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Mardi 03 Mars 2026
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Le triple défi que les journalistes marocains doivent apprendre à raconter

Organisé le 26 février à Casablanca par l'Agence marocaine pour l'efficacité énergétique (AMEE), avec l'appui du ministère de la Transition énergétique et du développement durable ainsi que de la coopération allemande GIZ, un atelier de sensibilisation a réuni une vingtaine de journalistes de la presse nationale. Objectif : renforcer leurs capacités à traiter les questions énergétiques et environnementales, à l'heure où la décarbonation devient impérative pour le climat comme pour la compétitivité de l'économie marocaine face au mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne.

86% d'énergies carbonées dans le bouquet primaire. 93,6% de l'énergie consommée importée. Une facture énergétique qui pèse entre 6 et 7% du PIB, contre 2,2% en France. Des émissions de gaz à effet de serre qui ont plus que doublé depuis 1990. Les chiffres, exposés ce 26 février, ont le mérite de la brutalité. Valéry Laramée de Tannenberg, rédacteur en chef et président de l'Association des journalistes de l'environnement, les égrène devant des confrères marocains venus de différents supports médiatiques. «L'essentiel de l'énergie que vous importez, c'est 94% de celle que vous consommez. Et cette tendance se dégrade puisque le taux de dépendance énergétique a crû de 87% depuis le début du siècle», pose-t-il d'emblée.

Un bouquet électrique sous domination fossile

L'atelier, conçu en cinq séquences, des enjeux énergétiques à l'exercice pratique de rédaction, n'a rien d'un séminaire académique. C'est un exercice de lucidité collective. Hafsa Housni, chef de service communication de l'AMEE, en a posé le cadre : «Cette initiative vise à renforcer les connaissances des journalistes et leurs capacités à assurer un traitement rigoureux et pédagogique de ces thématiques». Le panorama dressé par le formateur ne laisse guère de place à l'optimisme de circonstance. Le charbon fournit 59% de l'électricité produite au Maroc en 2024. L'éolien assure 20%, ce qu'il qualifie de «tout à fait intéressant, pourvu que ça dure». Le taux de carbonation de l'électricité s'établit à 65%. En émissions par habitant, le Maroc est passé de 1,7 tonne de CO2 équivalent en 1990 à 2,8 tonnes en 2024. «C'est le double si on ne tient pas compte des importations», précise le journaliste français en évoquant le cas de la France. Le Royaume ne représente que 0,2% des émissions mondiales, mais la dynamique est nettement haussière : +250% pour la production d'électricité depuis 1990, +300% pour les bâtiments et les transports, +180% pour la gestion des déchets.

La CDN3, une ambition conditionnée

La troisième contribution nationale déterminée (CDN3), soumise à l'ONU en 2025 (le Maroc étant l'un des rares pays à avoir déjà transmis sa troisième contribution), fixe un objectif de réduction de 53% des émissions entre 2010 et 2035 par rapport à un scénario tendanciel. En termes réels, cela reviendrait à stabiliser les émissions sur cette période, le scénario de référence prévoyant un quasi-doublement à 166,47 millions de tonnes équivalent CO2. Mais Laramée de Tannenberg pointe un angle mort : sur les 53% annoncés, 31,4% sont conditionnés au financement international. «Une bonne partie des projets ne se feront que si les pays les plus développés contribuent à les financer», souligne-t-il, renvoyant au tableau de la CDN3 qui distingue 36 projets inconditionnels et 54 conditionnels, pour 90 actions visant 88,23 millions de tonnes de CO2 évitées. La stratégie nationale d'efficacité énergétique à l'horizon 2030 cible, elle, une réduction de 20% des consommations ( 28 Mtep et 119 Mt CO2), répartie entre transports (24%), industrie (22%), bâtiment (14%) et agriculture-éclairage public (13%).

Quand l'efficacité énergétique se rembourse en quelques mois

Le programme d'appui à l'efficacité énergétique (PEEM), lancé en 2021 avec la GIZ, affiche des résultats tangibles. Sur 300 bâtiments audités, 2 GWh d'économies annuelles sont réalisés, avec un potentiel de 19 GWh. Les 103 entreprises industrielles embarquées ont généré 43 GWh d'économies et évité 29.100 tonnes de CO2 par an. Pour l'éclairage public, 17 communes visent 45 GWh d'économies. Au total : 800 professionnels formés, dont 28% de femmes, 180 millions de dirhams d'investissement privé, 76.000 tonnes de CO2 évitées et création du label ThermoPro. L'accélérateur de l'efficacité énergétique dans l'industrie (AEEIM), lancé avec l'ONUDI, complète ce dispositif. Ses 45 entreprises ont réduit leur consommation de 42 GWh par an (-9 %), évitant 18.000 tonnes de CO2. Les cas présentés sont éloquents : une entreprise agroalimentaire a investi 203.000 dirhams pour un retour de deux mois ; une entreprise chimique a économisé 13% de sa consommation pour 13.000 dirhams, avec un retour en quatre mois. Dans le secteur halieutique, une entreprise a investi 23,6 millions de dirhams et réduit de 20% sa consommation grâce à une centrale photovoltaïque de 220 kWc et à la maintenance prédictive, pour un retour sur investissement de sept ans.

Le MACF, aiguillon de la compétitivité verte

Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF), opérationnel dès 2027, constitue une rupture pour les exportateurs marocains. «Moins les produits des pays tiers seront carbonés, moins ils seront pénalisés à l'export vers l'Union européenne», résume le formateur. Le dispositif cible l'acier, l'aluminium, les engrais azotés, le ciment, l'hydrogène et l'électricité. Les importateurs devront acquérir des certificats alignés sur les quotas européens : environ 70 euros (700 dirhams) la tonne. Pour un exportateur d'engrais phosphatés et azotés, la contrainte est frontale. Le formateur prévient : «Dans l'avenir, il touchera beaucoup plus de produits. On parle de 200 produits, plus des produits finis». Et le Maroc ne sera pas le seul concerné. La Chine a unifié ses marchés du carbone, la Turquie prépare le sien, l'Ukraine s'y engage malgré le conflit, et d'autres MACF sont annoncés au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis. La décarbonation n'est plus un choix environnemental. C'est un impératif commercial qui conditionne l'accès aux marchés les plus solvables de la planète.

Former ceux qui raconteront la transition

La dernière partie de cet atelier a mis les rédactions au travail sur le dessalement de l'eau de mer, sous l'angle énergétique. Les groupes ont posé les questions qui fâchent : quel besoin énergétique ? Quelles sources ? Le dessalement peut-il être durable s'il est alimenté par une électricité carbonée ? Un groupe a proposé un titre percutant : «Le coût salé du dessalement au Maroc». Le formateur leur a aussi livré sa boîte à outils : GIEC, UNFCCC, AIE, Global Carbon Project, Our World in Data. Et cette mise en garde : «On n'est jamais à l'abri de la solution miracle. Regardez les sources, regardez qui sont les auteurs et surtout qui les finance». La transition énergétique marocaine ne se jouera pas uniquement dans les ministères et les centrales. Elle se jouera aussi sur les colonnes des journaux et sur les écrans des télévisions.
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