Le vocable est sur toutes les lèvres ces derniers temps. Dans les conversations familiales, au travail, sur les réseaux sociaux, la «haouta» s’est imposée comme l’expression argotique de la bonne affaire à ne pas manquer, de la transaction aux avantages mirobolants. Dès lors, tout le monde est à l’affût, tout le monde cherche à trouver le jackpot, quitte à piétiner les principes moraux ou les règles éthiques. Au début le terme «haouta» n’avait presque aucune connotation négative. Il renvoyait à une bonne affaire, à une promotion dénichée dans un magasin ou à une opération commerciale profitable et somme toute honnête.
Sauf que les choses ont évolué lentement vers des pratiques plutôt condamnables. Le terme évoque désormais plus un état d’esprit ou une culture qui décrit la course effrénée au gain aux dépens des consommateurs. Entre ceux qui profitent des occasions comme Aïd Al-Adha ou le Ramadan pour faire monter les enchères et ceux qui créent et entretiennent des situations de monopole pour dicter leur loi du marché en imposant des prix exorbitants, c’est le consommateur final qui pâtit. N’ayant quasiment pas d’alternative et encore moins de recours pour protéger ses intérêts, il devient la proie facile des «chennaqa» qui investissement désormais tous les secteurs. Ces intermédiaires sans foi ni loi ont sévit de manière éhontée à l’occasion de Aïd Al-Adha. Du coup, les prix ont flambé, alors même que l’État a consenti des efforts considérables pour subventionner le secteur de l’élevage et développer une offre suffisante.
La même logique opère lors des vacances d’été. Les prix des denrées alimentaires et des loyers sont multipliés par 2 ou 3 simplement parce qu’il y a une forte demande. Le même état d’esprit guide le comportement mercantile de beaucoup de promoteur immobilier qui proposent des prix hors de portée, notamment dans les grandes villes. Pour eux, la «haouta» est érigée en principe cardinal. Peu importe le consommateur, ce qui compte c’est les bénéfices immodérés qu’ils réalisent.
C’est précisément cette évolution qui retient l’attention de Mohamed Houbib, psychosociologue et chercheur en sciences sociales. Pour lui, le phénomène dépasse largement un déréglementent de la loi de l’offre ou de la demande. «La “haouta” constitue un miroir des mutations que connaît le Maroc contemporain. Elle nous parle de pouvoir d’achat, de réseaux sociaux, de nouvelles formes de reconnaissance sociale et des stratégies que développent les citoyens pour faire face aux contraintes du quotidien», souligne-t-il. Derrière ce terme populaire devenu omniprésent, se dessine, selon lui, toute une réflexion sur le rapport à l’argent, aux opportunités et aux valeurs qui façonnent aujourd’hui la société marocaine.
Comment expliquer l’essor de cet état d’esprit ? Quelles en sont les principales dimensions sociologiques ?
L’explication est à la fois économique, psychologique et sociale. Sur le plan économique, il est tout à fait compréhensible que les ménages cherchent à préserver leur pouvoir d’achat dans un contexte marqué par l’augmentation du coût de la vie. Réaliser des économies sur certaines dépenses représente un avantage concret pour de nombreuses familles. Mais cette logique ne suffit pas à expliquer le phénomène. Il existe également une dimension psychologique importante. En réalité, le consommateur n’achète pas seulement un produit ; il achète aussi le sentiment d’avoir réalisé une bonne affaire. Ainsi, une personne qui n’avait pas prévu d’acquérir un téléviseur ou un smartphone peut être tentée de le faire lorsqu’elle découvre une réduction importante, parce qu’elle a l’impression de saisir une opportunité exceptionnelle. Dans certains cas, cette satisfaction peut même prendre le dessus sur le besoin réel. À cela s’ajoute enfin une dimension sociale. Avec la logique de la «haouta», apparaît la figure du «consommateur malin», celui qui sait repérer les meilleures offres, comparer les prix et partager les bons plans avec son entourage. Dans certains cercles familiaux ou amicaux, cette capacité devient même une source de reconnaissance sociale. On est donc passé d’un simple comportement de consommation à un phénomène qui participe à la construction de certaines identités sociales contemporaines.
Sur le plan économique, la «haouta» est-elle avant tout une stratégie d’adaptation face aux difficultés du quotidien ?
Dans de nombreux cas, elle constitue effectivement une forme d’adaptation économique. Lorsqu’une famille profite de promotions sur des produits alimentaires, des fournitures scolaires ou des biens essentiels, elle cherche simplement à préserver son budget et à faire face aux contraintes du quotidien. Cependant, toutes les situations ne se ressemblent pas. Lorsque certaines personnes achètent des quantités largement supérieures à leurs besoins pour stocker ou revendre, nous entrons dans une logique différente. La «haouta» n’est donc ni totalement vertueuse ni totalement condamnable. Elle reflète des motivations variées : la volonté de protéger son pouvoir d’achat, la peur de manquer une opportunité, mais parfois aussi la recherche du profit. Par ailleurs, il faut souligner que ce phénomène est aujourd’hui amplifié par les réseaux sociaux. Au Maroc, l’information circule à une vitesse remarquable grâce aux groupes WhatsApp, à Facebook, à Instagram ou encore aux créateurs de contenu spécialisés dans les promotions et les bons plans. Une offre repérée dans une ville peut ainsi devenir virale à l’échelle nationale en quelques heures. Les réseaux sociaux jouent de même sur ce que les psychologues appellent la validation sociale. Lorsque nous voyons un grand nombre de personnes se précipiter vers un produit, nous avons naturellement tendance à penser que ce comportement est justifié. Les vidéos virales, les images de foules et les recommandations d’influenceurs renforcent ainsi considérablement l’effet d’entraînement.
Certains y voient le signe d’une évolution, voire d’une fragilisation de certaines valeurs collectives. Partagez-vous cette analyse ?
Je préfère parler d’une tension entre deux modèles plutôt que d’une crise des valeurs. D’un côté, la société marocaine demeure profondément attachée à des valeurs de solidarité, de générosité, de famille et d’entraide. De l’autre, elle est de plus en plus exposée à une culture mondialisée qui valorise la réussite individuelle, la performance économique et la recherche permanente d’opportunités. La «haouta» se situe précisément au croisement de ces deux univers. Elle exprime à la fois l’ingéniosité des individus face aux contraintes économiques et le risque d’une généralisation de la logique du profit à l’ensemble des sphères de la vie sociale. Le principal danger réside justement dans cette évolution. Si les relations humaines commencent à être évaluées principalement en fonction de leur rentabilité, le lien social peut progressivement s’affaiblir. Or une société ne repose pas uniquement sur des échanges économiques performants. Elle a également besoin de confiance, de loyauté, d’engagement et de solidarité. Sa véritable richesse réside, en outre, dans la qualité des relations qui unissent ses membres.
Comment préserver cet équilibre entre la recherche légitime de bonnes affaires et les valeurs qui fondent le vivre-ensemble ?
La famille demeure le premier espace d’apprentissage. C’est elle qui peut transmettre aux enfants des valeurs liées à la gestion du budget, mais aussi à la distinction entre les besoins réels et les envies. L’école a également un rôle essentiel à jouer à travers l’éducation financière et le développement de l’esprit critique face à la publicité et aux réseaux sociaux. De leur côté, les médias peuvent contribuer à mieux faire comprendre les mécanismes psychologiques utilisés dans certaines stratégies commerciales. Enfin, les pouvoirs publics peuvent renforcer la transparence des promotions et la protection du consommateur. L’enjeu n’est pas d’empêcher les citoyens de rechercher de bonnes affaires, ce qui est parfaitement légitime. Il s’agit plutôt d’encourager une consommation réfléchie, compatible avec les besoins réels des ménages et avec les valeurs de responsabilité, de solidarité et de discernement qui caractérisent la société marocaine.
Sauf que les choses ont évolué lentement vers des pratiques plutôt condamnables. Le terme évoque désormais plus un état d’esprit ou une culture qui décrit la course effrénée au gain aux dépens des consommateurs. Entre ceux qui profitent des occasions comme Aïd Al-Adha ou le Ramadan pour faire monter les enchères et ceux qui créent et entretiennent des situations de monopole pour dicter leur loi du marché en imposant des prix exorbitants, c’est le consommateur final qui pâtit. N’ayant quasiment pas d’alternative et encore moins de recours pour protéger ses intérêts, il devient la proie facile des «chennaqa» qui investissement désormais tous les secteurs. Ces intermédiaires sans foi ni loi ont sévit de manière éhontée à l’occasion de Aïd Al-Adha. Du coup, les prix ont flambé, alors même que l’État a consenti des efforts considérables pour subventionner le secteur de l’élevage et développer une offre suffisante.
La même logique opère lors des vacances d’été. Les prix des denrées alimentaires et des loyers sont multipliés par 2 ou 3 simplement parce qu’il y a une forte demande. Le même état d’esprit guide le comportement mercantile de beaucoup de promoteur immobilier qui proposent des prix hors de portée, notamment dans les grandes villes. Pour eux, la «haouta» est érigée en principe cardinal. Peu importe le consommateur, ce qui compte c’est les bénéfices immodérés qu’ils réalisent.
C’est précisément cette évolution qui retient l’attention de Mohamed Houbib, psychosociologue et chercheur en sciences sociales. Pour lui, le phénomène dépasse largement un déréglementent de la loi de l’offre ou de la demande. «La “haouta” constitue un miroir des mutations que connaît le Maroc contemporain. Elle nous parle de pouvoir d’achat, de réseaux sociaux, de nouvelles formes de reconnaissance sociale et des stratégies que développent les citoyens pour faire face aux contraintes du quotidien», souligne-t-il. Derrière ce terme populaire devenu omniprésent, se dessine, selon lui, toute une réflexion sur le rapport à l’argent, aux opportunités et aux valeurs qui façonnent aujourd’hui la société marocaine.
Mohamed Houbib, psychosociologue et chercheur en sciences sociales : «Si les relations humaines commencent à être évaluées en fonction de leur rentabilité, le lien social peut progressivement s’affaiblir»
Le Matin : On entend de plus en plus parler de la «haouta», un terme qui a largement dépassé le cadre des promotions commerciales pour s’inviter dans les conversations du quotidien. Que dit-il selon vous de notre société ?
Mohamed Houbib :
Comment expliquer l’essor de cet état d’esprit ? Quelles en sont les principales dimensions sociologiques ?
L’explication est à la fois économique, psychologique et sociale. Sur le plan économique, il est tout à fait compréhensible que les ménages cherchent à préserver leur pouvoir d’achat dans un contexte marqué par l’augmentation du coût de la vie. Réaliser des économies sur certaines dépenses représente un avantage concret pour de nombreuses familles. Mais cette logique ne suffit pas à expliquer le phénomène. Il existe également une dimension psychologique importante. En réalité, le consommateur n’achète pas seulement un produit ; il achète aussi le sentiment d’avoir réalisé une bonne affaire. Ainsi, une personne qui n’avait pas prévu d’acquérir un téléviseur ou un smartphone peut être tentée de le faire lorsqu’elle découvre une réduction importante, parce qu’elle a l’impression de saisir une opportunité exceptionnelle. Dans certains cas, cette satisfaction peut même prendre le dessus sur le besoin réel. À cela s’ajoute enfin une dimension sociale. Avec la logique de la «haouta», apparaît la figure du «consommateur malin», celui qui sait repérer les meilleures offres, comparer les prix et partager les bons plans avec son entourage. Dans certains cercles familiaux ou amicaux, cette capacité devient même une source de reconnaissance sociale. On est donc passé d’un simple comportement de consommation à un phénomène qui participe à la construction de certaines identités sociales contemporaines.
Sur le plan économique, la «haouta» est-elle avant tout une stratégie d’adaptation face aux difficultés du quotidien ?
Dans de nombreux cas, elle constitue effectivement une forme d’adaptation économique. Lorsqu’une famille profite de promotions sur des produits alimentaires, des fournitures scolaires ou des biens essentiels, elle cherche simplement à préserver son budget et à faire face aux contraintes du quotidien. Cependant, toutes les situations ne se ressemblent pas. Lorsque certaines personnes achètent des quantités largement supérieures à leurs besoins pour stocker ou revendre, nous entrons dans une logique différente. La «haouta» n’est donc ni totalement vertueuse ni totalement condamnable. Elle reflète des motivations variées : la volonté de protéger son pouvoir d’achat, la peur de manquer une opportunité, mais parfois aussi la recherche du profit. Par ailleurs, il faut souligner que ce phénomène est aujourd’hui amplifié par les réseaux sociaux. Au Maroc, l’information circule à une vitesse remarquable grâce aux groupes WhatsApp, à Facebook, à Instagram ou encore aux créateurs de contenu spécialisés dans les promotions et les bons plans. Une offre repérée dans une ville peut ainsi devenir virale à l’échelle nationale en quelques heures. Les réseaux sociaux jouent de même sur ce que les psychologues appellent la validation sociale. Lorsque nous voyons un grand nombre de personnes se précipiter vers un produit, nous avons naturellement tendance à penser que ce comportement est justifié. Les vidéos virales, les images de foules et les recommandations d’influenceurs renforcent ainsi considérablement l’effet d’entraînement.
Certains y voient le signe d’une évolution, voire d’une fragilisation de certaines valeurs collectives. Partagez-vous cette analyse ?
Je préfère parler d’une tension entre deux modèles plutôt que d’une crise des valeurs. D’un côté, la société marocaine demeure profondément attachée à des valeurs de solidarité, de générosité, de famille et d’entraide. De l’autre, elle est de plus en plus exposée à une culture mondialisée qui valorise la réussite individuelle, la performance économique et la recherche permanente d’opportunités. La «haouta» se situe précisément au croisement de ces deux univers. Elle exprime à la fois l’ingéniosité des individus face aux contraintes économiques et le risque d’une généralisation de la logique du profit à l’ensemble des sphères de la vie sociale. Le principal danger réside justement dans cette évolution. Si les relations humaines commencent à être évaluées principalement en fonction de leur rentabilité, le lien social peut progressivement s’affaiblir. Or une société ne repose pas uniquement sur des échanges économiques performants. Elle a également besoin de confiance, de loyauté, d’engagement et de solidarité. Sa véritable richesse réside, en outre, dans la qualité des relations qui unissent ses membres.
Comment préserver cet équilibre entre la recherche légitime de bonnes affaires et les valeurs qui fondent le vivre-ensemble ?
La famille demeure le premier espace d’apprentissage. C’est elle qui peut transmettre aux enfants des valeurs liées à la gestion du budget, mais aussi à la distinction entre les besoins réels et les envies. L’école a également un rôle essentiel à jouer à travers l’éducation financière et le développement de l’esprit critique face à la publicité et aux réseaux sociaux. De leur côté, les médias peuvent contribuer à mieux faire comprendre les mécanismes psychologiques utilisés dans certaines stratégies commerciales. Enfin, les pouvoirs publics peuvent renforcer la transparence des promotions et la protection du consommateur. L’enjeu n’est pas d’empêcher les citoyens de rechercher de bonnes affaires, ce qui est parfaitement légitime. Il s’agit plutôt d’encourager une consommation réfléchie, compatible avec les besoins réels des ménages et avec les valeurs de responsabilité, de solidarité et de discernement qui caractérisent la société marocaine.
