Comment financer la
transition verte dans un monde marqué par la raréfaction des ressources publiques, la montée des tensions géopolitiques et l’accélération des effets du
changement climatique ? La question a été au centre des discussions mardi 23 juin, lors de la deuxième journée du
Congrès mondial de Cités et gouvernements locaux unis (CGLU), organisé à Tanger. Réunis dans le cadre d’un débat consacré à l’architecture financière nécessaire pour le
«Grow Green», responsables publics, élus territoriaux et experts du
financement ont convergé vers une même conviction : les territoires doivent désormais être placés au cœur des mécanismes de financement du développement durable. Pendant longtemps, les discussions sur l’architecture financière internationale se sont concentrées sur les États, les banques multilatérales de développement et les
marchés financiers. Pourtant, les défis du XXIe siècle se matérialisent avant tout dans les villes et les régions.
Les territoires, nouveaux moteurs de la transition verte
«C’est dans les territoires que se concentrent les besoins en infrastructures, en mobilité, en eau, en énergie ou encore en logement», a souligné
Khalid Safir, directeur général de la
Caisse de dépôt et de gestion (CDG). Selon lui, les enjeux globaux sont devenus des réalités territoriales, imposant une refonte des mécanismes de financement afin de rapprocher les ressources des besoins locaux. Dans un contexte où les ressources publiques sont sous pression, il estime que l’enjeu n’est plus seulement de mobiliser davantage de capitaux, mais surtout de les orienter vers les projets à fort impact économique, social et environnemental. La montée en puissance de la finance climatique, des banques régionales de développement et de la
coopération Sud-Sud ouvre, selon lui, une opportunité pour construire une architecture financière plus proche des réalités locales.
S’appuyant sur l’expérience marocaine en matière de
régionalisation et de
développement durable, Khalid Safir a plaidé pour une meilleure articulation entre financements internationaux et priorités territoriales. «La
transition verte ne se décrète pas depuis les sièges des institutions internationales. Elle se construit territoire par territoire, projet par projet», a-t-il affirmé, appelant à une coopération renforcée entre collectivités, banques de développement et investisseurs privés.
Des collectivités confrontées à des défis de plus en plus complexes
La pression est particulièrement forte sur les collectivités territoriales. Sécheresse, stress hydrique, inondations, incendies, hausse des températures : les élus locaux sont en première ligne face aux conséquences du changement climatique.
Mbarka Bouaïda, présidente de la région de
Guelmim-Oued Noun, a rappelé que les responsables territoriaux étaient quotidiennement interpellés sur des questions aussi concrètes que l’accès à l’eau, la résilience agricole ou la protection contre les catastrophes naturelles. Dans ce contexte, la transition verte ne peut plus être considérée comme une politique sectorielle. Elle devient un enjeu transversal qui touche l’aménagement du territoire, les infrastructures, l’agriculture, la mobilité et l’emploi.
Le défi de la bancabilité des projets
Si les besoins sont immenses, l’accès au financement demeure un défi majeur. Pour
Rachid El Abdi, président de la région de
Rabat-Salé-Kénitra, le problème n’est pas nécessairement l’absence de capitaux. Les financements existent, mais ils exigent des projets structurés, cohérents et capables de démontrer leur viabilité économique et environnementale. Les collectivités doivent désormais apprendre à parler le langage des investisseurs et des institutions financières internationales. Cela suppose une montée en compétences, une meilleure gouvernance et une capacité accrue à produire des projets «bancables». Cette problématique a également été mise en avant par Moustapha Loudini, représentant du ministère de l’Intérieur, qui a insisté sur la nécessité de renforcer les capacités techniques des collectivités et d’améliorer la qualité des projets présentés aux bailleurs de fonds.
Une nouvelle culture du risque
Face à ces enjeux, les
institutions financières publiques marocaines adaptent progressivement leurs méthodes. Le
Fonds d’équipement communal (FEC) a ainsi intégré depuis plusieurs années les critères environnementaux, sociaux et climatiques dans l’évaluation des projets qu’il finance. Son secrétaire général,
Hassan Rahmani, a expliqué que les risques liés à la sécheresse, aux inondations ou à la biodiversité étaient désormais analysés au même titre que les risques financiers traditionnels. Cette évolution traduit un changement profond : le financement du développement ne consiste plus uniquement à construire des infrastructures, mais aussi à garantir leur résilience face aux bouleversements climatiques.
La transition verte, une question de gouvernance
Au-delà du financement, plusieurs intervenants ont insisté sur la dimension institutionnelle du défi. Le ministre de l’Inclusion économique,
Younes Sekkouri, a plaidé pour une approche plus réaliste des territoires. Selon lui, les projets verts ne peuvent réussir sans prendre en compte les réalités humaines, politiques et sociales auxquelles sont confrontés les élus locaux. Il a notamment souligné la nécessité de former une nouvelle génération de responsables capables de faire le lien entre vision politique, ingénierie financière et développement territorial. «Les territoires sont une réalité humaine, sociologique, politique et économique», a-t-il rappelé. L’intelligence locale comme condition de réussite L’une des interventions les plus marquantes est venue d’Antonio Lucio Gil, président de la fondation espagnole CONAMA, qui a comparé les acteurs locaux aux «pilotes de port». Selon cette métaphore, les grands navires peuvent disposer des meilleures technologies et des plus importantes ressources financières, mais ils ne peuvent accoster sans l’aide de ceux qui connaissent les courants, les marées et les spécificités du territoire. Pour l’expert espagnol, de nombreux projets internationaux ont échoué faute d’avoir suffisamment intégré les dynamiques locales et les réalités culturelles des communautés concernées. «Il n’y a pas d’intelligence globale sans intelligence locale», a-t-il conclu.
Vers une nouvelle architecture financière territoriale
La transition verte ne pourra être financée durablement que si les collectivités territoriales deviennent des acteurs à part entière de l’architecture financière mondiale. C’est l’idée qui s’est imposée au fil des échanges. Cela implique davantage de partenariats entre États, régions, institutions financières et secteur privé, mais aussi le développement de nouveaux outils : fonds régionaux verts, obligations vertes, mécanismes de partage des risques ou encore finance climatique. Et le Maroc semble engagé dans cette voie. Entre régionalisation avancée, réforme des finances locales et ouverture croissante aux financements internationaux, le Royaume cherche à construire un modèle où le territoire devient non seulement le bénéficiaire, mais aussi l’un des moteurs de la transformation durable.