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Découvertes de fossiles de dinosaures au Maroc : les révélations du Pr Mostafa Oukassou

Le Maroc s'est affirmé comme un lieu de découvertes paléontologiques d'importance mondiale grâce à la richesse de ses gisements fossilifères. Ces dernières années, plusieurs fossiles de dinosaures ont été mis au jour, offrant des informations précieuses sur l'Histoire de la vie sur Terre. Ces trouvailles ont non seulement enrichi les collections de musées et les connaissances scientifiques, mais elles ont aussi contribué à positionner le Maroc comme une destination de choix pour les paléontologues du monde entier. Dans cet entretien, Pr Mostafa Oukassou, Département de géologie, Faculté des sciences de Ben M’Sick – Université Hassan II de Casablanca, nous rapproche de l’univers, nous rapproche de l'univers passionnant de la paléontologie et de la place qu'occupe le Maroc dans ce domaine.

Le Matin : Tout d'abord, parlez-nous des importantes découvertes de fossiles de dinosaures qui ont été faites au Maroc ces dernières années ?

Pr Mostafa Oukassou : Au cours des dernières années, le Maroc est devenu un véritable hotspot pour la découverte de fossiles de dinosaures, offrant des aperçus précieux sur la diversité et l’évolution de ces créatures. La première découverte des ossements de dinosaures au Maroc remonte à 1927 et a été décrite en détail en 1955 dans les formations du Jurassique moyen de la région d’El Mers dans le Moyen Atlas (Cetiosaurus mogrebiensis). Par la suite, d’autres découvertes des dinosaures herbivores géants (sauropodes) ont été mentionnées dans le Haut Atlas central aux alentours d’Azilal en 1999 (Atlasaurus imelaki) et Ouarzazate (Tazoudasaurus naimi) en 2004.

Dans la dernière décennie, des découvertes marquantes ont eu lieu dans les régions sahariennes du Maroc, notamment dans les formations géologiques du Crétacé du bassin de Kem Kem. Ces découvertes incluent des restes de sauropodes (Rebbachiasaurus garasbae) et de théropodes carnivores (Carcharodontosaurus saharicus ; Deltadromeus agilis et Spinosaurus aegyptiacus). De plus, les dépôts de phosphates de la région des Ouled Abdoun, dans la province de Khouribga, ont livré une grande variété de dinosaures marins comme les mosasaures (Mosasaurus beaugei ; Prognathodon currii), et des dinosaures terrestres comme les ornithopodes du groupe des hadrosaures ou dinosaures à bec de canard (Ajnabia odysseus et Minqaria bata).

Récemment, entre 2020 et 2024, trois découvertes scientifiques ont jeté la lumière sur un groupe inconnu en Afrique, les thyreophores ou dinosaures à armure dermique. Ces découvertes incluent les stégosaures (Adratiklit boulahfa ; Thyreosaurus atlasicus) et les ankylosaures (Spicomellus afer) dans la région de Boulemane dans le Moyen Atlas.

Parallèlement aux découvertes des ossements de ces créatures géantes, leurs traces de pas, très diversifiées entre sauropodes, théropodes et ornithopodes, ont été décrites dans plusieurs travaux scientifiques depuis les années 1980. Ces traces et pistes couvrent une grande partie du territoire marocain, notamment les Atlas.

Toutes ces découvertes sont d’une grande importance scientifique de par leur originalité et parfois leur «étrangeté». La majorité des dinosaures marocains sont des références pour les chercheurs qui veulent étudier l’évolution des dinosaures. Ils permettent de reconstituer les paléoenvironnements dans lesquels ces animaux vivaient durant une période qui s’étend du Trias au Crétacé (entre -200 et -65 millions d’années). Ces études permettent également d’envisager des échanges paléobiogéographiques avec d’autres continents à l’époque, d’établir des relations évolutives entre les groupes de dinosaures, de comparer leur mode de locomotion, leur régime alimentaire, et de comprendre les causes de leur extinction.



Comment peut-on expliquer que le Maroc soit devenu un site important pour les découvertes de fossiles de dinosaures ? Y a-t-il des conditions géologiques spécifiques au Maroc qui ont permis la préservation de ces fossiles de dinosaures ?

Le Maroc possède une grande variété de formations géologiques de différentes périodes de l’histoire de la terre, notamment le Trias, le Jurassique et le Crétacé qui couvrent la période de l’existence de ces créatures. Cette diversité permet de trouver des fossiles de différentes époques et types de dinosaures.

La conservation exceptionnelle des fossiles de dinosaures au Maroc s’explique par la présence de formations rocheuses spécifiques, telles que les phosphates de Khouribga, les couches rouges des Atlas et du bassin de Kem Kem, toutes connues pour leur capacité à bien préserver les fossiles.

À cela, s’ajoutent les différents environnements anciens, allant des marécages aux déserts en passant par les milieux marins, ayant favorisé une grande diversité de ces fossiles. Par exemple, les dépôts marins riches en phosphates contiennent des fossiles de Mosasaures et d’autres créatures marines, tandis que les formations continentales comme celles de Kem Kem et des Atlas abritent des fossiles de dinosaures terrestres.

Le Maroc est devenu un site important de multiples découvertes de fossiles de dinosaures non seulement grâce à une combinaison de conditions géologiques favorables, une diversité de formations géologiques couvrant différentes périodes de l’ère mésozoïque, des environnements paléoécologiques variés, mais aussi par l’intérêt académique à l’échelle nationale et internationale. Tous ces facteurs ont permis la découverte de nombreux fossiles précieux.

Y a-t-il des aspects particuliers des fossiles de dinosaures trouvés au Maroc qui les distinguent de ceux découverts ailleurs dans le monde ?

Certes, les dinosaures «marocains» sont des découvertes précieuses qui aident les chercheurs à reconstituer le déroulé de la vie sur Terre. Leur particularité réside dans le fait qu’ils ont beaucoup aidé à comprendre l’évolution des dinosaures en général et de certains groupes en particulier. Chaque dinosaure est le témoin unique d’une histoire. Je ne pourrai pas tous les citer, mais certaines espèces se distinguent par leur importance scientifique. Par exemple, le Tazoudasaurus, l’un des plus anciens dinosaures herbivores (Sauropodes) connus, nous montre comment était l’état primitif de ce groupe. À l’autre extrémité du spectre évolutif, nous avons le Spinosaurus, récemment très médiatisé, en raison de ses adaptations à la vie aquatique avec des caractéristiques morphologiques impressionnantes telles que sa taille gigantesque, son crâne allongé, sa voile dorsale et sa queue robuste. Il y a aussi le Carcharodontosaurus, un autre grand dinosaure carnivore, est au moins aussi grand que le célèbre T. Rex. Certaines découvertes ont remis en question des hypothèses existantes, comme Ajnabia, un hadrosaure dont la présence en Afrique, alors isolée géographiquement pendant l’époque de ce dinosaure, était inattendue. En 2020, la découverte de Spicomellus, le plus ancien représentant des dinosaures cuirassés (Ankylosaures) avec une carapace composée de pointes encastrées dans les côtes, a été particulièrement notable. Enfin, je termine avec notre dernière découverte Thyreosaurus, un stégosaure avec des plaques dermiques énigmatiques disposées horizontalement sur son corps, constitue une observation inédite dans ce groupe de dinosaures.

Quelles techniques et méthodologies sont utilisées pour déterrer et étudier les fossiles de dinosaures au Maroc ? Et comment les fossiles sont-ils conservés et préservés après leur découverte ?

Le plus important déjà, c’est de découvrir un site fossilifère. Pour déterrer et étudier les fossiles, plusieurs techniques et méthodologies sont utilisées par les paléontologues. Ces techniques incluent la prospection sur le terrain, l’excavation minutieuse, l’utilisation de technologies modernes et des méthodes spécifiques de conservation et de préservation des fossiles après leur découverte.

Les techniques de fouilles et l’excavation consistent à enlever le maximum de sédiment sur toute la surface qui couvre les os en utilisant des outils manuels tels que des pioches, des brosses, et des marteaux pour dégager les fossiles des sédiments environnants.

Une fois découverts, les fossiles sont stabilisés pour la consolidation des os fragiles et sont parfois moulés en plâtre durci pour un soutien et une protection durant l’extraction et le transport. Au laboratoire, les fossiles sont nettoyés de tout sédiment restant et du plâtre protecteur, avant de commencer l’étude anatomique détaillée.

D’autres techniques avancées telles que la modélisation photogrammétrique ou la tomographie par ordinateur (CT scan) permettent de créer des modèles numériques 3D des fossiles. Ces modèles permettent de relever le maximum d’informations et de créer des modèles numériques détaillés qui facilitent l’étude approfondie sans risque d’endommager les spécimens et permettent par conséquent un archivage numérique précis et un partage et une désamination facile des données.

L’analyse paléohistologique, qui consiste à faire des sections très fines des os pour étudier leur composition microscopique, fournit des informations cruciales sur la croissance ontogénétique, la maturité sexuelle et squelettique des dinosaures étudiés.

Enfin, les données recueillies sont utilisées pour générer des arbres phylogénétiques basés sur la comparaison des caractères des dinosaures avec ceux d’autres régions du monde. Cela permet de placer les fossiles dans l’arbre phylogénétique des dinosaures et d’enrichir notre compréhension de leur évolution et de leur diversité.

Y a-t-il des défis particuliers associés à la fouille de fossiles dans notre pays ?

Oui, la fouille de fossiles de dinosaures au Maroc présente plusieurs défis particuliers. D’abord l’accès et la logistique : les sites de fouilles sont souvent situés dans des régions montagneuses et désertiques, rendant difficile l’accès aux sites. De plus, la majorité de ces sites sont éloignés des infrastructures modernes, ce qui rend l’acheminement du matériel et des équipes de recherche complexe et coûteux.

Problèmes légaux et éthiques : le trafic illégal de fossiles est un problème majeur au Maroc. Les chercheurs doivent travailler dans un cadre légal strict pour s’assurer que les fouilles sont autorisées et que les fossiles restent protégés et accessibles pour le développement de la science. La collaboration entre les institutions marocaines et les équipes internationales doit être bien gérée pour garantir un partage équitable des découvertes et des responsabilités, tout en s’assurant que les trouvailles restent au Maroc.

Nous avons encore un long chemin à parcourir pour organiser les fouilles de manière éthique et efficace, en mettant en place une planification rigoureuse et en mobilisant des ressources financières (Projet Recherche & Développement) et humaines suffisantes (Formation académique). Il est également crucial de renforcer la réglementation pour lutter contre le trafic illégal des fossiles, en particulier ceux des dinosaures.

Pouvez-vous nous parler des collaborations entre les chercheurs marocains et les institutions internationales dans le domaine de la paléontologie ? Et quelles sont les perspectives de recherche future au Maroc dans ce domaine ?

Les collaborations entre les chercheurs marocains et les institutions internationales jouent un rôle crucial dans le domaine de la paléontologie au Maroc. Ces partenariats permettent de partager des ressources, des expertises et des technologies avancées, enrichissant considérablement les capacités de recherche scientifique au pays.

Les chercheurs marocains travaillent souvent en étroite collaboration avec des universités et des musées de renommée mondiale, notamment en Europe et en Amérique du Nord. Ces collaborations permettent de mener des fouilles plus étendues et de bénéficier de techniques d’analyse de pointe, comme la tomographie, l’imagerie 3D et la paléohistologie, pour l’étude des fossiles. Elles favorisent également la formation des chercheurs marocains, leur permettant d’acquérir de nouvelles compétences et connaissances.

Les perspectives de recherche future en paléontologie au Maroc sont prometteuses, avec un potentiel énorme pour de nouvelles découvertes et une meilleure compréhension de l’histoire de la vie sur Terre. La clé réside dans le renforcement des collaborations internationales et le développement continu des compétences locales.

Notre pays recèle encore de nombreux sites potentiels pour la découverte de fossiles de dinosaures. La recherche future se concentrera probablement sur l’exploration de nouvelles zones géographiques. De plus, il est essentiel de continuer à investir dans la formation académique et professionnelle des chercheurs marocains. Des programmes de partenariat avec des institutions internationales peuvent aider à développer une expertise locale solide. Enfin, les efforts de recherche futurs doivent inclure des initiatives pour mieux préserver et valoriser le patrimoine paléontologique marocain, par exemple en développant des musées locaux et en sensibilisant le public à l’importance de ce patrimoine.

Quel impact ont ces découvertes sur les communautés locales et sur le tourisme scientifique au Maroc ?

Il est vrai que les découvertes paléontologiques ont plusieurs impacts positifs sur les communautés locales et sur le tourisme scientifique. Cependant, au Maroc, nous ne profitons pas pleinement de cette opportunité. Ces découvertes peuvent générer des opportunités économiques pour les communautés locales, car les compagnes de fouilles et les projets de recherche nécessitent souvent l'embauche de travailleurs locaux pour diverses tâches, créant ainsi des emplois temporaires. De plus, la location des véhicules de terrain et les réservations d’hôtels et d’auberges peuvent stimuler l'économie locale.

Ensuite, la découverte de fossiles exceptionnels peut attirer l'attention des médias et la reconnaissance de certaines régions peu connues du Maroc, attirant des scientifiques du monde entier et renforçant ainsi la notoriété internationale du Maroc en tant que site clé pour la paléontologie. Cela peut encourager un afflux de touristes, de chercheurs et d’amateurs de sciences naturelles, augmentant ainsi le tourisme scientifique dans les régions concernées.

Pour tirer parti de ces opportunités, il est essentiel de planifier et programmer des initiatives dans le cadre de projets de développement régional, comme les géoparcs, en impliquant les associations de développement locales et les autorités. Cela permettra aux visiteurs de voir les fossiles in situ, de visiter les musées locaux et de participer à des excursions guidées, générant ainsi des revenus supplémentaires pour les communautés locales. De plus, ces découvertes peuvent conduire à des investissements dans les infrastructures locales, comme la construction de musées, de centres d'interprétation et de meilleures installations touristiques. Ces investissements peuvent améliorer la qualité de vie des résidents locaux et rendre la région plus attractive pour les visiteurs.

Enfin, la valorisation du patrimoine paléontologique à travers des initiatives éducatives et de sensibilisation peut renforcer la fierté locale et encourager la préservation du patrimoine naturel. Les communautés locales peuvent ainsi devenir des acteurs dans un cadre de gestion participative, assurant sa protection pour les générations futures. D’ailleurs, nous travaillons actuellement sur un projet de ce genre avec les associations locales dans la région de Boulemane au Moyen Atlas, et ce pour un développement durable.

Y a-t-il des initiatives éducatives ou muséales en place pour sensibiliser le public aux découvertes paléontologiques au Maroc ?

Au vu de la richesse et la diversité des dinosaures découverts au Maroc, l’absence d’un véritable Musée national des Sciences de la Terre valorisant ce patrimoine est regrettable. Malgré leur nombre très limité, il existe des initiatives éducatives et muséales pour sensibiliser le public aux découvertes paléontologiques des dinosaures au Maroc. Parmi ces initiatives, on trouve le Musée d’Histoire naturelle à Marrakech et le Musée du géoparc de M’goun à Azilal. D’autres projets de Musées universitaires et le projet de Musée de l’OCP sont en cours de réalisation. Il ne faut pas oublier également le Musée d’Anza à Agadir et le Musée d’Attarik Foundation à Casablanca qui exposent des fossiles de dinosaures découverts dans le pays et organisent des expositions temporaires et permanentes sur la paléontologie. Ces musées offrent également des programmes éducatifs pour les écoliers et les étudiants, incluant des visites guidées, des ateliers pratiques et des conférences. Ces initiatives visent à éveiller l’intérêt des jeunes générations pour les sciences naturelles et à les sensibiliser à l’importance de la préservation du patrimoine paléontologique.

En outre, des projets de géoparcs sont en cours de développement dans diverses régions du Maroc. Par exemple, le projet du géoparc du Moyen Atlas, où on vise à intégrer des circuits éducatifs et des activités interactives pour permettre aux visiteurs de découvrir in situ les sites paléontologiques et de mieux comprendre leur valeur scientifique et historique.

Enfin, des collaborations entre chercheurs, associations locales et autorités publiques visent à promouvoir la valorisation et la protection des sites paléontologiques à travers des initiatives de sensibilisation et de formation. Ces efforts collectifs contribuent à renforcer la fierté locale et à encourager les communautés à devenir des gardiens actifs de ce patrimoine exceptionnel.
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