Ce rendez-vous pourrait ainsi constituer le test le plus révélateur de l’intérêt que les Marocains accordent encore à l’institution parlementaire. Depuis 2002, la participation ne suit aucune trajectoire durable : 51,61% cette année-là, 37% en 2007, 45,40% en 2011, 42,29% en 2016, puis 50,35% en 2021. Plus qu’une progression ou un recul continu, cette courbe en dents de scie raconte des conjonctures, des espoirs et des désillusions. Elle rappelle surtout que l’abstention n’est pas toujours synonyme d’indifférence: elle peut aussi exprimer le sentiment que le vote ne produit plus de changement perceptible.
Le défi est d’autant plus grand que les législatives souffrent d’un handicap que les scrutins locaux connaissent moins : celui de la distance. L’élu communal intervient dans un univers concret et immédiatement identifiable, quand l’action du parlementaire reste plus difficile à relier aux préoccupations quotidiennes. Pour compenser ce déficit de proximité, les partis renforcent leurs relais territoriaux et courtisent les profils réputés capables de mobiliser. Mais la course aux «candidats gagnables», la transhumance politique et le poids des notables risquent aussi d’accréditer l’idée que l’investiture et les réseaux personnels comptent davantage que les programmes ou les parcours militants. Face à cette défiance, les réformes introduites pour les élections de 2026 entendent durcir les garanties de transparence et ouvrir davantage la compétition aux jeunes et aux candidatures indépendantes. Elles lèvent certains obstacles, notamment financiers et procéduraux, mais peuvent-elles, à elles seules, recréer de la confiance? Car, comme le souligne le politologue Azeddine Hannoun, une réforme peut réduire la méfiance, mais elle ne fabrique pas mécaniquement l’adhésion. Entre mobilisation réelle et effet statistique, renouvellement annoncé et permanence des anciennes pratiques, les législatives de 2026 seront donc moins un simple rendez-vous électoral qu’une épreuve de vérité pour la représentation politique. Azeddine Hannoun, professeur de droit public à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’Université Ibn Tofaïl, décrypte pour «Le Matin» les ressorts de la participation et livre son pronostic : un taux probablement inférieur à celui de 2021, mais légèrement supérieur à celui de 2016.
Entretien avec le professeur de droit public à la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’Université Ibn Tofaïl
Azeddine Hannoun : «Les législatives de 2026 seront un test plus “pur” de l’intérêt des électeurs pour le fait législatif»
Le Matin : Quelle lecture faites-vous de l’évolution des taux de participation depuis les législatives de 2002 ?
Azzedine Hannoun : Ce qui frappe d’abord dans cette série, c’est qu’elle n’obéit à aucune tendance linéaire, ni à la hausse ni à la baisse. C’est une courbe en dents de scie qui épouse les conjonctures politiques du moment plus qu’elle ne révèle une dynamique de fond stable. Chaque pic ou chaque creux correspond à un contexte précis, et il faut se garder de les lire comme les points d’une même trajectoire continue. Le taux de 2007 (37%) reste, à ce jour, le point le plus bas de l’histoire électorale récente du pays. Mais je crois qu’il faut se garder d’y lire seulement de l’indifférence: cette abstention massive était aussi, à mon sens, une forme de signal politique en creux, l’expression d’une demande de renouvellement de l’offre partisane et du personnel politique, à un moment où l’électeur ne percevait plus l’utilité de son vote face à une classe politique jugée figée.
Le sursaut de 2011 (45,40%) s’explique, lui, par un contexte exceptionnel et daté : le Printemps arabe a agi comme un déclencheur, avec l’adoption de la nouvelle Constitution la même année, qui a temporairement redonné du sens et de l’enjeu au vote, mais sans que cette embellie ne se maintienne pour autant, puisque le taux retombe dès 2016 (42,29%), une fois cette parenthèse refermée. Le rebond de 2021 (50,35%) est encore d’une autre nature, comme vous le soulignez à juste titre : il combine deux facteurs qui n’ont rien à voir avec une remobilisation propre au fait législatif. D’une part, l’organisation simultanée des élections législatives, communales et régionales a mécaniquement dopé la participation, en apportant à l’électeur plusieurs raisons de se déplacer en une seule fois plutôt qu’une seule. D’autre part, ce scrutin marquait la fin d’un cycle politique : celui de la décennie PJD, entamée en 2011 précisément dans le sillage du Printemps arabe, et les fins de cycle mobilisent généralement davantage qu’elles ne démobilisent, ne serait-ce que par l’effet sanction ou par la nouveauté qu’elles font espérer.
Autrement dit, si l’on isole ces deux facteurs conjoncturels de 2021, à savoir le cumul de scrutins et la fin de cycle, on ne peut pas conclure que la participation aux élections législatives, prises isolément, se soit structurellement redressée depuis le point bas de 2007. C’est précisément ce que l’élection du 23 septembre 2026 va nous permettre de vérifier : sans cumul de scrutins cette fois, et sans l’effet de fin de cycle de 2021, ce sera un test plus «pur» de ce que pèse réellement l’intérêt des électeurs pour le fait législatif en tant que tel. La volonté de polarisation RNI/PAM qu’on perçoit actuellement pourrait jouer un rôle mobilisateur dans ce sens.
La hausse de 2021 était-elle conjoncturelle car portée par les scrutins locaux ou marque-t-elle une mobilisation durable ?
Les deux tiennent, mais je pencherais nettement pour la lecture conjoncturelle si l’on veut isoler la mobilisation propre au fait législatif. Les données disponibles sur la dernière décennie sont d’ailleurs très cohérentes sur ce point : en 2016, la participation aux communales et régionales de septembre 2015 s’était élevée à 53,6%, contre seulement 42,11% un an plus tard aux législatives. On retrouve le même écart structurel dans plusieurs travaux récents sur le comportement électoral marocain, qui chiffrent systématiquement un différentiel entre scrutins locaux et scrutin législatif. Le cumul de 2021 n’a donc rien inventé : il a simplement fait bénéficier le scrutin législatif de la dynamique de mobilisation propre aux élections locales, en les faisant coïncider dans l’urne, sans qu’on puisse en déduire un regain d’intérêt des électeurs pour l’enjeu législatif en tant que tel. Et c’est précisément le facteur de la proximité qui explique cet écart récurrent. L’élu communal, contrairement au parlementaire, agit sur un registre immédiatement tangible pour le citoyen : la voirie, l’état civil, les autorisations, parfois l’arbitrage direct de conflits de voisinage... C’est un pouvoir qu’on peut interpeller, localiser, sanctionner électoralement de manière lisible. Le Parlement, à l’inverse, souffre depuis longtemps d’un déficit de lisibilité de son rôle réel dans un système où la prééminence de l’Exécutif reste forte : l’électeur peine à établir un lien de causalité clair entre son vote législatif et un changement concret dans son quotidien, ce qui affaiblit mécaniquement l’incitation à se déplacer pour ce seul scrutin.
C’est bien pour cela que le rendez-vous du 23 septembre 2026 est un test particulièrement instructif. Si le taux se maintient autour de 45-50%, cela indiquera un ancrage réel de la mobilisation. S’il retombe nettement en dessous, vers les niveaux de 2016, voire de 2007, cela confirmera que le rebond de 2021 n’était bien qu’un artefact de calendrier électoral, et non le signe d’une réconciliation durable entre les citoyens et l’institution parlementaire.
Les partis disposent-ils, en 2026, de relais territoriaux suffisamment puissants pour faire déplacer les électeurs uniquement pour les législatives ?
On sent dernièrement un effort de la part de certains partis dans ce sens sans que cela garantisse de résultats... Plusieurs indices sont tangibles. Des partis non représentés actuellement au Parlement ont, selon la presse spécialisée, multiplié par cinq le nombre de circonscriptions locales et régionales couvertes par leurs candidats par rapport à 2021. C’est un signe clair de volonté d’ancrage territorial plus large. On observe aussi, ces dernières semaines, une véritable vague de transhumance électorale : des élus locaux, des présidents de communes, changent d’étiquette partisane à quelques semaines du scrutin, ce qui traduit une course généralisée à la constitution de relais locaux solides.
Mais cette stratégie reste, pour l’essentiel, une logique de captation de réseaux déjà existants, celle du notable et de son capital électoral personnel plutôt qu’une structuration organique et durable du parti sur le terrain : la relation entre parti et candidat devient, dans bien des cas, un échange d’intérêts électoraux, le parti apportant l’investiture et le sigle, le candidat apportant sa capacité de mobilisation personnelle et son réseau propre au point que, dans ce type de configuration, le réseau électoral du candidat compte davantage que son parcours partisan, et l’investiture davantage que le programme. Autrement dit : on recrute des relais de mobilisation ponctuels, on ne construit pas nécessairement des structures militantes permanentes capables de faire déplacer les électeurs de manière stable, scrutin après scrutin. Un élément structurel supplémentaire vient d’ailleurs compliquer encore ce pari : le corps électoral inscrit pour 2026 s’établit à environ 15,8 millions d’électeurs, contre près de 18 millions en 2021, soit une baisse de plus de 2,18 millions d’inscrits selon les données du ministère de l’Intérieur après la révision exceptionnelle des listes. Quels que soient les efforts de mobilisation des partis, ils s’exercent donc sur une base électorale mécaniquement plus restreinte qu’il y a cinq ans, ce qui pèsera nécessairement sur la lecture qu’on pourra faire du taux de participation final, indépendamment même de l’ampleur réelle de la mobilisation.
Les réformes électorales et les nouvelles garanties de transparence peuvent-elles renforcer la confiance ?
Il faut se garder de tout court-circuit logique consistant à dire «réforme = confiance retrouvée». La confiance politique est un phénomène cumulatif, qui se construit ou se délite sur la durée, à travers l’expérience répétée des citoyens avec l’ensemble du système représentatif, et non pas seulement à travers un texte de loi. Mais cela ne veut pas dire que ces réformes soient sans effet : elles agissent plutôt comme un outil de réduction de la méfiance que comme un levier direct de production de confiance, ce qui est une nuance importante.
Sur le plan des garanties concrètes, l’arsenal 2026 est réel. Sa Majesté le Roi a donné ses instructions pour la création d’une commission centrale chargée du suivi de l’ensemble des procédures liées au processus électoral, avec un objectif explicite de renforcement de la transparence, de l’intégrité et de l’égalité des chances entre concurrents. Sur le plan pénal, le législateur a également durci le dispositif via l’article 38 de la loi électorale, qui exclut désormais la possibilité de peines alternatives pour les délits électoraux. Un signal fort de fermeté, même si ce choix a suscité un débat juridique légitime, certains juristes s’interrogeant sur son articulation avec la présomption d’innocence lorsque des effets politiques sont tirés de jugements non encore définitifs. On note aussi une pression accrue de la société civile, qui interpelle publiquement, ces dernières semaines, les partis représentés au Parlement sur des engagements précis et datés en matière de lutte contre la corruption.
Mais c’est en réalité le pouvoir judiciaire qui sera le vrai juge de paix de l’effectivité de ces réformes, pas seulement au moment du vote, mais surtout dans la manière dont il traitera, après coup, le contentieux électoral : la rapidité et la fermeté avec lesquelles les tribunaux traiteront les recours en annulation, les plaintes pour achat de voix ou financement irrégulier des campagnes, seront le véritable test. Une réforme qui durcit les peines sur le papier n’a de sens que si son application judiciaire est perçue comme réelle, rapide et équitablement répartie entre tous les partis, sans quoi elle risque, à l’inverse, de nourrir un sentiment de sévérité sélective plutôt que de restaurer la confiance. Ces réformes constituent un cadre nécessaire mais non suffisant. Elles peuvent effectivement réduire la méfiance a priori, en montrant une volonté institutionnelle de sévérité et de suivi. Mais la confiance véritable ne se mesurera qu’a posteriori, à l’aune de deux éléments concrets le 23 septembre et dans les semaines suivantes: le déroulement effectif du scrutin et le traitement judiciaire du contentieux
électoral.
Qu’en est-il des événements sociaux qui ont récemment eu lieu au Maroc ? Peuvent-ils produire une inflexion du taux de participation ? Si oui, dans quelle direction ?
Deux événements pourraient compter mais à des degrés limités : les manifestations de la génération Z en 2025 et les événements de Sebta dernièrement. Ces deux événements peuvent jouer un rôle, mais à un degré limité et surtout dans une direction qui reste indéterminée. C’est précisément ce qui rend cette élection intéressante à observer. Le point de départ, c’est qu’il faut bien distinguer deux choses souvent confondues : le désengagement du champ partisan et le désengagement du politique en tant que tel. Le mouvement «GenZ 212», qui a émergé fin septembre 2025, démontre au contraire une jeunesse hyper-politisée sur le fond, mais radicalement méfiante à l’égard des canaux partisans classiques. C’est un point essentiel : ce n’est pas de l’apathie, c’est une défiance ciblée.
Le paradoxe, c’est que cette défiance coexiste avec un poids électoral quasi nul de cette même jeunesse : les 18-24 ans, bien qu’ils constituent un bloc social considérable, ne représentent que 3% du corps électoral inscrit. Cela crée un cercle problématique : les partis n’ont, de ce seul fait, guère d’incitation électorale rationnelle à structurer leur offre autour de cette tranche d’âge, à la mesure de son poids démographique réel. Le législateur a effectivement introduit, en réponse partielle aux revendications politiques du mouvement, des mesures d’ouverture : possibilité de listes indépendantes sans appartenance, réduction du nombre de signatures requises à environ 200, dématérialisation du dépôt des candidatures. Sur le papier, c’est un geste réel d’ouverture à la candidature de jeunes non affiliés.
Si les partis parviennent à saisir la portée réelle de ces deux événements, non comme un problème d’image à corriger par quelques visages jeunes en tête de liste, mais comme un signal de fond sur les services publics, la corruption et la dignité sociale, alors la présence de candidats jeunes crédibles, portant un discours de rupture réelle plutôt que cosmétique, pourrait effectivement inciter une partie de cette jeunesse à franchir le pas du vote. Mais si la réponse reste de l’ordre de ce qu’un observateur a résumé par la formule «rajeunir les visages sans rajeunir la politique», c’est-à-dire une jeunesse instrumentalisée en façade sans changement de fond dans le discours ou la pratique partisane, alors ces événements risquent au contraire d’approfondir la défiance et de renforcer chez cette même jeunesse le sentiment que le vote ne change structurellement rien, avec un effet démobilisateur net. Il existe enfin un troisième scénario : que la colère sociale accumulée depuis ces événements, plutôt que de se traduire par l’abstention, se transforme en vote sanction ciblé contre les partis de la coalition sortante, notamment celui qui a porté la charge du gouvernement pendant cette séquence.
Le renouvellement des candidatures et les mécanismes de soutien, notamment celles des jeunes, peut-il ramener aux urnes les électeurs désengagés ?
Il faut d’abord saluer, sans réserve, l’ampleur réelle de cette Initiative Royale. Le dispositif est concret et significatif : les listes de candidats indépendants, comme les partis présentant des candidats de moins de 35 ans, bénéficient d’un financement public couvrant 75% des frais de campagne, pouvant atteindre environ 35 millions de centimes par candidat sur un plafond de dépenses fixé à 50 millions de centimes. S’y ajoute un assouplissement des conditions d’accès, le tout inscrit dans une «Vision Royale qui allie incitation et reddition des comptes». C’est un geste financier et institutionnel d’une ampleur inédite pour ouvrir la compétition électorale à des profils qui, jusqu’ici, en étaient structurellement exclus faute de moyens. L’objectif est donc clairement énoncé, et je crois qu’il faut le nommer précisément : il s’agissait d’élargir la profondeur sociologique du fait électoral, en tentant de réparer cette coupure ancienne entre la sphère électorale, dominée par des réseaux de notables et des logiques de reconduction, et une société marocaine dont la composition démographique et les aspirations ont largement débordé ce cadre.
Cependant, Il faut bien distinguer deux problèmes de nature différente : ce dispositif traite efficacement un problème d’offre. Il retire l’obstacle financier et procédural qui empêchait des jeunes sans fortune personnelle ni parti d’accès de se présenter. Mais il ne traite pas nécessairement le problème de la demande, c’est-à-dire la disposition réelle des électeurs désengagés à se déplacer pour ces candidatures. Un jeune candidat financé à 75% reste, sur le terrain, souvent démuni face à un notable local disposant d’un réseau de solidarités, d’un capital de notoriété et d’une histoire électorale construite sur plusieurs scrutins. L’argent public comble un déficit de moyens, il ne comble pas instantanément un déficit de reconnaissance ou de confiance locale. À mon sens, le succès de cette réforme ne se mesurera pas au nombre de jeunes candidats sur les listes, mais à la capacité du gouvernement et des partis eux-mêmes à convaincre les citoyens que cette participation n’est pas qu’un soutien financier ponctuel, mais l’amorce d’un chemin plus long vers la reconstruction de la confiance dans l’acte politique lui-même. Cette initiative constitue une condition nécessaire, car elle lève un verrou réel et documenté. Mais elle n’est pas une condition suffisante pour ramener aux urnes les électeurs désengagés.
À l’inverse, la défiance envers les partis, le nomadisme politique et la sélection de «candidats gagnables» risquent-ils d’alimenter l’abstention ?
Rien de tout cela n’est nouveau. Le nomadisme politique, la sélection de candidats sur leur seule «capacité à gagner» plutôt que sur leur parcours militant ou leur programme, la logique de notable, ce sont des traits structurels du jeu électoral marocain depuis plusieurs cycles. On l’observe d’ailleurs concrètement cette année encore : la «capacité à gagner» prime le programme et le réseau électoral personnel du candidat pèse plus lourd que son parcours partisan. Ce n’est donc pas un phénomène de 2026.
Ce qui, en revanche, peut réellement changer, c’est la manière dont l’opinion reçoit et interprète ces pratiques, et c’est précisément là que se situe, à mon avis, le vrai risque d’inflexion. Un phénomène ancien peut devenir, à un moment donné, moins tolérable socialement, non pas parce qu’il s’aggrave nécessairement dans son ampleur, mais parce que le seuil de tolérance de l’opinion à son égard baisse. Et plusieurs facteurs concourent aujourd’hui à cette baisse de seuil : une visibilité accrue de ces pratiques, la transhumance des élus est aujourd’hui documentée, nommée et commentée en temps réel dans la presse et sur les réseaux sociaux, alors qu’elle passait auparavant plus inaperçue, une jeunesse politisée par les mobilisations récentes qui a développé un vocabulaire critique très affûté sur la question de la représentativité et de l’authenticité de l’offre politique, et surtout un effet de contraste saisissant avec le discours officiel du moment, qui insiste précisément sur le renouvellement des candidatures et l’ouverture aux jeunes. C’est cette dissonance entre le discours de renouvellement et la persistance des pratiques anciennes qui constitue, à mes yeux, le terreau le plus fertile pour nourrir le cynisme électoral et, in fine, l’abstention.
Autrement dit : ce n’est pas le nomadisme politique en lui-même qui va faire basculer le taux de participation, il existe depuis longtemps, et le pays a continué à voter, tant bien que mal, avec ce système. C’est plutôt le sentiment, potentiellement plus répandu que le jeu électoral se joue selon les mêmes règles que d’habitude, malgré tout l’appareillage de réformes et d’incitations mis en place. C’est ce sentiment de continuité déguisée en changement qui risque de peser le plus lourdement sur la crédibilité perçue du scrutin, et donc sur la disposition des électeurs, notamment les plus jeunes, à s’y investir.
Globalement, quels sont vos pronostics pour le taux de participation lors des prochaines échéances ?
Moins que 2021 et un peu plus que 2016. D’une part, les deux moteurs qui avaient porté le taux à 50,35% sont absents cette fois-ci : pas de cumul avec des élections communales et régionales pour mécaniquement doper la mobilisation, et pas d’effet de fin de cycle politique comparable à celui qui avait sanctionné une décennie de gouvernance PJD. Le scrutin du 23 septembre sera un scrutin législatif qui devra se suffire à lui-même pour mobiliser, et nous avons vu que c’est précisément l’enjeu le moins porteur historiquement, celui où le lien de proximité avec l’élu est le plus ténu.
Pourquoi tout de même un peu plus qu’en 2016. Trois éléments, discutés au fil de cet entretien, jouent en sens inverse et empêchent, à mon sens, un retour au point bas de 2007 ou même au niveau de 2016 : premièrement, un arsenal de réformes réel et documenté qui, même sans produire une confiance pleine et entière, contribue à réduire une partie de la méfiance de départ. Deuxièmement, un effort de terrain incontestable de la part de plusieurs partis, avec une couverture territoriale multipliée par endroits par cinq par rapport à 2021, même si cet effort reste construit sur la logique classique des notables plutôt que sur une structuration militante nouvelle. Troisièmement, une politisation réelle, quoiqu’en partie détournée du canal partisan, d’une frange de la jeunesse depuis les mobilisations de l’an dernier. Une politisation qui pourrait, dans une mesure limitée, se traduire par un sursaut de participation, notamment via les candidatures jeunes indépendantes, sans qu’on puisse en garantir l’ampleur.
Un autre élément à caractère mécanique est à ajouter : le corps électoral inscrit a diminué de plus de deux millions de personnes par rapport à 2021, ce qui pourrait faire augmenter le taux: par exemple 8 millions d’électeurs sur 15 millions est plus important que 8 millions sur 17 millions.
