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IA : l’architecture d’une vision au service de la souveraineté technologique du Maroc

Présentées en amont de la séquence nationale du 12 janvier, dédiée au lancement de «Maroc IA 2030» et à l’officialisation du réseau des Jazari Institutes, les orientations exposées samedi dernier à Rabat par la ministre déléguée auprès du Chef du gouvernement chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, jettent les bases de la vision de l’intelligence artificielle marocaine à l’horizon 2030. À cet égard, les Jazari Institutes s’affirment comme les piliers de ce chantier majeur. Ces structures au nom évocateur auront vocation à devenir des lieux de formation, de recherche appliquée, d’expérimentation et d’incubation, fédérant universités, chercheurs, startups et porteurs de projets dans une même dynamique d’innovation structurée. Ils seront à la base d’une architecture stratégique où s’articulent repositionnement géopolitique, recomposition des cadres de gouvernance, territorialisation des compétences, consolidation des infrastructures critiques et refondation des dispositifs de formation, dans la perspective d’une autonomie technologique durable du Royaume.

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Derrière l’annonce institutionnelle d’un nouveau réseau d’instituts dédiés à l’intelligence artificielle, c’est une reconfiguration plus profonde qui se donne à lire : celle d’un État cherchant à structurer, dans une temporalité longue, son rapport à une technologie devenue matrice des rapports de puissance contemporains. À travers ses déclarations, Amal El Fallah Seghrouchni inscrit ce chantier dans une dynamique systémique, où la puissance technologique ne se réduit ni à l’acquisition d’outils, ni à la juxtaposition de projets sectoriels, mais procède d’un agencement méthodique entre vision stratégique, gouvernance, capital humain, infrastructures et ancrage territorial.

L’intelligence artificielle, nouvel espace de puissance

D’emblée, la ministre n’élude pas la portée géopolitique du basculement numérique. L’intelligence artificielle ne se situe plus à la périphérie des dynamiques économiques ; elle s’est installée au cœur même des rapports de force contemporains, là où se redessinent les hiérarchies industrielles, se déplacent les centres de gravité technologiques et se recomposent les cadres normatifs. À mesure que s’intensifie la compétition entre les grands pôles – États-Unis, Chine, Europe –, la maîtrise des semi-conducteurs, des capacités de calcul, des plateformes logicielles et des chaînes de valeur critiques devient un déterminant direct de puissance.



«La technologie est aujourd’hui un enjeu idéologique, économique et politique», rappelle-t-elle, soulignant la concentration croissante des capacités d’innovation et de production entre les mains d’un cercle restreint d’acteurs. Cette polarisation, loin d’être neutre, installe une asymétrie durable : les économies périphériques s’exposent à une dépendance structurelle, non seulement dans l’accès aux outils, mais dans la définition même des standards, des architectures et des trajectoires d’évolution.

Dans ce contexte, la ministre fait observer que le Maroc a récemment amélioré son positionnement dans les classements internationaux, passant du 111ᵉ au 87ᵉ rang mondial. Cette progression, précise-t-elle, signale une inflexion réelle de la trajectoire nationale en matière de transformation numérique et d’appropriation des technologies avancées. Elle ne dissipe cependant ni les écarts accumulés, ni les déséquilibres structurels qui séparent encore le Royaume des pôles technologiques dominants ; elle constitue néanmoins un indicateur tangible de la dynamique engagée et de la crédibilité croissante du cap stratégique fixé.

Dès lors, le risque ne relève plus du seul registre technique. Il est stratégique par nature : accepter des cadres conçus ailleurs, intégrer des systèmes dont les logiques échappent au contrôle national, s’inscrire dans des chaînes de décision dont les centres sont exogènes. C’est à ce point de bascule que se situe, pour le Maroc, l’enjeu central : se doter d’un positionnement propre, capable d’anticiper les mutations, d’organiser une capacité d’appropriation maîtrisée et d’inscrire l’intelligence artificielle dans une souveraineté pensée, structurée et durable.

Une vision nationale structurée par l’intelligence collective

Cette ambition ne procède ni d’un élan solitaire ni d’une décision hors sol. Elle s’est lentement décantée au fil d’un vaste exercice de concertation, dans lequel administrations, acteurs économiques, universités, institutions constitutionnelles et composantes de la société civile ont été conviés à croiser diagnostics, attentes et lignes de projection. De cette mise en commun est issue une matière substantielle, composée de contributions, d’orientations et de propositions appelées à structurer la réflexion.

«Ces contributions constituent aujourd’hui le socle de notre vision de l’intelligence artificielle marocaine à l’horizon 2030», souligne la ministre, tout en rappelant que l’enjeu ne réside pas dans l’addition mécanique des initiatives, mais dans leur transformation en une architecture opérante, lisible et durable. Il s’agit moins d’agréger que d’ordonner : hiérarchiser les priorités, orienter les investissements, stabiliser les cadres de régulation et inscrire l’ensemble dans une cohérence d’action. De là découle, presque naturellement, une fonction assumée de l’État comme instance d’architecture et de mise en perspective, chargée de préserver la lisibilité d’ensemble, d’assurer la convergence des dynamiques et d’éviter la dispersion des énergies dans des trajectoires parallèles.

Les Instituts Al-Jazari, articulation entre héritage scientifique et projection technologique

C’est dans cette perspective que prend place le lancement des Instituts Al-Jazari. La dénomination, loin de relever d’un simple choix d’opportunité, convoque la figure fondatrice de l’ingénieur et inventeur du XIIᵉ siècle, pionnier des automates et de la mécanique appliquée, dont les réalisations – horloges hydrauliques, dispositifs d’ingénierie fine – témoignent d’un legs scientifique longtemps relégué aux marges des grands récits de l’innovation.

«Ce nom rappelle que l’ingéniosité et la créativité scientifique font partie de notre histoire», souligne la ministre, y voyant à la fois un geste de réappropriation symbolique et une manière d’inscrire le présent dans une continuité intellectuelle assumée. Par-delà la référence, les instituts ont vocation à devenir des lieux de formation, de recherche appliquée, d’expérimentation et d’incubation, fédérant universités, chercheurs, startups et porteurs de projets dans une même dynamique d’innovation structurée. Dans cette continuité, l’ambition n’est nullement de reconduire un schéma centralisateur, mais d’installer des écosystèmes différenciés, attentifs aux singularités économiques et territoriales, capables de dialoguer avec les ressources propres de chaque espace et d’en révéler les potentialités.

Territorialisation et équité fonctionnelle

La territorialisation apparaît ici comme un principe d’ordonnancement central de la démarche. La ministre fait état de projets engagés avec des établissements universitaires à Dakhla, notamment dans le champ des énergies renouvelables, tout en indiquant que d’autres régions sont appelées à accueillir des pôles spécialisés, conçus en harmonie avec les configurations économiques, scientifiques et humaines propres à chaque territoire. «Il ne s’agit pas de dupliquer un schéma unique, mais d’adapter les projets aux réalités locales», précise-t-elle, récusant toute tentation d’uniformisation. Cette orientation entend contenir les phénomènes de concentration des compétences et des infrastructures, tout en inscrivant l’accès aux services numériques dans une logique d’équilibre territorial et de continuité fonctionnelle.

Dans le même fil, l’intelligence artificielle est également mobilisée comme levier de transformation de l’action administrative. L’enjeu consiste à permettre à chaque citoyen, indépendamment de son ancrage géographique, d’accéder à des prestations de qualité comparable, en réduisant les déplacements contraints vers les centres urbains et en réajustant, par la technologie, les conditions concrètes d’accès au service public.

Former l’ensemble de la chaîne de valeur technologique

La question des compétences constitue l’un des ressorts les plus structurants de la transformation engagée. Le dispositif de formation s’organise autour d’un cursus articulé en trois niveaux – utilisateurs, designers et décideurs – afin d’embrasser l’ensemble de la chaîne de valeur, depuis la maîtrise opérationnelle des outils jusqu’à la capacité d’orientation stratégique et de gouvernance des projets. Dans cette architecture, des programmes exécutifs ont été déployés à l’intention des cadres dirigeants et des responsables d’organisations. Chaque promotion bénéficie d’un parcours différencié, conçu pour favoriser l’interaction, ajuster les contenus aux usages concrets et installer, au-delà des compétences techniques, une culture partagée de la transformation numérique.

La ministre rappelle que l’effort de formation ne saurait se limiter aux seuls profils spécialisés. «On ne peut pas demander à des fonctionnaires qui n’ont jamais pratiqué l’informatique de se digitaliser sans leur donner les bases», souligne-t-elle. De la même manière, les décideurs sont appelés à appréhender les implications techniques, juridiques et organisationnelles des arbitrages qu’ils rendent, afin de réduire l’écart entre décision publique et compréhension des systèmes. Dans la même optique, les programmes ont été étendus au-delà des grandes agglomérations, selon une logique assumée de diffusion territoriale. Une opération a permis de former environ 700 personnes sur près de 770 heures de formation, avec des résultats jugés probants, ouvrant la voie à une montée en charge progressive. Des partenariats noués avec des fédérations professionnelles viennent renforcer cette dynamique et en assurer la continuité. Enfin, un volet spécifique est consacré à l’accompagnement des jeunes et des femmes vers l’entrepreneuriat numérique et le e-commerce, dans le cadre d’un partenariat international réunissant seize pays, tout en veillant à maintenir une approche inclusive, dégagée de toute logique de segmentation ou de cloisonnement.

Infrastructures et données : le nerf de la souveraineté numérique

Au-delà de la seule question des compétences, la ministre attire l’attention sur ce qui demeure souvent invisible dans le débat public : la matérialité concrète de la souveraineté numérique. Le stockage des données, les architectures de cloud, les centres de données et la sécurité des systèmes relèvent moins d’une abstraction technologique que d’investissements lourds, inscrits dans des chaînes industrielles d’une ampleur considérable à l’échelle mondiale.

Il en résulte une vulnérabilité structurelle lorsque la dépendance à des infrastructures étrangères devient excessive. Perte de maîtrise sur les données, fragilisation de la continuité des services, exposition à des cadres juridiques extraterritoriaux... autant de lignes de fragilité qui déplacent la question de la performance vers celle du contrôle. «L’enjeu n’est pas seulement d’utiliser la technologie, mais de comprendre qui la contrôle et dans quelles conditions elle est déployée», rappelle Mme El Fellah Seghrouchni. Dans cette perspective, la constitution d’une aptitude nationale appelle une réflexion de fond sur la résilience des systèmes, la gouvernance des données et la sécurisation des infrastructures critiques, qui sont autant de préalables à toute ambition durable en matière de souveraineté technologique.

Le projet de loi «X.0» et la fabrique du cadre normatif

En dernier ressort, la ministre recentre le débat sur la question de l’encadrement institutionnel. L’essor rapide des systèmes algorithmiques fait surgir une série d’interrogations : qui détient la capacité de décision, selon quels mécanismes de contrôle, dans quels cadres normatifs et avec quelles garanties pour les libertés publiques et les équilibres institutionnels ? «La question est aussi juridique et institutionnelle», rappelle-t-elle, en faisant référence au projet de loi intitulé «X.0», en cours d’élaboration, destiné à encadrer les dimensions éthiques, la protection des données, la sécurité des systèmes et les régimes de responsabilité. Ce texte est appelé à faire l’objet d’un processus de concertation élargi, avant d’être soumis au débat parlementaire, condition de son inscription dans une légitimité démocratique pleinement assumée. Dans ce prolongement, la gouvernance cesse d’être un simple adjuvant technique pour s’affirmer comme l’une des architectures fondatrices de la crédibilité du projet et de sa capacité à s’inscrire dans une perspective durable.

Le 12 janvier, un jalon institutionnel

La séquence du 12 janvier est appelée à donner une forme institutionnelle à une architecture encore en phase de structuration. Elle sera ponctuée par la présentation officielle du projet des Instituts Al-Jazari, la signature d’une convention instituant un groupement d’intérêt public réunissant plusieurs ministères et administrations, ainsi que l’annonce de la création d’un laboratoire conjoint avec l’entreprise européenne Mistral AI. Dans la même dynamique, la journée sera marquée par un programme scientifique articulé autour de panels consacrés à la valorisation de la recherche, aux mécanismes de financement, au développement des infrastructures numériques et à l’intégration de l’intelligence artificielle dans les dispositifs de gouvernance publique.
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