Le sentiment de devoir envers un parent ne naît toutefois pas toujours des sacrifices qu’il a consentis. Il peut aussi se construire à la faveur d’épreuves qui redéfinissent très tôt les responsabilités au sein de la famille. Le parcours de Youssef, entrepreneur de 40 ans, en témoigne. Fils unique, il était encore au lycée lorsque son père est décédé. Sa mère l’a alors élevé seule, sans pouvoir compter sur le soutien de la famille. Même ses oncles, raconte-t-il, ne venaient jamais leur rendre visite. Youssef a grandi avec la conviction qu’il était désormais le seul sur lequel sa mère pouvait compter. Ce sentiment de responsabilité a pesé sur ses choix dès la fin de ses études. Alors qu’il envisageait de poursuivre sa formation à l’étranger, il a finalement renoncé à ce projet. «Je ne pouvais pas la laisser seule», explique-t-il. Ce renoncement, qui lui paraissait alors naturel, n’a pas été sans conséquences sur la suite de son parcours. Youssef affirme avoir divorcé à deux reprises à contrecœur, pour céder aux souhaits de sa mère. Comme Sara, il dit éprouver un amour profond pour elle, mais souffrir du poids que prennent les sacrifices de sa mère lorsqu’ils lui sont constamment rappelés. Entre la reconnaissance qu’il lui porte et son aspiration à construire sa propre vie, il peine aujourd’hui à trouver sa place. Les parcours de Sara et de Youssef mettent ainsi en lumière une réalité : lorsque les
sacrifices parentaux sont régulièrement rappelés à l’enfant, ils peuvent peser sur ses choix et brouiller la frontière entre gratitude et culpabilité.
Au-delà des histoires individuelles, une question de société
Les témoignages de Sara et de Youssef sont parvenus à la rédaction du «Matin», parmi plusieurs autres récits recueillis au lendemain de la publication, le 5 août 2026, de notre dossier intitulé «Chantage à la piété filiale : le profond désarroi des enfants “ingrats”». Cette enquête visait à donner la parole à des personnes confrontées, au sein de leur famille, à des formes de chantage affectif et de pression psychologique, et qui taisent souvent leur souffrance par crainte d’être perçues comme des enfants ingrats. Il ne s’agissait pas de remettre en cause le devoir de piété filiale (birr al-walidayn), mais de rendre visibles des souffrances souvent tues et d’interroger les comportements susceptibles de fragiliser les liens familiaux et l’équilibre psychologique des enfants.
Les récits reçus à la suite de cette publication font, néanmoins, apparaître un point commun : la majorité des personnes qui ont témoigné ont grandi dans une famille monoparentale, le plus souvent auprès d’une mère ayant assumé seule l’essentiel de leur éducation. Ce constat trouve un écho dans les données nationales. Selon l’Enquête nationale sur la famille réalisée en 2025 par le Haut-Commissariat au Plan (HCP), 90,7% des familles monoparentales au Maroc sont dirigées par des femmes. Si ces chiffres éclairent la réalité de la monoparentalité au féminin, ils ne disent rien, à eux seuls, de la complexité des liens qui se nouent dans ces familles, ni du poids que peuvent prendre les sacrifices consentis dans la relation avec l’enfant devenu adulte. Il devient donc urgent de s’intéresser de plus près à la place qu’occupent les sacrifices parentaux dans ces parcours et à la manière dont ils peuvent influencer, au fil du temps, les relations entre parents et enfants. C’est précisément là que se situe l’enjeu : comment honorer les efforts d’un parent qui a assumé seul l’éducation de son enfant sans que la gratitude ne se transforme en dette affective ? Comment faire en sorte que la reconnaissance de ces sacrifices ne devienne pas un argument qui pèse sur les décisions personnelles, sentimentales ou professionnelles de l’enfant devenu adulte ? Et comment préserver le lien filial sans confondre amour, devoir et renoncement à soi ?
Une mère en première ligne, un enfant qui grandit trop vite
Mais que recouvre exactement la notion de famille monoparentale ? La question est essentielle pour comprendre comment les sacrifices consentis par un parent peuvent, dans certaines situations, peser sur la relation avec son enfant et se transformer en dette affective. «Une famille monoparentale est une configuration dans laquelle un parent vit avec un ou plusieurs enfants et assume l’essentiel de leur prise en charge quotidienne sans conjoint cohabitant. Elle peut résulter d’un divorce, d’une séparation, d’un veuvage, d’un abandon, d’une migration durable ou d’autres trajectoires familiales», explique Dr Mohamed Houbib, psychologue social. Il tient toutefois à le souligner : il ne s’agit pas d’une famille «incomplète», mais d’une organisation dans laquelle les responsabilités reposent sur un seul parent.
C’est précisément cette concentration des responsabilités qui peut rendre le quotidien particulièrement éprouvant. Pour Dre Ghizlane Azendour, chercheuse et actrice associative, la difficulté ne réside pas dans la monoparentalité elle-même, mais dans le poids des charges qui pèsent sur le parent seul, le plus souvent une femme. «Pendant des années, celle-ci doit assumer de front les dépenses du foyer, l’éducation des enfants, leur suivi scolaire et médical, l’organisation du quotidien et une grande partie de la charge affective. Avec, en toile de fond, des contraintes matérielles et psychologiques qui l’isolent un peu plus», détaille notre interlocutrice. Dr Houbib partage cette analyse et insiste sur l’accumulation des contraintes : un seul revenu, le manque de temps, la conciliation entre travail et parentalité, les frais de logement et de garde, l’éventuelle insuffisance de la pension alimentaire, la solitude dans les décisions et l’absence de relais émotionnel.
Les deux experts soulignent que dans ce contexte, l’enfant prend souvent très tôt conscience des efforts déployés par le parent qui l’élève. Il voit les difficultés, devine parfois les fins de mois serrées et mesure les renoncements consentis pour assurer son éducation. Cette prise de conscience peut nourrir un désir de rendre, à son tour, le soutien reçu. «Il peut donc développer naturellement une volonté de protéger à son tour le parent qui l’a protégé, sans que cette solidarité soit en elle-même problématique», précise le psychologue social. La difficulté apparaît lorsque cette solidarité, d’abord spontanée, devient une obligation qui s’installe dans le temps. «À mesure que l’enfant grandit, le parent peut attendre de lui davantage de présence, de disponibilité ou de considération pour les sacrifices passés. Des attentes qui, lorsqu’elles prennent le pas sur les aspirations personnelles de l’enfant devenu adulte, peuvent fragiliser l’équilibre de leur relation. L’enfant se met alors à régler ses décisions personnelles, affectives ou professionnelles sur les besoins, les attentes ou la solitude de son parent. Et le lien, fondé sur l’amour et la reconnaissance, se charge peu à peu d’un sentiment de dette qui bride son autonomie», explique Dr Houbib.
Une emprise affective parfois inconsciente
Pour Dr Mohamed Houbib, la pression exercée par un parent sur son enfant, notamment par une mère qui l’a élevé seule, ne relève pas nécessairement d’une volonté de contrôle. La dette affective peut se construire progressivement, sans que ni l’un ni l’autre en ait pleinement conscience. «Le parent attend un peu plus de présence et de soutien, tandis que l’enfant se persuade peu à peu qu’il lui revient de rendre ce qu’il a reçu et, en réalité, personne n’a rien décidé», observe-t-il. C’est ainsi qu’une solidarité familiale, d’abord naturelle, peut finir par peser sur la liberté de l’enfant devenu adulte.
Dre Ghizlane Azendour invite, de son côté, à replacer cette question dans le contexte des contraintes sociales qui pèsent sur les femmes. Certaines renoncent à reconstruire leur vie après un divorce par crainte de perdre la garde de leurs enfants. Des veuves, quant à elles, redoutent le regard de la société si elles décident de se remarier, particulièrement lorsqu’elles ont des garçons. Or, souligne la spécialiste, un choix personnel ne devrait pas se transformer en obligation implicite pour les enfants. Ceux-ci n’ont pas à compenser les renoncements de leur mère en mettant leur propre vie entre parenthèses. Les parcours de Sara et de Youssef illustrent cette difficulté. Tous deux aiment leurs mères et reconnaissent les sacrifices qu’elles ont consentis. Ce qui les fait souffrir, c’est le sentiment de ne plus pouvoir décider pour eux-mêmes sans éprouver de culpabilité.
Pour Dr Azendour, l’enjeu n’est donc pas d’opposer la loyauté envers un parent à l’autonomie personnelle, mais de permettre aux deux de coexister. Cela suppose également de faire évoluer les mentalités et de permettre aux femmes d’exercer leurs choix sans craindre le jugement social. «Une femme divorcée doit pouvoir envisager de refaire sa vie sans que la garde de ses enfants devienne une source de crainte ; une veuve qui souhaite se remarier ne devrait pas avoir à justifier son choix auprès de la société. Et une femme qui préfère rester seule doit pouvoir le faire par conviction personnelle, non parce qu’elle se sent tenue de consacrer toute son existence à ses enfants», souligne Dre Azendour. L’équilibre, insiste-t-elle, repose sur cette liberté de choisir, sans pression ni culpabilité. Au fond, il s’agit de préserver un équilibre essentiel : la piété filiale ne devrait pas exiger de l’enfant qu’il renonce à ses aspirations, pas plus que la reconnaissance des sacrifices parentaux ne devrait être remise en cause. La solidarité familiale trouve sa force dans la réciprocité, le respect des choix et la capacité de chacun à soutenir l’autre sans l’enfermer dans une dette affective.
Pour les deux spécialistes, cette question mérite une attention particulière, car la famille, qu’elle soit monoparentale ou non, demeure un espace essentiel de construction et de soutien. Préserver cet espace, c’est aussi veiller à l’équilibre psychologique des femmes et des hommes devenus adultes, en leur permettant de se construire sans culpabilité et de maintenir des liens familiaux solides. Car l’avenir d’un pays dépend aussi de la capacité de ses citoyens à trouver leur équilibre, à faire leurs propres choix et à faire vivre une solidarité familiale qui soutient sans entraver, et unit sans enfermer.
Ghizlane Azendour, chercheuse et actrice associative : «Soutenir les mères qui élèvent seules leurs enfants suppose des politiques publiques à la hauteur des difficultés rencontrées»
«Dans le prolongement de cette réflexion sur les sacrifices parentaux et la dette affective, le divorce soulève une autre question : celle des contraintes qui pèsent sur les mères et des responsabilités qui continuent d’incomber aux deux parents après la séparation. Entre contraintes juridiques, précarité économique et pression sociale, certaines femmes renoncent à refaire leur vie, notamment par crainte de perdre la garde de leurs enfants. Leurs choix ne relèvent donc pas toujours d’une décision pleinement libre. Derrière des phrases comme “Je ne me suis pas remariée pour toi” ou “J’ai tout sacrifié pour toi“ se mêlent ainsi des renoncements personnels et des contraintes qui ont pesé sur les parcours de ces femmes. La difficulté apparaît lorsque ces sacrifices sont régulièrement rappelés à l’enfant, jusqu’à lui faire porter le poids des choix maternels. La reconnaissance laisse alors place à une dette affective, qui nourrit la culpabilité au moment même où l’enfant grandit et cherche à gagner en autonomie.
Pour autant, faire de cette situation une responsabilité exclusivement maternelle reviendrait à occulter une autre réalité : après le divorce, de nombreuses femmes continuent d’assumer seules l’éducation des enfants, les dépenses du quotidien et l’ensemble de l’organisation familiale, tandis que la présence du père s’amenuise. Or le divorce met fin au mariage, pas à la paternité. Être père implique de prendre part concrètement à l’éducation de l’enfant, à son suivi médical, à sa scolarité et aux décisions qui le concernent. La contribution financière, aussi nécessaire soit-elle, ne saurait se substituer à cette responsabilité. C’est donc à plusieurs niveaux qu’il faut agir : rendre effectif le partage des responsabilités parentales, mieux protéger les droits de l’enfant en matière de garde et de prise en charge, et proposer un accompagnement social et psychologique lorsque la séparation fragilise les équilibres familiaux. L’enfant doit aussi pouvoir exprimer ce qu’il ressent sans être placé en position d’arbitre entre ses parents. Soutenir les mères qui élèvent seules leurs enfants suppose également des politiques publiques à la hauteur des difficultés rencontrées : favoriser leur autonomie économique, faciliter l’accès aux modes de garde, garantir des solutions de logement adaptées et leur permettre de concilier vie professionnelle et responsabilités familiales.»
Dr Mohamed Houbib, psychologue social : «On peut aimer son parent, l’aider et honorer son histoire tout en conservant son autonomie»
Le Matin : Dans quelle mesure la charge assumée par un parent seul peut-elle affecter sa relation avec son enfant ?
Dr Mohamed Houbib : La surcharge matérielle, éducative et émotionnelle peut réduire la disponibilité psychologique du parent. L’épuisement peut se traduire par davantage d’irritabilité, une difficulté à écouter l’enfant ou une alternance entre permissivité, par culpabilité, et rigidité, par peur de perdre son autorité. Le parent peut aussi devenir excessivement protecteur et limiter l’autonomie de l’enfant parce qu’il redoute de le voir souffrir ou s’éloigner. La difficulté devient plus importante lorsque les frontières entre les rôles se brouillent. L’enfant peut être transformé en confident, en médiateur entre ses parents, en soutien émotionnel principal ou en responsable de ses frères et sœurs. On parle alors de parentification, notamment émotionnelle. Toute participation de l’enfant à la vie familiale n’est toutefois pas problématique. Des responsabilités adaptées à son âge peuvent développer son autonomie et son sens de la solidarité. Elles deviennent préjudiciables lorsqu’elles sont excessives, durables et imposées, et lorsque l’enfant doit renoncer à ses propres besoins afin de protéger psychologiquement son parent. À l’inverse, la monoparentalité peut aussi renforcer la proximité, la coopération et le sentiment de compétence familiale. Ce n’est donc pas la monoparentalité en elle-même qui détériore la relation, mais l’accumulation des pressions en l’absence de soutien.
À quel moment le rappel des sacrifices parentaux peut-il devenir une dette affective pour l’enfant ?
Il faut distinguer la réalité du sacrifice de son utilisation dans la relation. Les renoncements du parent peuvent être tout à fait réels : recul professionnel, difficultés financières, isolement, diminution de la vie sociale ou renoncement à une nouvelle union. Reconnaître ces efforts est légitime. Le discours devient cependant un fardeau lorsqu’il présente ces renoncements comme une dette que l’enfant devra rembourser. À force d’entendre «j’ai tout sacrifié pour toi», l’enfant peut finir par penser que son existence est responsable de la solitude ou du malheur de son parent. Il peut alors chercher à réparer cette souffrance par la réussite, l’obéissance, la disponibilité constante ou le renoncement à ses propres désirs. Une phrase prononcée ponctuellement sous l’effet de la fatigue ne constitue pas nécessairement une manipulation. Elle devient préoccupante lorsqu’elle est répétitive, utilisée pendant les désaccords, associée à la menace d’un retrait affectif ou destinée à empêcher l’enfant de s’autonomiser. Le message protecteur serait plutôt : «J’ai fait des choix d’adulte pour te protéger, mais tu n’es pas responsable de mes renoncements.» Cette formulation reconnaît la difficulté du parent sans transformer l’enfant en débiteur.
Comment cette dette affective peut-elle influencer les choix de l’enfant devenu adulte, notamment dans sa vie professionnelle et amoureuse ?
Une fois intériorisée, la dette affective peut continuer à orienter les choix de l’adulte, même lorsque le parent n’exerce plus de pression explicite. La voix parentale devient alors une sorte de contrôle intérieur : la personne ne se demande plus uniquement ce qu’elle souhaite, mais ce qu’elle doit choisir pour ne pas décevoir ou blesser son parent. Elle peut choisir une profession pour répondre aux attentes familiales, renoncer à une mobilité professionnelle afin de rester disponible, accepter ou refuser un conjoint selon l’approbation parentale, voire interrompre une relation qu’elle considère satisfaisante simplement parce que le parent la désapprouve. Elle peut également retarder son mariage, son départ du domicile familial ou ses propres projets. Le critère essentiel est la liberté réelle de décider. Écouter le conseil d’un parent n’est pas un problème. La difficulté apparaît lorsque la personne ne peut plus lui désobéir sans éprouver une culpabilité intense ou se percevoir comme un mauvais fils ou une mauvaise fille. La gratitude peut conduire à soutenir ses parents, mais elle ne devrait pas obliger l’enfant adulte à leur remettre la direction de sa vie. L’amour filial n’exige pas l’effacement de soi.
Quelles conséquences ce sentiment de dette peut-il avoir sur l’équilibre psychologique et la confiance en soi ?
Lorsque l’enfant apprend que l’amour reçu doit être remboursé par l’obéissance, sa valeur personnelle peut devenir dépendante de l’approbation parentale. Il peut avoir du mal à identifier ses propres désirs, à faire confiance à son jugement ou à prendre une décision sans demander constamment une validation. La culpabilité peut devenir chronique : s’occuper de soi, réussir loin de la famille, aimer une personne désapprouvée ou simplement dire non sont alors vécus comme des actes d’ingratitude. Cette dynamique peut favoriser la peur du conflit, le perfectionnisme, l’hyperresponsabilité et la difficulté à poser des limites. Certains chercheront toujours à satisfaire les autres ; d’autres accumuleront une colère silencieuse qui peut conduire à l’éloignement ou à la rupture relationnelle. Ces conséquences ne sont toutefois ni systématiques ni irréversibles. Elles dépendent de l’intensité et de la répétition du discours, de la personnalité de l’enfant, de la présence d’autres figures soutenantes et de la capacité du parent à reconnaître progressivement son autonomie. Il convient donc de parler de facteurs de risque, et non de conséquences inévitables ou de diagnostic. Un accompagnement psychologique peut être utile lorsque la culpabilité empêche durablement la personne de choisir, de s’affirmer ou de construire des relations équilibrées.
Comment poser des limites à son parent tout en préservant le lien affectif et sa liberté de choix ?
Poser une limite ne signifie ni rejeter son parent ni nier ses sacrifices. Une limite est un cadre destiné à préserver la relation en empêchant qu’elle ne soit envahissante ou destructrice. Le respect des parents est compatible avec le désaccord et ne doit pas être confondu avec l’obéissance absolue. Il est préférable de parler de manière calme, concrète et centrée sur soi : «Je respecte ton avis, mais cette décision m’appartient», «Je t’aime, mais je ne peux pas accepter que cette question soit décidée à ma place», ou encore «Je suis reconnaissant pour ce que tu as fait, mais ma reconnaissance ne signifie pas que je dois renoncer à ma vie». Une limite doit être cohérente. Il ne suffit pas de la formuler ; il faut aussi éviter les justifications interminables et préciser ce que l’on fera si elle n’est pas respectée : mettre fin à une discussion culpabilisante, reporter un échange ou préserver certaines informations personnelles. La gratitude est un sentiment libre, alors que la dette impose un remboursement. On peut aimer son parent, l’aider et honorer son histoire tout en conservant son autonomie. Dans les situations de pression persistante, d’humiliation ou de violence, une mise à distance temporaire, voire un accompagnement professionnel, peut devenir nécessaire. La relation familiale saine ne demande pas de choisir entre le lien et la liberté : elle doit pouvoir protéger les deux.
Dre Sanae Erraji Sanae, chercheuse en sciences du Coran : «La piété filiale est un devoir, tant qu'elle ne cause pas aux enfants un tort avéré»
«L'islam a fait des parents une recommandation et a ordonné la bienfaisance (ihsan) à leur égard : “Nous avons enjoint à l'homme la bonté envers ses père et mère” (Al-Ahqaf, 15). Or la bienfaisance est d'un degré supérieur au “birr”, la piété filiale : elle dépasse la simple obéissance pour devenir le bien que l'on prodigue à ses parents, le mal qu'on leur épargne, la joie qu'on s'efforce de leur apporter par tous les moyens, par le cœur, en les aimant et en priant pour eux, comme par les actes, en les servant au quotidien, en subvenant à leurs besoins. C'est là l'une des beautés de l'islam : il enseigne au croyant de ne pas renier ce qu'il doit à ses parents, ni les soins qu'ils lui ont prodigués tout au long de sa vie, et de leur rendre à son tour ce bienfait en prenant soin d'eux comme ils ont pris soin de lui quand il était petit. L'ingratitude envers eux (oukouk) compte parmi les péchés majeurs, passibles de châtiment ici-bas et dans l'au-delà. La “baraka des parents” est ce bien qui se transmet de génération en génération, à partir de ce fondement religieux.
Il faut pourtant distinguer le birr recommandé par l'islam d'une piété filiale dévoyée, qui finit par nuire à celui qui la pratique. Le premier est une relation équilibrée, dans laquelle les enfants s'acquittent de leur devoir envers leurs parents sans sacrifier leur propre vie. La seconde est un dévouement de soi, un sentiment permanent d'écrasement sous la responsabilité, qui pousse parfois un fils ou une fille à rester toute sa vie l'otage de ses parents, soumis sans réserve à leurs volontés. C'est là, sans aucun doute, une mauvaise compréhension, qui empêche de faire la part entre le devoir envers les parents et sa vie et ses ambitions propres. L'islam a été clair : l'obéissance n'est pas absolue. “S'ils te forcent à M'associer ce dont tu n'as aucune connaissance, ne leur obéis pas, mais reste avec eux ici-bas de façon convenable” (Luqman, 15). Il n'y a pas d'obéissance à une créature dans la désobéissance au Créateur.
Les oulémas ont même tiré de ce verset que l'obéissance ne s'impose pas non plus dans les choses licites lorsqu'elle restreint les choix des enfants. Il n'est pas raisonnable qu'un fils se plie à sa mère en matière de mariage au seul motif qu'elle le menace de sa colère s'il refuse l'épouse qu'elle lui impose. C'est une atteinte au libre choix, et c'est une blessure qui ne relève pas de l'ingratitude mais du chantage affectif : par la menace, par la privation, par le rappel incessant de ce que l'on a fait pour vous. Dans ce cas, la réponse consiste à ne pas obéir tout en conservant l'affection et la bonne conduite envers ses parents, car ce lien est sacré et ne doit être entamé ni par le désaccord ni par le fait d'avoir fait prévaloir ses propres choix. Dieu a honoré la vie de chacun et respecté ses convictions ; Il a même réglé la relation aux parents en la fondant sur la mesure et l'équilibre. Le Prophète a dit : “Ni préjudice, ni réciprocité du préjudice”, autrement dit : ne te nuis pas à toi-même d'abord, ne nuis pas aux autres ensuite. La piété filiale est donc un devoir, tant qu'elle ne cause pas aux enfants un tort avéré. Pour conclure : l'islam est une religion d'équilibre. Il interdit l'ingratitude envers les parents et, dans le même temps, il protège les droits des enfants. Il ne fait pas du birr un prétexte pour les déposséder de leurs droits et étouffer leurs ambitions dans une spirale de dettes d'amour et de “frais d'éducation” à rembourser pour les années de leur enfance.»