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La suppression de la Caisse de compensation pénalisera la classe moyenne (Driss Khrouz)

Si la suppression de la Caisse de compensation s’impose comme une nécessité économique et sociale, tant le principe qui la sous-tend est injuste, en revanche la réponse donnée aujourd’hui qui consiste à aider directement dix millions de personnes risque d’avoir un certain nombre d’effets pervers sur la classe moyenne qui ne bénéficiera pas de cette aide sociale et qui sera pénalisée par la disparition de la Caisse. Tel est l’avis du docteur en économie et gestion Driss Khrouz, pour qui la classe moyenne, véritable vecteur de développement et de capital humain, serait de ce fait amenée à basculer progressivement vers des activités précaires et informelles.

La question des aides sociales directes et du Registre social unifié ne date pas d’aujourd’hui. Elle remonte en effet aux années 80 du siècle dernier, à l’époque du Programme d’ajustement structurel, où on comptait quelque 136 programmes sociaux au Maroc, «dont beaucoup étaient mal utilisés et très peu évalués», selon les termes employés par Driss Khrouz. «Et ce gouvernement, qui a réalisé des études d’évaluation très intéressantes, utilisées en partie pour la première fois, fait du bon travail sur le plan social», en optimisant les différents programmes dispersés, estime le docteur en économie et gestion. Il souligne toutefois la diminution remarquable des fonds alloués à la Caisse de compensation, qui ne seront en 2026 que de l’ordre de 6 à 8 milliards de dirhams, alors qu’on a dépensé quelque 180 milliards de dirhams durant la période allant de 2015 à 2022.



Les aides sociales, qui sont conjoncturellement opportunes, vont créer des problèmes à moyen et long termes. Pourquoi? De l’avis de M. Khrouz, invité de l’émission l’Info en Face du Groupe «Le Matin», «ces aides directes vont développer une capacité à financer la demande, alors que la demande qui devrait être faite au Maroc est censée passer plutôt par une disponibilité des services sociaux, c’est-à-dire une école publique de qualité, des établissements de santé publics de qualité, la création d’emplois pour les jeunes, le développement rural, le développement des régions, etc.». «Nous distribuons des revenus, ce qui calme les besoins, mais en même temps il y a des “appels d’air”, car le vrai problème est de savoir comment accompagner cela d’une politique de salaires, de maîtrise de l’inflation, de souveraineté alimentaire et de réduction des disparités territoriales et sociales», ajoute-t-il, faisant remarquer que les aides directes «c’est très bien», mais elles restent insuffisantes.

Et le docteur en économie et gestion de poursuivre que «les dix millions de personnes concernées, à juste titre, par les aides directes ne constituent pas la classe moyenne». Et l’un des problèmes que nous avons au Maroc, explique-t-il, «tient au fait de la réduction qualitative (plutôt que quantitative) de cette classe moyenne, qui compte 11 à 12 millions de citoyens qui constituent la véritable dynamique de développement et du capital humain, et qui peuvent basculer progressivement vers des activités précaires et informelles».

Concernant la suppression progressive de la Caisse de compensation, M. Khrouz estime qu’il s’agit d’une nécessité économique et sociale, mais «la réponse apportée aujourd’hui, qui consiste à aider 10 millions de personnes, risque aussi d’avoir un certain nombre d’effets pervers sur la classe moyenne, qui ne touchera pas les aides sociales et qui en revanche sera pénalisée par la suppression de la Caisse de compensation».

Les ménages marocains sont devenus très endettés

Par ailleurs, indique M. Khrouz, les ménages marocains, qui ont déjà puisé dans leur épargne pour faire face à la crise de la Covid-19, se trouvent aujourd’hui lourdement endettés et leur niveau de vie a baissé. Et de se demander quelle est la valeur nutritionnelle aujourd’hui du panier de la ménagère, qui ne représente plus grand-chose, puisqu’il contient des biens que les Marocains ne consomment plus. «Aujourd’hui, les Marocains ne consomment plus comme dans les années 1990, mais consomment ce qu’ils voient», note le docteur en économie et gestion, d’où, selon lui, la nécessité de recomposer le panier (de la ménagère), de même qu’il faut recomposer certains chiffres comme ceux relatifs au chômage. «Quand on dit aujourd’hui qu’il y a 1.160.000 chômeurs, par exemple, c’est totalement faux, pour la simple raison qu’il y a énormément de personnes qui, à force d’être inscrites comme demandeuses d’emploi, finissent par aller voir ailleurs et donc cessent de demander», explique-t-il, en spécifiant qu’il s’agit plutôt de «chômeurs demandeurs d’emploi», et qu’il faut donc clarifier le concept, étant donné que le nombre de personnes sans activité est bien supérieur.

Au sujet de l’inflation, M. Khrouz estime que lorsqu’on observe la hausse des prix des besoins urgents des Marocains, on se rend compte que son taux est beaucoup plus élevé. «On raisonne encore en 2023 et 2024 comme si les besoins de consommation et le panier de la ménagère étaient les mêmes que dans les années 1990. Or la prochaine enquête nationale montrera, à travers les revenus, les modes de consommation et d’habitat, que le mode de vie des Marocains a radicalement changé sous l’effet de la nécessité, et que la pauvreté ressentie en conséquence est beaucoup plus importante», explique encore M. Khrouz, soulignant que les Marocains, en particulier les jeunes qui sont plus connectés aux réseaux sociaux, ne considèrent pas ce qui se passe dans leurs villages ou petites villes, mais plutôt ce qui se passe dans le monde.
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