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Après la CAN, une tristesse qui dépasse le football : comprendre un trauma collectif

Trois semaines après la finale chaotique de la CAN 2025, le sentiment de désillusion persiste au sein de la société marocaine. Cette défaite, vécue comme une rupture brutale du rêve commun, a mis en lumière un véritable trauma collectif, où le football dépasse le cadre du jeu pour devenir un puissant régulateur émotionnel. Éclairage d’Amine Ghannam, psychologue clinicien, psychothérapeute spécialisé en traumatismes, stress et addictions.

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Le Matin : Pour beaucoup de Marocains, la défaite en finale de la Coupe d’Afrique des Nations a été vécue très douloureusement. Comment expliquer une telle intensité émotionnelle ?

Amine Ghannam :
La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) représente bien plus qu’un simple événement sportif pour les Marocains. Elle constitue un symbole d’espoir partagé, un moment rare où toute la nation se rassemble autour d’un même rêve. Après l’élan exceptionnel suscité par la Coupe du Monde 2022, les attentes étaient extrêmement élevées. La défaite n’a donc pas seulement mis fin à un parcours sportif prometteur, elle a aussi provoqué un chagrin profond, durable et largement collectif.

Après la CAN, une tristesse qui dépasse le football : comprendre un trauma collectif



Peut-on parler, sur le plan psychologique, d’un véritable choc collectif ?

Oui, tout à fait. Le football joue un rôle symbolique majeur dans notre société. Il crée du lien, renforce l’identité collective et permet le partage des émotions. Lorsqu’il y a victoire, c’est une fierté collective qui s’exprime. À l’inverse, la défaite peut être vécue comme une rupture brutale du rêve commun, ouvrant la voie à ce que l’on peut appeler un trauma collectif.



Comment définissez-vous ce concept de trauma collectif dans ce contexte précis ?

Le trauma collectif ne se définit pas uniquement par un événement violent ou dramatique, mais par une expérience partagée de perte, de choc émotionnel et de désillusion, qui affecte un groupe dans son ensemble. Dans le contexte de cette CAN, la défaite vient rompre une continuité d’espoir et fragiliser l’équilibre émotionnel collectif construit autour de l’idée de réussite et de reconnaissance. D’un point de vue psychologique, cette situation peut être comprise comme une blessure narcissique collective, souvent associée aux dynamiques de trauma collectif. Après avoir été portés par une image positive et reconnue à l’échelle internationale, de nombreux Marocains ont intégré, consciemment ou non, l’idée que la victoire était possible, voire attendue. La perte réactive alors des affects d’échec, de déception et parfois de colère, qui dépassent largement le cadre sportif.

Pourquoi certaines réactions ont-elles été particulièrement vives chez certains individus ?

Parce que, pour certaines personnes, ce trauma collectif peut agir comme un déclencheur émotionnel individuel. Il peut réveiller des blessures personnelles anciennes : sentiment d’impuissance, manque de reconnaissance, échecs de vie ou difficultés sociales. C’est cette résonance entre l’histoire collective et l’histoire intime qui explique l’intensité des réactions observées. Les sentiments de tristesse ou de colère ressentis après la défaite sont des émotions humaines et normales. Parler de trauma collectif ne vise donc pas à pathologiser ces réactions, mais à les reconnaître. Car ce qui n’est pas reconnu a tendance à se figer et à produire un mal-être durable.



Vous expliquez que le football est devenu un véritable régulateur émotionnel pour les Marocains. Pouvez-vous préciser ?

Ces dernières années, le football s’est progressivement imposé comme un véritable régulateur émotionnel de la vie quotidienne pour de nombreux Marocains. Bien au-delà du divertissement, il est devenu un espace où se déposent espoirs, frustrations et besoins de reconnaissance collective. Les émotions liées au football semblent aujourd’hui rythmer, amplifier ou apaiser l’état affectif général de la population.

Sur le plan psychologique, ce phénomène s’explique par le contexte social et émotionnel dans lequel évoluent de nombreux citoyens. Face aux difficultés du quotidien, aux incertitudes économiques et au sentiment de manque de perspectives, le football offre un moment de suspension psychique. Il permet une décharge émotionnelle, une identification positive et un sentiment d’appartenance qui viennent temporairement compenser les tensions accumulées.

L’équipe nationale joue alors le rôle d’un support de régulation collective. Lorsqu’elle gagne, elle stimule des affects positifs – joie, fierté, enthousiasme – qui redonnent de l’énergie et renforcent le lien social. Elle agit comme une dynamo émotionnelle, capable de mobiliser l’espoir et de restaurer, même brièvement, une image valorisée de soi et du groupe.

Que se passe-t-il psychiquement lorsque cette fonction régulatrice est brutalement interrompue par une défaite, comme lors de la CAN ?

À l’inverse, lorsque cette fonction régulatrice est brutalement interrompue par la défaite, l’équilibre émotionnel collectif se fragilise. Ce qui s’effondre n’est pas seulement un résultat sportif, mais un mécanisme psychique de compensation. La tristesse ressentie devient alors plus intense, car elle ne concerne pas uniquement le football, mais la perte d’un espace symbolique de soulagement émotionnel.



Cette dépendance émotionnelle au football comporte-t-elle des risques ?

Oui, car elle révèle une externalisation du bonheur. La joie est projetée sur un événement collectif plutôt que construite à partir de ressources internes ou de réussites personnelles. Ce mode de régulation rend plus vulnérable aux chocs émotionnels lorsque l’issue est négative, comme cela a été le cas lors de cette CAN.

Comment passer alors du trauma collectif à une forme de résilience collective ?

Le premier pas est la mise en mots. Parler de cette défaite, échanger, partager les ressentis permet de transformer un choc brut en expérience psychiquement élaborable. Le partage social des émotions est un puissant facteur de réparation collective. Il est essentiel de replacer la CAN dans une perspective symbolique plus large. Elle est un support d’identification et d’espoir, mais elle ne peut porter à elle seule l’identité et la valeur d’un peuple. Lorsqu’un trauma collectif est reconnu et pensé, il peut devenir un levier de maturation émotionnelle et de résilience collective. La force d’une société ne se mesure pas uniquement à ses victoires, mais à sa capacité à traverser les désillusions sans perdre son humanité, sa dignité et son espoir.
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