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Nicotine : discret et facile d’accès, le snus inquiète de plus en plus les parents

Invisible, accessible et fortement dosé en nicotine, le snus s’impose comme une nouvelle forme d’addiction chez les adolescents. Derrière son apparente discrétion, ce phénomène encore mal évalué suscite une inquiétude croissante dans les familles, confrontées à un produit facile à acheter et difficile à détecter.

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De petite taille, discrets, souvent aromatisés à la menthe ou aux fruits, les sachets de snus se glissent sous la lèvre sans fumée ni odeur. Présenté comme une alternative moderne à la cigarette, ce produit du tabac à forte teneur en nicotine est pourtant loin d’être anodin. Invisible à l’œil extérieur, il échappe facilement à la vigilance des adultes, tout en installant une dépendance rapide. C’est précisément cette discrétion qui explique, en partie, sa diffusion inquiétante auprès des jeunes.



Dans plusieurs quartiers, le snus circule désormais comme un produit ordinaire. Vendu parfois chez de simples épiciers, à 2 ou 3 dirhams l’unité, il devient accessible même aux mineurs. Pour certains jeunes, il s’agit d’une curiosité, d’un effet de mode, ou d’une expérience présentée comme «moins dangereuse» que la cigarette. Pour d’autres, c’est une porte d’entrée directe vers la nicotine, parfois sans être passés par le tabac classique. Cette diffusion rapide ne passe plus inaperçue. Des usages camouflés sont évoqués en classe, dans les transports ou à la maison. Sans fumée ni odeur persistante, le snus s’installe silencieusement dans le quotidien des adolescents.

Quand l’inquiétude s’installe dans les foyers

Chez les parents, l’angoisse est palpable. Beaucoup découvrent le snus par hasard, au détour d’une discussion ou en retrouvant de petites boîtes rondes dans les affaires de leurs enfants. Pour certains, la peur devient obsédante. «Mon fils a 16 ans. Depuis que j’ai entendu parler du snus, je ne dors plus tranquille», confie un père. «Je me surprends à fouiller ses vêtements, ses poches, son sac. Je sais que ce n’est pas normal, mais j’ai peur de passer à côté de quelque chose de grave. Ce produit est partout, il coûte presque rien, et personne ne nous explique vraiment à quel point il est dangereux».

D’autres témoignages vont dans le même sens. «J’ai trouvé des sachets blancs dans la trousse de mon fils. Il m’a dit que ce n’était rien, que “tout le monde en prend”», raconte une mère. « Ce qui me fait le plus peur, c’est que ça ne se voit pas. On a l’impression de perdre le contrôle». Un autre parent ajoute : «On parle beaucoup de cigarette, de drogue mais jamais du snus. Pourtant, nos enfants y ont accès plus facilement que jamais ». Ces récits traduisent un climat de méfiance, de culpabilité et d’impuissance, dans des familles qui peinent à identifier les signes d’une consommation pourtant bien réelle.

Un cri d’alarme du terrain associatif

Sur le terrain, l’alerte est claire. Hassan El Baghdadi, président de l’Association nationale de lutte contre le tabagisme et les autres drogues, parle d’un phénomène en pleine expansion. «Nous assistons à une dérive préoccupante consistant à remplacer une addiction par une autre, souvent plus dangereuse encore», explique-t-il. Selon lui, la prolifération des points de vente, parfois à proximité immédiate des habitations et des établissements scolaires, contribue largement à cette banalisation. «Le snus est un produit du tabac fortement dosé en nicotine. Ce n’est ni un jeu, ni un outil de sevrage», insiste-t-il.

Hassan El Baghdadi évoque également la détresse psychologique de parents brisés, confrontés à un produit qui échappe aux contrôles habituels. «Ce que vivent ces familles est un véritable séisme social. La peur d’un avenir incertain pour leurs enfants est permanente, d’autant plus qu’il n’existe pas suffisamment de structures d’accompagnement ou de prise en charge adaptées.»

Pour le président de l’association, dans la majorité des cas, la consommation du snus touche des jeunes d’un âge très précoce. «Ils y recourent souvent comme alternative au tabac classique, soit dans une tentative d’arrêter de fumer, soit par curiosité ou par désir d’expérimentation. Cette pratique peut également traduire une forme de rébellion, une quête d’identité ou d’affirmation de soi», affirme-t-il. Et d’ajouter que «le snus s’inscrit dans un contexte plus large : précarité sociale, déscolarisation, manque d’encadrement, influence des réseaux sociaux et illusion d’un produit “moins nocif”. Cette banalisation menace directement la stabilité des familles, le parcours scolaire des jeunes et, à terme, l’équilibre de toute la société».

Il déplore des mesures encore insuffisantes et peu dissuasives, face à un phénomène qui touche désormais des adolescents de plus en plus jeunes. «Ignorer les cris d’alarme des parents, en particulier des mères, revient à laisser le terrain libre à un commerce destructeur», tranche-t-il.

Cette inquiétude parentale trouve un écho dans le discours médical. La Dʳᵉ Hanane Chaoui, médecin au Centre antipoison et de pharmacovigilance, confirme que les cas officiellement recensés restent limités, mais appelle à la prudence.

«Les intoxications déclarées au Centre antipoison du Maroc restent sporadiques, avec des chiffres relativement peu fréquents», explique-t-elle. «Néanmoins, il existe très probablement une sous-estimation du nombre réel de cas, puisqu’il s’agit d’une pratique nouvelle au Maroc et souvent non avouée par les consommateurs.»

Même en l’absence de données nationales consolidées, la spécialiste rappelle que le snus doit être considéré comme toxique. «Ce produit contient des doses élevées de nicotine, ce qui accentue les risques déjà connus du tabac», souligne-t-elle.

Des effets cliniques connus et documentés

Sur le plan scientifique, la nicotine agit comme un agoniste des récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine, touchant le système nerveux central, autonome et la jonction neuromusculaire. «À faible dose, elle stimule les récepteurs. À dose élevée, elle peut provoquer un effet dépresseur», précise la Dʳᵉ Chaoui, ajoutant que «dans les cas graves d’intoxication, certains symptômes peuvent persister jusqu’à 72 heures». Les premiers signes cliniques observés incluent notamment irritation buccale, troubles gastro-intestinaux, maux de tête, vertiges, confusion, hypersalivation, transpiration et augmentation des sécrétions bronchiques. «Des tremblements, une pâleur ou des rougeurs peuvent également survenir», ajoute-t-elle.

Dans les formes plus sévères, la toxicité de la nicotine peut entraîner des tachycardies, des arythmies, une hypertension, des convulsions et une agitation, voire une dépression respiratoire ou un arrêt cardiaque.

Une dépendance rapide, parfois sous-estimée

La Dʳᵉ Chaoui insiste aussi sur le caractère hautement addictif de la nicotine. «La dépendance peut s’installer rapidement, parfois en quelques semaines», avertit-elle. Les signes sont connus : augmentation de la fréquence d’usage, difficulté à s’arrêter malgré l’intention, nervosité ou irritabilité sans sachet, recherche de produits plus dosés et usage discret mais continu, y compris en classe ou au travail. Pour les parents, certains signaux doivent alerter : petites boîtes rondes ou sachets blancs, plaies dans la bouche, haleine marquée par des arômes artificiels, consommation excessive de chewing-gums pour masquer le goût, agitation inhabituelle ou dépenses en ligne inexpliquées.

Une urgence sanitaire et sociale

Entre les témoignages de parents inquiets, l’alerte des associations et les mises en garde, le snus s’impose aujourd’hui comme un nouveau défi de santé publique. Derrière ces petits sachets discrets se cachent des adolescents exposés à une dépendance précoce et des acteurs associatifs qui appellent à une réaction rapide et coordonnée. Pour de nombreux parents, la question n’est plus de savoir si le snus est dangereux, mais combien de temps encore il restera aussi facilement accessible. Sans encadrement strict, prévention ciblée et contrôle réel des circuits de vente, le snus continuera de s’infiltrer dans les foyers, un sachet après l’autre.
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