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Inondations : Charafat Afailal décrypte les enjeux en présence

«Il faut une gestion intégrée de l’eau, de la montagne jusqu’à la mer.» Par cette formule laconique mais significative, Charafat Afailal résume le principe qui doit présider à l’élaboration et à la mise en œuvre des politiques hydriques. Revenant sur les épisodes pluvieux récents qui ont frappé le nord et l’ouest du Maroc, l’ancienne ministre déléguée chargée de l’Eau interprète ces événements comme le signe d’un système climatique de plus en plus difficile à anticiper. Partant de là, Mme Afailal, qui intervenait dans l’émission «L’Info en Face», diffusée le 11 février sur Matin TV, met en avant la nécessité d’une gouvernance territoriale mieux articulée et d’un renforcement de la résilience du modèle hydrique national, sans remettre en cause les orientations stratégiques déjà engagées.

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Depuis Genève, où elle participe aux travaux du Comité des droits économiques, sociaux et culturels des Nations unies, Charafat Afailal a livré sa lecture des inondations exceptionnelles qui ont frappé les régions du nord et le Gharb en relation avec les politiques hydriques et les changements climatiques. L’ancienne ministre déléguée chargée de l’Eau est d’abord revenue sur les réalités techniques qui encadrent la gestion de tels épisodes. Elle rappelle que les marges d’anticipation restent limitées, les prévisions météorologiques précises ne dépassant que rarement quelques jours. Dès lors, les arbitrages liés à la gestion des barrages ou aux dispositifs d’alerte doivent s’effectuer avec une visibilité restreinte, d’autant plus que ces décisions s’inscrivent dans le prolongement d’une longue période de sécheresse ayant fortement pesé sur les ressources disponibles. Une contrainte qui, selon elle, impose de penser l’action publique dans un équilibre constant entre gestion du risque immédiat et préservation des ressources à long terme.

Une succession d’événements extrêmes révélateurs d’un nouveau contexte

Dès les premières minutes de l’échange, Charafat Afailal tient à rappeler que les pluies récentes s’inscrivent dans la catégorie des «événements extrêmes», dont la multiplication avait déjà été mise en évidence par les rapports du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat. Après plusieurs années marquées par une sécheresse persistante, l’évolution des configurations atmosphériques – notamment le déplacement de systèmes anticycloniques ayant jusque-là freiné l’arrivée des perturbations – a favorisé le passage de dépressions majeures ayant traversé la péninsule ibérique avant d’atteindre le Maroc. Mais «l’avenir est incertain», souligne-t-elle, reprenant une idée largement partagée par les experts climatologiques, pour rappeler que la succession de sécheresses prolongées et d’épisodes pluvieux intenses ne répond plus à des cycles clairement identifiables. Au-delà de leur intensité, ces événements, insiste-t-elle, ne relèvent pas uniquement de la gestion de l’eau : ils interpellent l’ensemble de l’écosystème territorial, depuis les politiques d’urbanisme jusqu’aux infrastructures urbaines, en passant par les modes d’aménagement. Dès lors, la priorité consiste à préparer les territoires à absorber des chocs climatiques appelés à se répéter.

Des capacités d’anticipation sous contrainte

Sur la question de la prévision, Mme Afailal rappelle d’abord une limite structurelle souvent méconnue du grand public : la fiabilité des projections météorologiques détaillées ne dépasse guère quelques jours. «On ne peut avoir de certitude que sur trois à quatre jours», dit-elle, soulignant que cette fenêtre temporelle réduite conditionne l’ensemble des décisions opérationnelles. Ainsi, les choix liés à la gestion des barrages, notamment l’ouverture anticipée des vannes, répondent à une logique d’arbitrage permanente. D’autant plus que ces décisions interviennent après une longue séquence de sécheresse sévère, durant laquelle le pays s’est rapproché de ce que les spécialistes désignent comme le «day zero», moment critique où les réserves hydriques frôlent l’épuisement. Dans ce contexte, explique-t-elle, l’hésitation des décideurs ne relève pas d’un défaut d’anticipation, mais d’une gestion prudente face à une incertitude météorologique structurelle.

Une réponse opérationnelle saluée

Revenant à la gestion des conséquences des inondations, elle estime que la gestion immédiate de la crise aura démontré la capacité de coordination entre autorités locales, départements ministériels et agences de bassin. L’activation rapide des dispositifs d’alerte, l’évacuation préventive des populations et la mobilisation anticipée des services concernés ont contribué à contenir l’ampleur des dégâts. «Dans d’autres contextes, les conséquences auraient pu être beaucoup plus lourdes», indique-t-elle, saluant la réactivité des acteurs mobilisés sur le terrain. Reste que ces épisodes ne peuvent être considérés comme des parenthèses, car ils appellent selon elle à inscrire l’action publique dans une perspective plus durable, en intégrant pleinement les risques climatiques dans les politiques d’aménagement et dans la planification territoriale.

L’invitée de Rachid Hallaouy souligne à cet égard que les repères fondés sur des alternances prévisibles entre périodes sèches et épisodes pluvieux ne suffisent plus à éclairer les choix publics, tant les variations deviennent difficiles à anticiper. «On ne peut plus parler de cycles clairement identifiables», explique-t-elle, insistant sur l’impossibilité de projeter des tendances climatiques stables à long terme. Cette réalité conduit à revoir les approches traditionnelles de planification hydrique. Plutôt que de s’en remettre à un modèle unique ou à une solution «miracle», elle évoque la nécessité d’avancer par une combinaison de réponses complémentaires, adaptées aux contraintes propres à chaque bassin et capables de s’ajuster à des situations climatiques changeantes.

Territorialisation et gouvernance intégrée, axes centraux de la résilience

Dans les propos de Mme Afailal, une idée revient en permanence : la gestion des risques hydriques ne peut être portée par le seul secteur de l’eau. «Il faut une gestion intégrée, de la montagne jusqu’à la mer», insiste-t-elle, rappelant que la résilience repose sur une articulation plus étroite entre politiques publiques et gouvernance territoriale. Collectivités locales, urbanisme, aménagement et infrastructures sont directement concernés. À ses yeux, les choix d’aménagement doivent désormais intégrer pleinement les risques climatiques, qu’il s’agisse d’éviter les constructions en zones inondables ou de concevoir des réseaux d’assainissement capables d’absorber des épisodes pluvieux exceptionnels. Autrement dit, dépasser les approches fragmentées pour inscrire l’action publique dans une vision d’ensemble, pensée à l’échelle des territoires.

Maintenir le cap de la stratégie nationale de l’eau

Au fil des échanges, la question de la stratégie hydrique nationale a également été abordée, notamment les grands chantiers engagés autour de la construction de barrages, du dessalement de l’eau de mer et de la réutilisation des eaux usées. Sur ce point, Charafat Afailal se montre claire : les épisodes récents ne doivent pas conduire à remettre en cause les orientations déjà arrêtées. Elle rappelle que le secteur de l’eau tend à retrouver une visibilité politique surtout lors des périodes de sécheresse ou d’inondations, avant de s’effacer derrière d’autres priorités. «Ce serait une grande erreur de mettre le programme prioritaire dans le placard», avertit-elle, mettant en avant la nécessité de respecter les échéances et de poursuivre les investissements engagés, même lorsque l’abondance d’eau semble momentanément atténuer les tensions.

«Normalement, cette abondance devrait servir à créer une réserve stratégique», rappelle-t-elle. Encore faut-il, ajoute-t-elle en substance, éviter de considérer ces volumes comme un surplus dont il faudrait rapidement se défaire. Dans le même temps, plusieurs effets positifs se dessinent déjà : recharge des nappes souterraines, rééquilibrage de certains écosystèmes et amélioration significative du taux de remplissage des barrages. Autant d’éléments qui invitent à envisager ces épisodes pluvieux non comme une parenthèse, mais comme une ressource à intégrer dans une vision de long terme.
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