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Mercredi 03 Juin 2026
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Nawal Chafay... le parcours inspirant d’une ancienne détenue

Vivre les affres de la prison, est bien plus qu’un épisode difficile, il marque une rupture brutale avec tout ce qui structurait jusque-là le quotidien, les repères, l’environnement, le relationnel et même la conception que l’on se fait de la vie. Nawal Chafay, aujourd’hui doctorante chercheuse en économie de gestion à l’Université Hassan II de Casablanca, a vécu cette rupture dans toute sa brutalité. Pourtant, elle n’a jamais baissé les bras. Son courage, sa résilience et sa ténacité ont eu raison de l’adversité qui l’a frappée dans la fleur de l’âge. Voici son récit.

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Il y a des épreuves qui brisent une vie. D’autres qui la redessinent, voire la relancent. Vivre les affres de la prison, est bien plus qu’un épisode difficile, il marque une rupture brutale avec tout ce qui structurait jusque-là le quotidien, les repères, l’environnement, le relationnel et même la conception que l’on se fait de la vie. Nawal Chafay, aujourd’hui doctorante chercheuse en économie de gestion à l’Université Hassan II de Casablanca, a vécu cette rupture dans toute sa brutalité. Condamnée en 2020 pour émission d’un chèque sans provision déposé par son ex-mari, Nawal n’avait jamais imaginé que son existence, paisible et ordinaire du reste, allait prendre cette tournure dramatique. Elle avait des projets, des rêves, des espoirs et des ambitions qu’elle tenait à concrétiser. Sauf que son parcours semblait s’écrire avec la plume de l’adversité, loin des schémas optimistes qui animent d’ordinaire les personnes de sa condition. Ancienne directrice générale d’une société d’assurance, elle a longtemps évolué dans un environnement exigeant, rythmé par les responsabilités, la gestion des équipes et la prise de décision. Un univers structuré, cadré où tout semble calculé avec rigueur et précision. Titulaire d’une licence en économie, d’un master en ingénierie logistique, d’un master en coaching ainsi que d’un certificat en assurance, tout la prédestinait à une brillante carrière professionnelle. Sauf que le destin en a décidé autrement.

Une confiance mise à l’épreuve

L’histoire de Nawal mérite d’être racontée, car c’est celle d’une femme qui a lutté sans répit contre l’acharnement du destin, d’une femme résiliente qui a pu avec courage et constance tracer sa voie, sans jamais perdre le cap, alors que les vicissitudes de la vie l’ont chahutée comme une plume dans la tempête. Après treize années de mariage, elle peine encore à comprendre comment une trajectoire aussi stable a pu être bouleversée. Elle évoque une confiance absolue, installée au fil du temps, faite de projets familiaux partagés, de quotidien construit à deux et de promesses faites avec beauoup de bonne foi, voire de naïveté. «Je n’ai pas commis cette erreur parce que j’ignorai la loi, mais parce que je faisais aveuglément confiance à mon mari», affirme-t-elle, comme si les mots eux-mêmes tentaient encore aujourd’hui de rattraper une réalité difficile à intégrer.
Son incarcération intervient en pleine pandémie de Covid-19, dans un contexte où l’isolement redouble la dureté de la détention. Les journées s’étirent dans une langueur accablante, les repères s’effacent, les visites se font rares, les perspectives incertaines. Son plus jeune enfant n’avait alors que deux ans et demi. L’éloignement de sa progéniture devient progressivement une douleur constante, presque intenable. Ce supplice meublait ses jours et ses nuits faits de solitude, d’introspection et de questionnements. Dans le même temps, une autre inquiétude s’installe durablement : sa mère, figure centrale de la cellule familiale et soutien essentiel auprès des enfants, devait subir une opération à cœur ouvert. La peur de ne pas pouvoir être présente auprès d’elle à ces moments décisifs la rongeait au paroxysme. L’angoisse de la perdre définitivement sans pouvoir lui rendre les derniers honneurs ajoutait à son désarroi. Dans ce chaos psychologique, elle refuse de se résigner ou de baisser les bras. Elle s’accroche à ce qui lui reste accessible dans le monde carcéral : l’apprentissage. Nawal se lance alors à corps perdu dans les études. Elle poursuit ainsi un master en actuariat et finance des marchés, tout en suivant plusieurs formations professionnelles accessibles en détention. Peu à peu, apprendre devient une manière de garder une prise sur le temps et de ne pas laisser l’enfermement définir entièrement ses choix et son avenir.

Après la prison, le poids des regards

Grâce à sa résilience et sa volonté d’acier, elle est sortie indemne et même plus forte encore de cette douloureuse expérience. Elle a perdu quelques années de sa vie, mais elle a fait un grand pas en avant. La détention a forgé sa personnalité et surtout elle lui a ouvert les yeux sur beaucoup de réalités qu’elle n’aurait pas pu voir et comprendre si elle n’était pas passé par la case prison. Mais malgré cette victoire sur l’isolement, sur le monde carcéral et les tentations de résignation, la partie était loin d’être finie à sa sortie du pénitencier.

Car «libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation», comme dit Victor Hugo. Elle doit affronter une autre épreuve : la société et le regard des autres, souvent silencieux mais réprobateur, était parfois plus étouffant que les murs qui l’enfermaient, confie-t-elle. «Paradoxalement, la sortie a été plus difficile que la détention. Une fois dehors, il faut affronter les regards, les préjugés et parfois les jugements silencieux de la société», explique-t-elle. Il fallait qu’elle reconquière sa liberté dans un environnement où tout semble avoir continué sans elle. La reconstruction s’impose alors comme un chemin long, fait d’ajustements invisibles, de patience et de reconquête progressive de soi.
Soutenue par ses enfants (âgés aujourd’hui de 21 ans, 14 ans et 8 ans), sa famille et l’Université Hassan II de Casablanca, elle reprend son parcours académique et s’oriente vers la recherche doctorale en économie de gestion. Son expérience nourrit aujourd’hui sa réflexion autant que son engagement en faveur des droits des femmes détenues et des anciennes prisonnières. Les enjeux de la réinsertion font désormais partie de la bataille qu’elle mène quotidiennement à cheval entre les mondes académique et carcéral. Elle veut ainsi contribuer à donner espoir à ceux et celles dont la prison a chamboulé le destin. C’est pourquoi elle aime à répéter : si l’on ne choisit pas toujours ce que la vie nous impose, on peut au moins choisir la manière dont on affronte les épreuves de la vie. Elle refuse le défaitisme, la posture victimaire et la résignation. Pour elle, rien n’est jamais définitivement perdu, pour peu que l’on garde le cap et que l’on accepte de recommencer avec toute l’énergie du désespoir. L’histoire de Nawal Chafay est certes celle d’une vie cahotée, mais elle est aussi et surtout celle d’une femme qui a apprivoisé l’adversité. «Le Matin» l’a rencontrée et elle a accepté de partager avec les lecteurs son parcours sans complexe ni fausse honte.

«Ce sont souvent les moments les plus difficiles qui nous permettent d’évoluer et de mieux nous connaître»

Le Matin : L’incarcération est souvent perçue comme une rupture difficile. Comment avez-vous traversé cette période ?
Nawal Chafay : Je ne considère pas mon passage par la case prison comme la fin d’une époque, ni même comme le début d’une autre. Je le vois plutôt comme une étape marquante de mon destin. Ce fut une parenthèse imposée, un moment d’arrêt qui m’a permis de réfléchir, de revoir mes priorités et de gagner en maturité. Cette expérience m’a appris bien plus qu’elle ne m’a ôté. J’ai compris que les épreuves peuvent soit nous briser, soit nous transformer. Tout dépend du regard que l’on porte sur elles. Pour ma part, j’ai choisi d’en faire une occasion de grandir. Je suis convaincue que ce sont souvent les moments les plus difficiles qui nous permettent d’évoluer et de mieux nous connaître.
Qu’est-ce qui vous a poussée à reprendre vos études, malgré le contexte disons peu favorable ?
Les études ont toujours occupé une place essentielle dans ma vie. Même lorsque mon corps était privé de liberté, mon esprit, lui, est resté libre. Apprendre a toujours été ma manière d’avancer, quelles que soient les circonstances. Mon parcours académique est riche et diversifié : une licence en économie, un master en ingénierie logistique, un master en coaching, un certificat en assurance, et aujourd’hui un doctorat. Pendant ma détention, j’ai choisi ne pas rompre cette dynamique en intégrant un master en actuariat et finance des marchés, un domaine exigeant qui représentait pour moi un véritable défi intellectuel. Au-delà des études universitaires, j’ai également suivi des formations professionnelles accessibles en milieu carcéral. Pour moi, chaque apprentissage est une façon de progresser. Je n’ai jamais cessé d’apprendre, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur de la prison.
La sortie de prison a-t-elle été, pour vous, plus difficile que la prison elle-même ?

Paradoxalement, la sortie a été plus difficile que la détention. Une fois dehors, il faut affronter les regards, les préjugés et parfois les jugements silencieux de la société. Quelle que soit l’histoire de la personne, l’incarcération laisse une étiquette dont il est difficile de se défaire. J’ai vécu cette période avec beaucoup de difficulté, car il faut non seulement se reconstruire soi-même, mais aussi retrouver sa place dans le regard des autres. Cependant, cette réalité m’a donné encore plus de motivation pour avancer. J’ai choisi de me concentrer sur ce que je pouvais construire plutôt que sur ce que les autres pouvaient penser. Il a fallu repartir de zéro, mais avec la conviction que mon avenir ne devait pas être défini par cette seule étape de ma vie.
Dans les moments les plus fragiles, sur qui ou sur quoi avez-vous pu vous appuyer ?
Je n’ai jamais été seule, et je mesure aujourd’hui la chance que cela représente. Pendant toute ma détention, j’ai bénéficié du soutien indéfectible de ma famille, en particulier de mes enfants, dont la présence et l’affection ont été une source de force immense. J’ai également bénéficié de l’accompagnement – ô combien précieux – de l’Université Hassan II de Casablanca, qui m’a permis de poursuivre mes études en facilitant mon accès aux cours et aux ressources pédagogiques. Ce soutien a été déterminant dans mon parcours. La résilience est importante, mais elle se nourrit aussi de la présence des autres. Derrière chaque reconstruction, il y a souvent des personnes qui tendent la main au bon moment.
Avec le recul, qu’aimeriez-vous dire à celles et ceux qui pensent que tout est terminé après une erreur ?
Je voudrais leur dire qu’une erreur, même lourde de conséquences, ne définit pas toute une existence. Une épreuve est une séquence dans un parcours, pas sa conclusion. La vie nous offre toujours la possibilité de nous relever, d’apprendre et de nous réinventer. Nos erreurs peuvent devenir des leçons, et parfois même la source de nos plus grandes réussites, à condition d’avoir le courage de les regarder en face et d’avancer. Personne ne connaît l’issue de son histoire. Tant que l’on est vivant, rien n’est définitivement écrit. Il y a toujours une possibilité de recommencer, de reconstruire et de donner un nouveau sens à son parcours.
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