pas mon jugement ou ma position, c'est ma place. Oui, l'Istiqlal est aujourd'hui dans la majorité, et je le sais. Mais un habitant de Salé ne me demande pas de quel côté de l'hémicycle je siège. Il me demande si les prix ont baissé, si son fils a trouvé du travail, si l'école du quartier fonctionne.
Sur le calcul électoral : on ne quitte pas trente ans de militantisme pour un siège. Et j'ai terminé mon mandat avant de partir, puis j'ai rendu tout ce que j’avais en ma possession. Un calculateur ne pensera pas à finir son travail et rendre ses clés. Je ne demande à personne de me croire sur parole. Il y a un bilan, et il est public. Pendant trente ans, on ne m'a pas confié des places : on m'a confié des responsabilités. Pendant ma présidence du groupe parlementaire, j'ai fait ouvrir un numéro dédié aux citoyens, pour qu'ils puissent nous adresser directement leurs questions. Nous y répondions, ou nous transmettions la demande à qui de droit. Ce n'était pas une opération de communication : c'était un canal ouvert toute l'année entre des gens et leurs représentants. Et cela nous ramène à 2022. Quand je disais que ce gouvernement n'écoutait pas les citoyens, je ne lui reprochais pas quelque chose que je ne faisais pas moi-même. J'avais ouvert la ligne. Un député qui n'est joignable qu'en campagne n'est pas un député. Alors non, je ne demande pas qu'on me croie. Je demande qu'on regarde ce que j'ai fait pendant trente ans, et qu'on juge sur cette base.
Au-delà de votre propre cas, comment analysez-vous les nombreuses recompositions partisanes de ces derniers mois ? Qu'est-ce que cela révèle, selon vous, du fonctionnement actuel des partis marocains ?
Je ne juge pas les choix des autres. Chacun a son parcours et ses raisons, et personne n'est bien placé pour juger une décision qu'il n'a pas eu à prendre. Ce que je constate, c'est qu'il y a un absent dans tous ces débats : le citoyen. On parle d'appareils, d'alliances, de listes. Lui regarde tout cela de loin et se demande ce que ça va changer pour lui. C'est cette distance qui devrait nous inquiéter, bien plus que le nombre de départs. Ce moment doit donc nous interroger sur la vie interne de nos partis. Ce qui retient un militant, ce n'est pas une étiquette : c'est un projet clair et la certitude que sa place est reconnue. Là où il y a plus de démocratie interne, des règles d'investiture claires et une vraie formation politique, il y a plus de stabilité. Un parti qui forme ses cadres n'a pas besoin d'aller les chercher ailleurs. Je ne pense pas pour autant qu'il faille interdire de changer de parti. Personne n'est propriétaire à vie d'une étiquette. Mais il faut l'assumer, l'expliquer, finir ce qu'on avait commencé, et ne pas garder le siège obtenu sous d'autres couleurs. C'est la règle que je me suis appliquée. Une chose que l'expérience m'a apprise : l'institution compte plus que la personne, et le citoyen compte plus que l'institution.
