Au Maroc, la souveraineté maritime se construit moins à coups de déclarations qu’à coups de droit, de dispositifs et de points de passage. Le rapport «Sécurité maritime du Maroc : enjeux, défis et perspectives dans l’espace Méditerrannée-Atlantique» publié par la Konrad-Adenauer-Stiftung décrit une doctrine qui «articule souveraineté, prospérité et coopération» dans un environnement «instable et compétitif» et fait du cadre juridique un instrument de posture : l’«affirmation de la souveraineté maritime marocaine» s’incarne dans «l’adoption en 2020 des lois relatives à la délimitation des espaces maritimes» et dans le recours aux procédures de la Commission des limites du plateau continental, avec l’idée d’une délimitation «juridiquement incontestable» plutôt que d’un fait accompli.
Autrement dit : pour Rabat, la souveraineté se plaide, se trace, et s’adosse à des normes, tout en restant indissociable d’un projet d’intégration régionale. Mais pour le Pr Boussif Mostafa, économiste et auteur de la recherche, le droit ne «tient» qu’avec une capacité à surveiller et contrôler. Le Maroc, écrit-il, veut compter dans «l’architecture régionale de sécurité maritime» grâce à sa position «au carrefour de l’Atlantique et de la Méditerranée», à son potentiel «logistique, portuaire (notamment grâce à Tanger Med) et naval», et à son insertion dans les dispositifs d’exercices et de coordination, de «Sea Border 2025» à «African Lion». Cette projection s’inscrit dans une diplomatie navale conçue comme outil d’influence : elle «dialogue, rassure ou dissuade sans recourir à la force», et vise à faire de la mer un levier d’«autonomie stratégique» et de «stabilité partagée». C’est dans le détroit de Gibraltar que cette souveraineté se concentre le plus, assure le rapport : un goulot d’étranglement où se superposent commerce, sécurité et rivalités.
Le rapport décrit une zone où le Maroc veut «assurer à la fois le contrôle des flux et la sécurité des corridors maritimes», en s’appuyant sur l’interopérabilité et les partenariats, mais aussi sur une montée en puissance plus autonome. La ligne de front, au fond, n’est pas seulement maritime : elle est institutionnelle.
Le rapport décrit une zone où le Maroc veut «assurer à la fois le contrôle des flux et la sécurité des corridors maritimes», en s’appuyant sur l’interopérabilité et les partenariats, mais aussi sur une montée en puissance plus autonome. La ligne de front, au fond, n’est pas seulement maritime : elle est institutionnelle.
Le rapport avertit que, si «les structures existent», leur efficacité reste «entravée» par «un cloisonnement persistant» et des défis de coordination : la gouvernance intégrée, «capable de concilier impératifs sécuritaires et respect des droits», demeure «en cours de construction». Et c’est précisément là que se joue l’enjeu marocain : transformer une exposition géographique en souveraineté durable.
L’Initiative Atlantique Africaine : offrir un débouché au Sahel, sécuriser un corridor
L’autre bascule, plus politique, porte un nom, «l’Initiative Atlantique Africaine». Lancée en 2023, elle vise à «offrir un accès maritime aux pays du Sahel». Le rapport insiste : le projet est soutenu «au plus haut niveau de l’État» et propose de «connecter les réseaux routiers et ferroviaires sahéliens aux ports atlantiques du Maroc (notamment le futur port de Dakhla)». Mais l’ambition dépasse l’économie. «L’Initiative Atlantique n’est pas seulement diplomatique ou économique : elle constitue une stratégie géopolitique multidimensionnelle (...) dans une logique de co-développement (...) et de sécurisation collective». Le pari est assumé, mais aussi immédiatement fragilisé : le rapport prévient que le projet «se heurte à de forts défis sécuritaires», les axes transsahariens traversant des «zones instables». Cette vision s’adosse à une géographie portuaire pensée comme système. Dakhla Atlantique, «connecté par une voie express de 1.055 km» et «attendu opérationnel en 2028», est décrit comme «la porte du Sahel». À condition de transformer la compétition en règle commune : passer «de la rivalité à la co-gouvernance» et «faire des corridors un espace de co-gouvernance plutôt qu’un champ de rivalités».
Diplomatie navale : «équilibrisme géopolitique» et projection africaine
Pour rendre crédible ce triangle (droit, ports, corridors), Rabat mobilise un outil classique : la marine, mais dans une grammaire diplomatique. Le rapport parle d’«équilibrisme géopolitique», à la croisée Atlantique-Méditerranée, où la flotte sert de «crédibilité, de dissuasion et de coopération». Et il décrit une mutation : les exercices et «passex» «structurent un réseau d’interopérabilité et d’influence». L’ancrage euro-méditerranéen est documenté : «Le Maroc est membre du Dialogue méditerranéen de l’OTAN depuis 1995». Le rapport souligne aussi l’intégration opérationnelle via des manœuvres, citant «Sea Border 2025 (...) co-organisé par le Maroc et la France du 10 au 20 juin 2025». Mais l’angle africain est central : la participation à NEMO 2024 dans le golfe de Guinée «consolide sa projection stratégique vers le flanc atlantique africain». Le rapport insiste : «Le Royaume ne se contente pas de sécuriser ses propres eaux : il contribue à la stabilité» d’un espace exposé «à la piraterie et aux trafics illicites». Ce déploiement, écrit-il, est un «investissement diplomatique et militaire» qui confère «une légitimité africaine renforcée».
Gouvernance africaine : architecture en place, efficacité «nuancée»
Reste le point le plus sensible : gouverner, plutôt que réagir. Le rapport le dit sans détour : «les structures existent», mais leur efficacité est «entravée» par un «cloisonnement persistant» et des «défis de coordination». La «gouvernance de sécurité intégrée (...) demeure un objectif en cours de construction». Sur le continent, l’Afrique s’est dotée d’instruments : le «Code de conduite de Yaoundé» (2013) et la «Charte de Lomé» (2016), «ancrée» dans la stratégie à l’horizon 2050. Le Maroc, précise le texte, «s’inscrit activement dans cette architecture» via une «coopération navale renforcée» et une «expertise reconnue en matière de surveillance maritime». Le rapport met aussi en avant des instruments de diplomatie maritime panafricaine, comme la COMHAFAT, organisation «regroupant 22 pays du Maroc à la Namibie» et dont «le siège (...) [est] basé à Rabat». Elle est présentée comme un rôle «structurant» dans la diplomatie maritime panafricaine du Maroc.
En filigrane, une conclusion s’impose dans le texte : la mer ne peut pas se gérer «de façon fragmentée». Le rapport appelle à une «doctrine nationale (...) claire et opérationnelle», un «cadre juridique unifié», un «commandement inter-agences véritablement intégré», et une «diplomatie active» dans les enceintes normatives. Tout l’enjeu est là : faire de la mer «non plus un front, mais un bien commun gouverné», où «s’alignent souveraineté, sécurité et développement». La question, désormais, n’est plus de savoir si le Maroc se pense puissance maritime. Le rapport montre qu’il en a pris le chemin. Reste à vérifier si l’Atlantique, entre rivalités et «co-gouvernance», tiendra la promesse d’une stabilité partagée ou s’il deviendra la zone grise où les ambitions se heurtent aux réalités.
