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Reconstruction post-séisme : le renforcement de la résilience est l'affaire des secteurs public et privé

Le séisme aura-t-il été une occasion pour mettre en évidence le rôle du secteur privé dans le renforcement de la résilience ? Les secteurs public et privé sont-ils parvenus à travailler en synergie pour faire face à ce drame ? Quelle implication dans le chantier de reconstruction et de mise à niveau générale des régions sinistrées ? Réponses des experts.

Invités du webinaire «Talk spécial séisme» de «L’Info en Face», trois experts ont confronté leurs points de vue concernant la question du rôle des acteurs non publics dans le renforcement de la résilience. Il s’agit de Mohamed Jalil, SG de la Fédération marocaine du conseil et de l'ingénierie, de Abdelghani Youmni, économiste et spécialiste des politiques publiques, et de David Goeury, géographe et membre du laboratoire Médiations, sciences des liens, sciences de lieux de l’Université Sorbonne.

Séisme au Maroc : Inscrire l’élan de solidarité du secteur privé dans une réflexion à long terme

D’emblée, M. Jalil a tenu à rappeler que le rôle du secteur privé a été extrêmement important dès les premières heures après le drame. «Nous avons noté une participation active de certaines entreprises privées dans le désenclavement des communes et douars, dans le raccordement à l’électricité de ces zones, sans parler de l’élan de solidarité dont ont fait preuve beaucoup d’acteurs du secteur», a-t-il noté. Et de préciser le rôle des architectes et ingénieurs qui participent activement dans le cadre du programme de reconstruction. «Ce sont là juste des exemples pour dire que le rôle du secteur privé est déjà avéré et va certainement se poursuivre dans le cadre du programme de mise à niveau de la région», ajoute l’expert.

Mais ce point de vue n’est pas entièrement partagé par M. Youmni qui tient à faire le distinguo entre des initiatives à caractère solidaire, «ce qui est dans ce contexte une chose normale», et la dynamique plus globale visant l’inclusion de la région dans l’économie nationale menée par le secteur privé en partenariat avec l’État. «Pour moi, le secteur privé, les banques notamment, devront agir dans le cadre de partenariats public-privé pour venir au secours de cette région qui représente un tiers de la superficie du Maroc. Aussi, dans cette région, nous avons une population qui consomme 10% du PIB du Maroc et qui n'en produit que 5%, selon les données du Conseil économique, social et environnemental de 2017. Cette région ne produit pas beaucoup, et c’est sur ça que le secteur privé est attendu en termes de contribution», note l’économiste. Il revient dans ce sens à la notion du «Maroc oublié», expliquant qu’il devient urgent de l’intégrer dans l’économie. «Il est tout à fait normal que la locomotive de l’État soit actionnée en premier, mais il convient de signaler qu’avant l'Initiative Royale de lancer un programme de mise à niveau de cette région, il n’y a jamais eu de politiques publiques destinées à ces zones. Il y a eu des infrastructures routières, l’électrification, l’accès à l’eau potable, l’éducation, mais ce n’est pas une vision globale pour le développement socio-économique de la région. Il faut une vraie politique économique pour l’inclusion de la région dans l’économie nationale», explique M. Youmni. Et c’est là où le secteur privé est attendu en partenariat avec l’État.
Entre les deux points de vue, David Goeury préfère parler de temporalité et de la question d’échelle. «Nous avons eu une première temporalité qui est celle de l’urgence. Dans ce cas-là, c’est le secteur public qui se mobilise dans l’immédiat et à moindre niveau le secteur privé, du fait des activités de certains opérateurs sur le terrain, à l’instar des entreprises en charge de réhabiliter les routes, mais aussi certains acteurs du privé que l’on oublie souvent et qui sont les petites entreprises agricoles et commerciales qui se sont mobilisées aussi», indique l’expert. Il rappelle dans ce sens les efforts de ces acteurs privés pour redynamiser leurs activités, notamment agricoles, en procédant à leur échelle à la réparation des cours d’eau pour l’irrigation. Il y a également des efforts pour reprendre les activités économiques au niveau des souks communaux par exemple. Il y a aussi des opérateurs privés sur place qui sont en train de préparer leur réinvestissement. Il s’agit des professionnels du tourisme qui restaurent ou reconstruisent leurs établissements hôteliers, auberges ou maisons d’hôtes pour accueillir leurs clients dans les meilleures conditions. De l’autre côté, il y a les gros investisseurs, notamment dans le secteur touristique et agricole, qui ont vu leurs activités diminuer et qui s’emploient pour relancer la machine.

L’expert tient par ailleurs à relativiser la donnée concernant le PIB produit au niveau de la région pour deux raisons. Il explique d’abord que cette zone a une forte activité agricole «qui ne passe pas dans le PIB parce qu’elle est destinée à une économie de qualité auprès de la diaspora» (produits du terroir en premier lieu). Ensuite, il note que cette arrière-région bénéficie fortement à la ville de Marrakech. «Quand un touriste est attiré par le tourisme durable et de montagne dans le Haut Atlas, il passe inévitablement par Marrakech et y dépense de l’argent», note l’invité. Dans le même ordre d’idées, Mohamed Jalil ajoute que la région représente une spécificité du point de vue géomorphologique. Une zone qui a un profil rural, constituée principalement de reliefs, ce qui rend l’accès difficile, donc il y a beaucoup de défis à relever au niveau des infrastructures. De là découle l’interrogation sur le modèle économique adéquat à développer pour faire de la région un acteur actif de l’économie nationale.

Séisme : Ériger les régions sinistrées en zone franche, un modèle économique possible, mais...

Avant de répondre à cette question, Abdelghani Youmni exprime son souhait de voir cette dynamique de développement inclure tout le massif montagneux du Rif au Haut Atlas. «Si on arrive à déterminer le modèle économique qui permettra un développement à la région d’Al Haouz, il faut penser, dans un geste d’anticipation, à le généraliser dans le cadre d'une vision systémique et globale», note l’économiste. Par ailleurs, il appelle à réfléchir à ce modèle économique en alliant innovation et savoir-faire des locaux. Le modèle économique à construire, dans le cadre notamment du programme de reconstruction et de mise à niveau de la région, est un modèle d’avenir. M. Youmni expose dans ce sens le modèle expérimenté au Mexique ou en Inde, qui consiste à imaginer pour les régions sinistrées des zones franches pendant 10 ans où les entreprises, défiscalisées, pourront s’installer et créer des emplois et de la valeur ajoutée. La priorité est donnée dans ces zones à l’éco-tourisme et à l’artisanat. Aussi, la dynamique dans ces régions peut venir des universités en développant la recherche. Ce modèle, poursuit l’expert, ne doit pas oublier les femmes, une force économique majeure dans ces régions, en leur permettant de développer des activités génératrices de revenus.

Revenant à la question du rôle du secteur privé dans le renforcement de la résilience, David Goeury rappelle qu’il y a aujourd’hui des opérateurs privés sur place qui sont en train de préparer leur réinvestissement. Il s’agit notamment des professionnels du tourisme qui vont redynamiser l’activité et avec elle les coopératives, les petites activités agricoles, etc. En somme, que ce soit sous l'impulsion du secteur public ou du privé, ou les deux ensemble, la priorité selon les trois experts est de penser le modèle économique de relance de cette région dans le respect de sa spécificité. Il n’est pas question d’en faire un TGV de la croissance économique nationale, mais de lui permettre de se développer tout en préservant son authenticité.