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Compléments alimentaires «beauté» : la face cachée d’une tendance virale

Collagène, biotine, zinc, vitamines… s’imposent aujourd’hui comme des incontournables des routines beauté en ligne. Présentés comme des solutions rapides pour améliorer la peau ou les cheveux, ces produits soulèvent pourtant de sérieuses questions sur leur efficacité réelle et leurs risques pour la santé.

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Sur Instagram, TikTok ou YouTube, le phénomène est devenu omniprésent. De nombreuses influenceuses marocaines, parfois suivies par des centaines de milliers d’abonnés, vantent les mérites de poudres de collagène, de gélules de biotine ou de vitamines présentées comme des alliées indispensables pour une peau lumineuse, des cheveux forts et une silhouette parfaite. À coups de codes promotionnels et de témoignages séduisants, ces produits dits «beauté» s’invitent dans le quotidien de milliers de femmes, souvent tentées de les acheter et de les consommer sans avis médical. Dans un contexte où l’image est devenue centrale, ces compléments apparaissent comme des solutions rapides, accessibles et modernes. Mais derrière cette popularité grandissante se cachent de véritables interrogations sanitaires, encore peu abordées dans le débat public marocain.

Pour le Dr Ayman Aït Haj Kaddour, médecin conférencier, cette tendance mérite un regard critique et scientifique. «Au Maroc, les compléments alimentaires dits “beauté” – collagène, biotine, zinc, vitamines C ou D – connaissent un essor spectaculaire, notamment chez les femmes. Leur large promotion sur les réseaux sociaux et leur vente libre soulèvent des questions médicales majeures», explique-t-il.

Pourquoi ces compléments séduisent-ils autant les Marocaines ?

Selon le médecin, cet engouement s’explique d’abord par l’influence massive des réseaux sociaux, où les standards esthétiques sont souvent calqués sur des modèles internationaux, parfois irréalistes. De nombreuses influenceuses, marocaines ou basées à l’étranger, présentent ces produits comme des solutions miracles, sans fondement scientifique solide ni mise en garde sur les risques potentiels. À cela s’ajoute une pression sociale persistante autour de l’apparence féminine. Dans la culture marocaine, la beauté reste fortement associée à la féminité, au mariage et à la réussite sociale. «Cette pression pousse certaines femmes à rechercher des solutions rapides, notamment face au stress, à la fatigue, aux troubles hormonaux ou à des carences supposées», souligne le Dr Aït Haj Kaddour. Enfin, ces compléments sont perçus comme plus accessibles qu’une consultation médicale, tant sur le plan financier que pratique, ce qui favorise leur consommation non encadrée.

D’un point de vue médical, la réponse est claire : dans la majorité des cas, il n’existe pas de besoin nutritionnel réel justifiant une supplémentation. Certes, certaines carences sont fréquentes au Maroc, notamment en vitamine D ou en fer, mais elles doivent être diagnostiquées par des examens médicaux, et non supposées. «La consommation de compléments “beauté” répond bien plus souvent à une pression esthétique entretenue par le marketing qu’à une nécessité de santé», affirme le médecin. Il rappelle qu’une alimentation marocaine traditionnelle équilibrée – riche en légumes, fruits, légumineuses, huile d’olive et poisson – couvre largement les besoins nutritionnels lorsqu’elle est bien menée.

“Naturel” ne signifie pas “sans danger”

L’un des arguments les plus répandus pour rassurer les consommatrices est le caractère «naturel» de ces produits. Une idée reçue que le Dr Aït Haj Kaddour démonte sans détour. «Naturel ne veut absolument pas dire inoffensif», insiste-t-il. Il cite plusieurs exemples concrets. La biotine, largement consommée pour lutter contre la chute des cheveux, peut par exemple fausser certains examens sanguins essentiels, notamment ceux liés à la fonction thyroïdienne ou à l’évaluation cardiaque, ce qui peut conduire à des erreurs de diagnostic. De son côté, la vitamine D, souvent prise sans dosage préalable ni suivi médical, expose à un risque de surdosage pouvant entraîner des complications rénales parfois graves. Quant au zinc, lorsqu’il est consommé sur de longues périodes sans encadrement, il peut provoquer une carence en cuivre et être à l’origine de troubles neurologiques. Des risques d’autant plus préoccupants que de nombreuses personnes prennent ces compléments sans en informer leur médecin, y compris pendant la grossesse ou en cas de maladie chronique.

Dans un pays où l’automédication reste fréquente, les compléments alimentaires s’inscrivent dans une logique déjà bien ancrée. Une consommation prolongée et non encadrée peut entraîner des déséquilibres nutritionnels, des interactions médicamenteuses ou encore un retard de diagnostic. «On traite l’apparence sans traiter la cause réelle», alerte le médecin. Une chute de cheveux liée à un trouble hormonal ou une fatigue causée par une anémie peuvent ainsi être masquées, retardant une prise en charge adaptée et aggravant la situation.

Quelle efficacité selon la science ?

Contrairement aux discours promotionnels largement relayés, les données scientifiques internationales invitent à la prudence. Le collagène pris par voie orale peut effectivement améliorer de manière légère l’hydratation et l’élasticité de la peau, mais ses effets demeurent modestes et très variables d’une personne à l’autre. La biotine, quant à elle, ne montre un réel bénéfice que chez les personnes présentant une carence avérée, une situation relativement rare dans la population générale. Enfin, les vitamines et minéraux n’ont pas démontré d’impact significatif sur l’aspect de la peau ou des cheveux chez les personnes ne présentant aucun déficit nutritionnel documenté. Aucun complément, rappelle le Dr Aït Haj Kaddour, ne peut remplacer une alimentation équilibrée, un sommeil suffisant et un suivi médical approprié.

Au Maroc, les compléments alimentaires sont encadrés par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), mais ils ne sont pas soumis aux mêmes exigences que les médicaments en matière d’efficacité clinique. Résultat : des allégations parfois exagérées, des études peu robustes et une information souvent insuffisante pour le consommateur. De nombreux professionnels de santé appellent aujourd’hui à un renforcement du contrôle, notamment sur la publicité et les contenus diffusés sur les réseaux sociaux. Pour beaucoup de Marocains, les compléments alimentaires sont perçus comme des médicaments «légers». Une confusion dangereuse. «Un complément alimentaire ne soigne pas, ne prévient pas une maladie et ne remplace jamais un traitement médical», rappelle le médecin.

Face à cette vague de promotion omniprésente, quelques principes de prudence s’imposent. Il est essentiel de se méfier des promesses rapides et spectaculaires, souvent plus proches du marketing que de la réalité scientifique, et de vérifier la crédibilité des sources qui diffusent ces informations. Suivre aveuglément les recommandations d’influenceurs non formés peut exposer à des risques inutiles. Avant toute consommation, et plus encore dans le cadre d’une prise prolongée, il est fortement recommandé de demander l’avis d’un médecin ou d’un pharmacien, afin d’éviter les erreurs et les effets indésirables.

Pour le Dr Ayman Aït Haj Kaddour, la conclusion est sans appel : «Au Maroc, la popularité des compléments alimentaires “beauté” reflète avant tout une pression esthétique amplifiée par les réseaux sociaux, bien plus qu’un réel besoin médical. S’ils peuvent être utiles dans des situations précises, leur consommation non encadrée comporte des risques réels. La véritable prévention passe par l’éducation sanitaire, une alimentation équilibrée et une consultation médicale adaptée, plutôt que par des solutions miracles».
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