Le Matin : Dans un contexte marqué par l’hyperconnexion et la généralisation des usages numériques, quels usages des écrans et des réseaux sociaux suscitent aujourd’hui le plus d’inquiétude chez les professionnels de la santé ?
Dr Faissal Bougar : Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est pas «l’addiction aux écrans» au sens strict du terme qui inquiète aujourd’hui. Cette notion n’est d’ailleurs pas formellement reconnue comme un trouble spécifique dans le DSM-5, référence internationale en psychiatrie pour la classification des troubles mentaux. Ce qui devrait, en revanche, retenir notre attention, c’est la reconfiguration progressive et silencieuse de notre rapport au plaisir, au temps et à l’attention. Nous sommes désormais confrontés à des mécanismes de renforcement intermittent parfaitement intégrés aux usages numériques : scroll infini, notifications constantes, flux de contenus courts et instantanés. Le cerveau est sollicité en continu, sans effort cognitif réel, mais avec une succession de micro-récompenses imprévisibles. Ce fonctionnement entretient une forme d’attente permanente, qui pousse à revenir, encore et encore, vers l’écran. C’est précisément ce type de conditionnement qui s’avère le plus puissant sur le plan comportemental : il ne repose pas sur une dépendance brutale, mais sur une habitude progressive, installée dans la répétition et la gratification immédiate. Sur le plan clinique, cela se traduit, souvent par une perte de tolérance à l’ennui, une difficulté à soutenir l’attention et une dépendance à la stimulation externe. Ce phénomène ne s’arrête pas là. Il peut aussi ouvrir la voie à d’autres conduites numériques, notamment la consommation de contenus pornographiques. Dans ce cas, les effets peuvent être encore plus marqués sur le système de récompense, avec une stimulation plus intense et plus immédiate du cerveau. Au-delà de l’aspect neurologique, c’est aussi la perception de soi et des relations qui peut être progressivement influencée. La répétition de ces contenus, dans un cadre de consommation isolé et rapide, peut modifier les attentes affectives, la représentation de l’intimité et, plus largement, la manière d’entrer en relation avec l’autre.
Pourquoi certaines personnes développent-elles des comportements de dépendance alors que d’autres, exposées aux mêmes environnements, y échappent ?
Il n’existe jamais une cause unique, mais plutôt une combinaison de vulnérabilités qui s’entrecroisent. On distingue généralement trois grands niveaux d’explication :
• Biologique : une sensibilité variable du système dopaminergique, parfois liée à des facteurs génétiques, peut influencer la réactivité au plaisir et à la récompense.
• Psychologique : l’impulsivité, la recherche de sensations, les difficultés à réguler les émotions ou la faible tolérance à la frustration constituent des facteurs de fragilité.
• Environnemental : l’exposition précoce, le stress chronique, l’isolement social ou encore l’accessibilité des comportements ou des substances jouent également un rôle déterminant.
Mais en pratique clinique, un élément revient de manière centrale : la fonction de l’addiction. Elle n’est jamais anodine. Elle vient souvent apaiser une souffrance, combler un vide, réduire une anxiété ou offrir une illusion de contrôle. Autrement dit, ce n’est pas uniquement le produit ou le comportement en lui-même qui crée la dépendance, mais la place qu’il vient occuper dans l’équilibre psychique de la personne.
Pourquoi est-il si difficile d’arrêter, même lorsque la personne en a la volonté ?
La volonté n’agit qu’à un seul niveau, alors que l’addiction, elle, s’installe simultanément à plusieurs étages du fonctionnement humain. On retrouve classiquement trois dimensions :
• Neurobiologique : le cerveau a appris à associer le comportement ou la substance à une solution rapide de soulagement ou de plaisir. Les circuits de la récompense sont alors renforcés et deviennent plus réactifs.
• Psychologique : l’addiction s’inscrit progressivement comme un mode de régulation émotionnelle, une manière de faire face à l’anxiété, au vide ou au stress.
• Comportemental : des automatismes se mettent en place, avec des déclencheurs identifiés et des routines souvent inconscientes. Dans ce contexte, demander un arrêt «par la seule volonté» revient à solliciter un levier unique face à un système devenu complexe et intégré. La volonté reste un élément essentiel, mais elle est rarement suffisante à elle seule pour inverser le processus.
Dans quelle mesure l’anxiété, le stress et la dépression favorisent-ils les comportements addictifs ?
Le lien entre anxiété, stress, dépression et addictions est particulièrement étroit. Dans de nombreux cas, l’addiction s’installe comme une forme d’automédication. Face à l’anxiété, le comportement addictif sert souvent à apaiser. Face au stress, il permet de relâcher temporairement la pression. Et dans les états dépressifs, il peut devenir un moyen de combler le vide, de retrouver une sensation, même brève, de vitalité. À court terme, ce mécanisme donne une impression d’efficacité : il soulage, il détourne, il anesthésie. Mais à moyen et long terme, il fragilise davantage l’équilibre psychique. Progressivement, le cerveau s’habitue à une régulation externe des émotions et perd en partie sa capacité à s’autoréguler. C’est ainsi que s’installe le cercle vicieux bien connu en clinique : souffrance, consommation, soulagement temporaire, puis aggravation de la souffrance, qui relance à nouveau le comportement.
Quelles sont, aujourd’hui, les approches thérapeutiques qui montrent de réels résultats dans la prise en charge des addictions ?
Il n’existe pas de méthode miracle, mais plusieurs approches ont aujourd’hui fait leurs preuves, notamment lorsqu’elles sont combinées et adaptées au profil de chaque patient. L’entretien motivationnel occupe une place centrale. Il permet notamment de travailler l’ambivalence, souvent très présente chez les personnes concernées, entre désir de changement et maintien du comportement. D’autres approches se sont aussi imposées au fil des années :
• Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC), qui agissent sur les déclencheurs, les pensées automatiques et proposent des stratégies concrètes de gestion des situations à risque.
• Les approches basées sur la pleine conscience, qui aident à mieux observer les envies et les «cravings» sans y répondre de manière automatique.
• Les modèles de réduction des risques, qui ne visent pas systématiquement l’abstinence immédiate, mais une amélioration progressive et réaliste des comportements.
• Le travail sur les traumatismes, lorsqu’ils sont identifiés, notamment à travers des approches comme l’EMDR (acronyme de désensibilisation et retraitement par les mouvements oculaires), ou des thérapies intégratives.
Ce qui distingue les approches actuelles des modèles plus anciens, c’est ce changement de paradigme : on n’est plus uniquement dans une logique d’arrêt et de volonté, mais dans une compréhension fine du fonctionnement psychologique, émotionnel et comportemental de la personne.
Pourquoi les rechutes sont-elles si fréquentes dans les processus d’addiction, et comment peut-on les prévenir ?
Dans de nombreux cas, la rechute est partie intégrante du processus de rétablissement. En effet, le cerveau conserve en mémoire les anciens circuits de récompense, qui peuvent être réactivés même après une période d’arrêt. Les rechutes surviennent alors le plus souvent dans trois types de situations : le stress émotionnel, qui fragilise les capacités de contrôle ; l’exposition à des indices déclencheurs, comme certains lieux, personnes ou habitudes associés au comportement et le sentiment de contrôle retrouvé, parfois trompeur, qui conduit à penser qu’«une seule fois» est possible sans conséquence.
Dans ce contexte, l’enjeu n’est pas tant d’éviter les rechutes, qui est d’ailleurs un objectif souvent irréaliste, que de les anticiper, de les comprendre et surtout d’y réagir rapidement lorsqu’elles surviennent. Il faut savoir qu’une rechute ne remet pas en cause les progrès réalisés. Elle constitue plutôt un indicateur précieux : celui des fragilités encore présentes et des situations à mieux apprivoiser dans la durée.
Que peut-on dire à une personne qui se sent prisonnière d’une addiction ?
À une personne qui se sent prisonnière d’une addiction, il faut d’abord rappeler une chose essentielle, sans dramatiser ni banaliser : ce n’est pas une question de faiblesse. L’addiction s’installe parce que le cerveau a appris un mécanisme de soulagement rapide, efficace à court terme, mais progressivement coûteux. Et ce qui a été appris peut, dans une certaine mesure, se désapprendre. Ce processus ne se fait ni dans l’urgence ni dans la solitude. Il demande du temps, des ajustements progressifs et, le plus souvent, un accompagnement adapté. Le déclic intervient fréquemment lorsque la perception change : quand les conséquences prennent plus de place que les bénéfices ressentis. À partir de ce moment, l’enjeu n’est plus la perfection ni l’arrêt immédiat, mais la reconquête graduelle du contrôle, étape après étape.
