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Jeudi 26 Mars 2026
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Électricité nucléaire : l’opportunité, les options et les contraintes pour le Maroc

Dans un monde où les incertitudes géopolitiques sont devenues la règle, les marchés énergétiques sont de plus en plus fébriles, voire vacillants. Pour un pays comme le Maroc, dépendant fortement des importations des hydrocarbures, gérer ces impondérables n’est pas toujours facile et impose des choix nouveaux, voire audacieux. Dans ce contexte, «le nucléaire redevient une technologie stratégique». C’est ce que souligne en tout cas Youssef Naamane, ingénieur en physique nucléaire & associé à Concorde Conseil, qui était l'invité «L’Info en Face» la semaine dernière. Pour cet expert, le Maroc doit «garder cette option ouverte». Voici pourquoi et à quel prix.

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La montée des tensions au Moyen-Orient et les soubresauts des marchés énergétiques replacent la sécurité énergétique au centre des priorités. Dans ce cadre, le Maroc avance sans rupture, en composant avec ses dépendances et les transformations en cours. Le nucléaire, dans cette perspective, ne relève ni d’un réflexe ni d’une réponse immédiate, affirme Youssef Naamane, ingénieur en physique nucléaire. Pour cet expert, cette option s’inscrit dans une trajectoire progressive, à l’articulation des impératifs de stabilité énergétique et des exigences de transition.

Le retour du nucléaire porté par des dynamiques structurelles

De prime abord, l’invité place le débat dans son véritable contexte : celui de la géopolitique. Le regain d’intérêt pour le nucléaire ne relève ni d’un effet de mode ni d’un simple cycle énergétique ; il renvoie à une transformation plus profonde des équilibres mondiaux. «Le nucléaire redevient une technologie stratégique.» À partir de ce constat, Youssef Naamane met en évidence des dynamiques qui, loin d’être isolées, se répondent et se renforcent. D’abord, une demande en électricité bas carbone en progression continue, portée par l’électrification croissante des usages – de la mobilité à l’industrie, jusqu’aux infrastructures numériques. À cette évolution s’ajoute une exigence devenue centrale : celle de disposer de sources pilotables, capables d’assurer une production stable dans la durée. En parallèle, le retour de l’instabilité au Proche-Orient vient rappeler, avec insistance, combien les équilibres énergétiques demeurent exposés aux tensions internationales.

Dans ces conditions, les limites des énergies intermittentes (fluctuant selon des facteurs naturels non contrôlables) se dessinent plus nettement. «On cherche des sources capables de produire de manière stable et indépendamment des conditions météorologiques.» Autrement dit, la question énergétique ne peut plus être abordée sous le seul angle technique. Elle engage désormais des choix structurants, au cœur même des équilibres économiques et stratégiques.

Sécurité énergétique : une équation économique et géopolitique

Très vite, la discussion se concentre sur la sécurité énergétique, une notion que Youssef Naamane prend soin de dissocier de la souveraineté, tant leurs implications diffèrent dans l’analyse des choix énergétiques. «La sécurité énergétique, c’est la capacité d’un pays à avoir accès en permanence à l’énergie dont son économie a besoin, à un coût raisonnable.» À partir de là, l’analyse quitte le registre théorique pour se confronter aux réalités du moment. Cette exigence de continuité et de maîtrise des coûts se heurte désormais à un environnement international instable. Les tensions géopolitiques, les perturbations des routes maritimes et la volatilité des prix rappellent, de manière récurrente, la fragilité des équilibres énergétiques. En arrière-plan, la question de la dépendance s’impose, en particulier pour les économies importatrices. Dans ce contexte, le Maroc apparaît directement exposé, souligne l’expert, précisant que «plus de 85% de l’énergie consommée est importée.»



Ce niveau de dépendance donne la mesure de la contrainte. Dès lors que l’approvisionnement repose largement sur des marchés extérieurs, chaque variation – qu’elle tienne aux prix, aux flux logistiques ou aux tensions régionales – se répercute immédiatement sur l’économie nationale. Par conséquent, les chocs externes se traduisent par une pression accrue sur les coûts de l’énergie et, plus largement, sur les équilibres macroéconomiques, en particulier la balance commerciale. Dans ces conditions, la sécurité énergétique cesse d’être une notion théorique pour devenir un paramètre structurant de l’action publique.

Le nucléaire, entre stabilité des coûts et contrainte capitalistique

Face à cette dépendance, le nucléaire présente des caractéristiques qui le distinguent des énergies fossiles. Son coût de production, d’abord, se révèle moins exposé aux fluctuations des marchés. «Le coût du combustible représente moins de 20% du coût total.» Concrètement, même en cas de hausse du prix de l’uranium, l’impact sur le coût de l’électricité reste contenu. Cet élément constitue un facteur de stabilité dans un environnement marqué par la volatilité des prix de l’énergie. Pour autant, cet avantage ne saurait occulter une contrainte de premier ordre. «Une grande partie du coût, c’est le capital : construction et financement.» Les investissements nécessaires se chiffrent en milliards, avec des mécanismes de financement complexes et des horizons de retour longs. C’est ce facteur qui, par le passé, avait conduit à l’abandon de projets, notamment dans les années 1980.

Un Maroc déjà engagé, mais sans basculement décisionnel

Le Maroc n’aborde donc pas la question nucléaire sans expérience préalable. Une base existe, à la fois scientifique et institutionnelle. Youssef Naamane rappelle l’existence d’un réacteur de recherche, d’une autorité de sûreté nucléaire, ainsi que de programmes de coopération avec l’Agence internationale de l’énergie atomique. À cela s’ajoute un cadre réglementaire en cours de structuration. «Le Maroc a déjà une base scientifique et institutionnelle.» Pour autant, aucune décision politique n’a, à ce stade, acté le lancement d’un programme électronucléaire. La trajectoire reste ouverte, mais elle n’est pas encore engagée, a-t-il rappelé.

Sur ce point, Youssef Naamane insiste sur la nature même du nucléaire, qui ne relève pas d’un choix ponctuel, mais d’un cheminement encadré, inscrit dans le temps long. «C’est un processus en trois phases qui peut s’étendre sur plusieurs décennies.» Il en détaille les étapes. D’abord, une phase de réflexion, où se posent les arbitrages économiques, énergétiques et environnementaux. Ensuite, une phase de préparation, consacrée à la mise en place du cadre réglementaire, au choix des technologies, à la formation des compétences et à la sélection des sites. Enfin, la phase de construction et d’exploitation, qui engage durablement le pays dans un dispositif industriel et institutionnel exigeant.

À cela s’ajoutent, souligne-t-il, des exigences transversales qui accompagnent l’ensemble du processus : sûreté nucléaire, gestion des déchets, dispositifs de contrôle, formation des ressources humaines, acceptabilité sociale. En creux, c’est une même idée qui s’impose : le nucléaire ne se décide pas dans l’urgence. Il suppose un enchaînement d’étapes, où chaque avancée dépend des conditions réunies en amont.

SMR : une option technologique adaptée au contexte marocain

Compte tenu de toutes ces considérations, un choix se dessine pour le Maroc progressivement. «La trajectoire la plus probable, ce sont les petits réacteurs modulaires», explique l’expert. Ces réacteurs, dits SMR (Small Modular Reactors), correspondent à des unités de production de plus petite puissance – entre 50 et 300 MW – conçues selon une logique modulaire. Leur conception permet une fabrication partielle en usine, avant assemblage sur site, avec à la clé des délais plus courts et des coûts initiaux plus contenus. Ce format plus souple présente des avantages évidents. Il s’adapte plus facilement à la structure du réseau électrique, et permet un déploiement progressif, en fonction des besoins, là où les centrales conventionnelles exigent des investissements lourds dès le départ.

Mais pour Youssef Naamane, l’essentiel ne se situe pas là. «La vraie question, c’est dans quelles conditions économiques, financières et institutionnelles cela devient possible.» Derrière l’option technologique, c’est en réalité une question de conditions qui se pose. Financement, cadre réglementaire, compétences, organisation industrielle : autant d’éléments qui, réunis – ou non –, rendent possible le passage du principe à la mise en œuvre.

Dépendances énergétiques : arbitrer plutôt que supprimer

Sur ce point, Youssef Naamane adopte une lecture tout à fait lucide. Le nucléaire ne met pas fin aux dépendances ; il en modifie les termes. «On ne peut pas atteindre une indépendance totale», dit-il sans nuance. Dépendance aux fournisseurs de technologies, aux chaînes d’approvisionnement en combustible, aux partenaires industriels... autant d’éléments qui, selon cet expert, structurent, de manière durable, toute filière électronucléaire. Autrement dit, il ne s’agit pas de supprimer la dépendance, mais d’en redéfinir les contours.

Mais force est de reconnaître tout de même qu’il n’y a pas de commune mesure – en termes de dépendance – avec les énergies fossiles. Les volumes de combustible nécessaires sont nettement plus réduits et, surtout, ils peuvent être stockés sur plusieurs années. Ce point introduit une marge de manœuvre que ne permettent pas, dans les mêmes proportions, le pétrole ou le gaz. À cette réalité s’ajoute un élément propre au Maroc, que l’invité de «L’Info en Face» met en avant : «Il existe un potentiel en uranium dans les gisements phosphatiers». Un potentiel identifié, qui confère au pays une position particulière. Mais là encore, la prudence s’impose : son exploitation reste conditionnée par des considérations économiques et technologiques qui en déterminent la viabilité effective.

Nucléaire et renouvelables : une complémentarité assumée

Sur ce point, Youssef Naamane écarte toute lecture opposant les modèles. L’enjeu, insiste-t-il, ne réside pas dans un choix exclusif, mais dans leur articulation. «Le nucléaire n’est pas un substitut aux renouvelables.» Le constat est connu, mais ses implications restent déterminantes. Le solaire et l’éolien, par nature intermittents, ne produisent qu’en fonction des conditions météorologiques. Cette variabilité impose des mécanismes d’équilibrage pour garantir la continuité de l’approvisionnement. Dans cette configuration, le nucléaire apporte une réponse spécifique : une production stable, indépendante des aléas climatiques, capable de soutenir le système lorsque les renouvelables faiblissent.

À défaut de cette complémentarité, prévient-il, les coûts du système électrique tendent à s’alourdir. Le recours accru au stockage et le renforcement des infrastructures de réseau deviennent alors indispensables, avec un impact direct sur le coût global de l’électricité. De même, les évolutions du cadre réglementaire international qui porte une attention au coût du carbone, sont à prendre en compte. Avec l’entrée en vigueur du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, les échanges commerciaux se trouvent directement impactés. Pour le Maroc, les effets pourraient se traduire par des surcoûts significatifs, estimés à plusieurs centaines de millions d’euros par an. Dans ce contexte, la question énergétique dépasse désormais le seul registre environnemental. Elle s’inscrit au cœur des équilibres économiques. Autrement dit, la décarbonation du mix énergétique ne répond plus uniquement à une exigence climatique ; elle conditionne, de manière croissante, la compétitivité des entreprises sur les marchés internationaux, analyse l’expert.
En définitive, Youssef Naamane estime que la meilleure posture à adopter actuellement consiste à «garder l’option nucléaire ouverte». Cette approche repose sur une démarche progressive : développer les compétences, suivre les évolutions technologiques et rester inscrit dans les dynamiques internationales. Le nucléaire n’est certes pas envisagé comme une réponse immédiate, toutefois, il relève d’une option qui se construit dans le temps, à mesure que les conditions se précisent. «Si l’on veut un projet compétitif, il faut prendre le temps», conclut-il.
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