Des causes multiples et convergentes
Les spécialistes interrogés dans le cadre de ce dossier observent une augmentation de la demande de soins, de la visibilité de la souffrance psychique ainsi que de la pression sur les structures de prise en charge. Le Dr Nassim Mabrouk attribue cette dynamique à une combinaison de facteurs qui se renforcent mutuellement :
Le premier est d’ordre social : le chômage, particulièrement élevé chez les jeunes, ainsi que le manque de perspectives, alimentent l’incertitude économique. Ce facteur d’ordre social est fortement associé à l’anxiété, à la dépression et à certains comportements à risque.
Le deuxième est familial et urbain : l’urbanisation rapide, la transformation des structures familiales et la fragilisation des modèles traditionnels de soutien réduisent les repères protecteurs, dans un contexte où les déterminants sociaux et économiques pèsent de plus en plus lourdement sur la santé mentale.
Le troisième facteur est numérique : l’usage intensif des réseaux sociaux et des écrans modifie les rythmes de sommeil, l’attention et l’estime de soi. C’est un phénomène qu’on observe de plus en plus dans notre société. D’ailleurs, selon une étude menée en 2020 à Casablanca auprès des collégiens et reprise par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), près de 40% d’entre eux présentent un usage problématique d’internet.
Le quatrième facteur est post-pandémique : la Covid-19 a accentué, à l’échelle mondiale, les troubles anxieux et dépressifs, avec une hausse estimée à 25% selon l’Organisation mondiale de la santé. Au Maroc, les effets de cette période se prolongent encore aujourd’hui, entre fragilisation des liens sociaux, insécurité économique et traumatismes individuels.
À ces facteurs s’ajoute un élément plus discret, mais déterminant, selon le Dr Mabrouk. Il s’agit d’une meilleure reconnaissance des troubles psychiques. «Une partie de l’augmentation perçue ne traduit pas seulement une aggravation, mais aussi une libération progressive de la parole, une diminution de la honte et une demande plus forte de soins», précise notre interlocuteur.
Au Maroc, l’urgence de la santé mentale ne se lit pas uniquement dans les rapports. Elle se traduit concrètement dans les files d’attente, les services saturés et des souffrances souvent prises en charge tardivement. Dans les cabinets de consultation comme dans les structures hospitalières, le retard de diagnostic et de prise en charge reste l’une des difficultés les plus fréquentes. «Beaucoup de patients arrivent en consultation après des mois, parfois des années, notamment en raison d’interprétations morales ou spirituelles de la souffrance, de l’automédication, de consultations somatiques répétées ou encore de l’isolement progressif», explique le Dr Nassim Mabrouk. Cette situation conduit, selon lui, à des prises en charge tardives, lorsque la souffrance est déjà devenue invalidante. Dans ce contexte, la souffrance dépasse rapidement l’individu et touche l’entourage. La famille se retrouve alors en première ligne. «La famille marocaine demeure un amortisseur social majeur, mais elle est aussi fréquemment laissée seule : elle finance, accompagne, surveille, négocie avec l’école, l’employeur, le voisinage, l’hôpital et parfois les autorités», souligne le spécialiste. Il rappelle que la psychiatrie ne traite jamais un individu isolé, mais une personne inscrite dans un tissu familial et social, ce qui rend chaque déséquilibre plus complexe à gérer. Cette charge est encore alourdie par un autre frein, plus discret mais déterminant : la stigmatisation. «Beaucoup de patients retardent la consultation ou interrompent leur traitement par peur du regard social, ce qui aggrave leur situation», regrette le Dr Mabrouk.
Dr Nassim Mabrouk, psychiatre, président de l’association «Les Amis de la Santé» : Tant que la santé mentale restera trop dépendante du paiement direct des ménages, l’accès restera socialement inégal
Dr Nassim Mabrouk :
En tant que psychiatre, vous militez pour un modèle de prise en charge capable de réduire les fortes disparités territoriales en santé mentale au Maroc. À quoi devrait ressembler, concrètement, un parcours de soins structuré et accessible sur l’ensemble du territoire ?
La réponse doit être architecturale. On ne corrigera pas les disparités territoriales seulement en ajoutant quelques lits ou quelques postes isolés ; il faut bâtir un parcours de soins gradué. Le premier niveau doit être la médecine générale, la santé scolaire, la santé universitaire, les maisons de santé et les centres de proximité. Ces structures doivent dépister, orienter, stabiliser les situations simples et repérer les urgences. Le deuxième niveau doit être constitué de centres médico-psychologiques et psychosociaux de proximité, à vocation provinciale et régionale, capables de réunir psychiatres, psychologues, infirmiers spécialisés, assistants sociaux, addictologues, orthophonistes ou psychomotriciens selon les besoins. Le rôle de ces centres serait d’éviter que l’hôpital psychiatrique ne devienne la seule porte d’entrée du système. Le troisième niveau doit rester hospitalier : services intégrés de psychiatrie dans les hôpitaux généraux, unités de crise, unités d’addictologie, pédopsychiatrie, gérontopsychiatrie, neuropsychiatrie, réhabilitation et hospitalisation complète lorsque nécessaire. Le Plan Santé 2025 prévoyait déjà la mise à niveau des hôpitaux et services de psychiatrie intégrés, ainsi que la poursuite de la création de services intégrés au niveau des Centres hospitaliers régionaux (CHR) et des Centres hospitaliers provinciaux (CHP). Il faut ensuite déployer la télémédecine psychiatrique de manière éthique. Elle ne remplacera jamais la présence humaine, mais elle peut réduire la perte de chance en permettant la supervision, les avis spécialisés, le suivi post-hospitalier, la psychoéducation familiale et la coordination entre médecins généralistes et psychiatres. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) considère d’ailleurs la télémédecine comme une opportunité dans le contexte de pénurie de soignants. Enfin, l’équité suppose un financement lisible. La santé mentale doit être mieux remboursée : consultations, psychothérapies structurées, traitements, bilans neuropsychologiques, réhabilitation et soutien familial. Tant que la santé mentale restera trop dépendante du paiement direct des ménages, l’accès restera socialement inégal.
Les réseaux sociaux sont omniprésents dans notre quotidien. Dans ce contexte, sont-ils devenus un facteur aggravant des troubles psychiques, ou peuvent-ils aussi constituer un outil de sensibilisation et de prévention ?
Les deux. Les réseaux sociaux peuvent aggraver la souffrance psychique lorsqu’ils capturent l’attention, désorganisent le sommeil, favorisent la comparaison sociale, exposent aux contenus anxiogènes, banalisent la violence symbolique ou donnent une illusion de lien sans véritable soutien. Chez les adolescents, ils peuvent majorer l’insécurité corporelle, la peur de l’exclusion, l’hypervigilance relationnelle et la dépendance à la validation immédiate. Les chiffres disponibles invitent à la vigilance : l’étude citée par le CESE chez 800 collégiens casablancais de 13 à 19 ans retrouvait 40% d’usage problématique d’internet et environ 8% de situation d’addiction. Ce n’est pas un détail comportemental ; c’est un marqueur de santé publique, parce que l’écran touche le sommeil, l’attention, la scolarité, la sociabilité et la régulation émotionnelle. Mais il serait scientifiquement pauvre de diaboliser le numérique. Les réseaux sociaux peuvent aussi être un outil puissant de prévention : campagnes anti-stigmatisation, psychoéducation, repérage des signaux de détresse, orientation vers des professionnels, messages en darija et en amazigh, contenus adaptés aux jeunes, mobilisation associative, webinaires, groupes de soutien encadrés et plateformes d’écoute. La différence se fait sur la qualité du contenu, l’éthique de diffusion et l’articulation avec des professionnels. Un post Instagram peut sensibiliser ; il ne peut pas diagnostiquer. Une vidéo peut encourager à consulter ; elle ne doit pas remplacer une consultation. Une plateforme peut orienter ; elle doit protéger les données, éviter le sensationnalisme et respecter la vulnérabilité des personnes. La santé mentale numérique au Maroc doit donc être régulée, formée et labellisée. Nous avons besoin de contenus validés, de créateurs responsables, de professionnels présents dans l’espace public et d’une culture numérique qui apprenne à nos jeunes non seulement à utiliser l’écran, mais aussi à s’en protéger.
La prévention est souvent évoquée comme un axe insuffisamment développé dans les politiques de santé mentale. Quelles sont, selon vous, les priorités pour en faire un véritable pilier au Maroc ?
La prévention commence par une idée simple : la santé mentale ne doit pas être convoquée uniquement au moment de la crise. Elle doit être travaillée avant la maladie, avant la rupture scolaire, avant l’épuisement professionnel, avant l’addiction, avant l’isolement. Les soins curatifs sont indispensables, mais le CESE rappelle que l’état de santé dépend largement de déterminants sociaux, culturels, économiques et environnementaux. Le premier pilier est l’enfance. Il faut investir dans les 1.000 premiers jours, la guidance parentale, la détection des troubles neurodéveloppementaux, la santé mentale périnatale, la médecine scolaire et les compétences psychosociales. Le Plan stratégique de promotion de la santé mentale des enfants, adolescents et jeunes insiste sur l’équité, la proximité, la prévention et la lutte contre la stigmatisation. Le deuxième pilier est l’école. Chaque établissement devrait disposer d’un protocole clair : repérer l’absentéisme, le harcèlement, le décrochage, les troubles anxieux, les conduites addictives, les troubles de l’attention, les difficultés d’apprentissage et les situations de mal-être. L’école ne doit pas devenir un hôpital, mais elle doit devenir une sentinelle bienveillante. Le troisième pilier est le travail. Le Maroc doit intégrer la santé mentale dans la médecine du travail, les ressources humaines, les politiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et le dialogue social. Burnout, harcèlement moral, risques psychosociaux, addictions, troubles du sommeil et dépression ne sont pas seulement des drames individuels : ils ont un coût en absentéisme, turn-over, accidents, conflits et baisse de productivité. La santé mentale doit être perçue par l’entreprise comme un investissement stratégique, non comme une dépense de confort. Le quatrième pilier est la donnée. Une politique de prévention sans indicateurs est une déclaration d’intention. Il faut des enquêtes nationales régulières, des tableaux de bord régionaux, des indicateurs de délais de rendez-vous, de rechute, de suivi post-hospitalier, de disponibilité des médicaments, de recours aux psychothérapies, d’absentéisme scolaire, de violence et d’addictions. Enfin, la prévention doit être culturelle. Elle doit entrer dans les médias, les mosquées, les associations, les entreprises, les clubs sportifs, les universités et les collectivités territoriales. Le message central doit être clair : consulter n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est un acte de lucidité, de responsabilité et de dignit
Dre Dallal Jeddi, pharmacienne biologiste et éducatrice thérapeutique : L'incertitude liée à la disponibilité d'un médicament constitue une source d'anxiété pour les patients et leurs familles, déjà particulièrement vulnérables
Dre Dallal Jeddi :
Vous avez récemment organisé des rencontres autour de l’éducation thérapeutique du patient. Quel rôle cette approche peut-elle jouer en santé mentale ?
À l’ère de la digitalisation, l'éducation thérapeutique du patient (ETP) constitue un levier majeur d'amélioration du parcours de soins et de la qualité de vie des patients atteints de pathologies chroniques. Contrairement au modèle paternaliste traditionnel, où le patient est essentiellement récepteur des décisions médicales, l'ETP le place au cœur du processus de soins et lui permet de devenir acteur de sa santé. Le but est d'aider le patient à mieux comprendre sa maladie, son traitement et les moyens dont il dispose pour préserver son équilibre et son bien-être. En psychiatrie, cette approche est particulièrement pertinente. Elle permet au patient de reconnaître les signes précoces d'une rechute, de mieux gérer les effets indésirables des traitements, d'améliorer son adhésion thérapeutique et de développer des stratégies pour faire face aux difficultés du quotidien. L'ETP contribue aussi au renforcement des compétences psychosociales, telles que la gestion du stress, la communication, la résolution de problèmes ou encore la confiance en soi. Elle participe ainsi à la lutte contre la stigmatisation et favorise une meilleure autonomie dans la vie personnelle, sociale et professionnelle. Enfin, l'éducation thérapeutique s'inscrit dans une démarche de partenariat entre le patient, les professionnels de santé et, lorsque cela est pertinent, les proches. En renforçant le pouvoir d'agir du patient et son implication dans les décisions qui concernent sa santé, elle contribue à améliorer la qualité de vie, à prévenir les rechutes et à réduire le recours aux hospitalisations. Plus qu'un complément aux soins, elle constitue aujourd'hui une composante essentielle d'une prise en charge moderne, humaine et centrée sur la personne.
Réda Mhasni, président du Collectif des psychologues praticiens du Maroc : Le psychologue devrait être davantage présent dans les structures de santé publique, les centres de santé primaires, les écoles, les entreprises et les institutions sociales
«La santé mentale ne peut effectivement pas être réduite à la psychiatrie. La psychiatrie et la psychologie sont deux disciplines complémentaires qui répondent à des besoins différents, mais souvent intriqués. Le psychiatre intervient notamment dans le diagnostic médical et le traitement des troubles mentaux nécessitant une prise en charge pharmacologique, tandis que le psychologue évalue, accompagne et intervient sur les dimensions psychiques, émotionnelles, comportementales et relationnelles de la souffrance humaine. Au Maroc, les psychologues occupent une place de plus en plus importante. Ils exercent dans des domaines variés : santé, éducation, entreprise, justice, accompagnement familial ou encore soutien psychosocial. Les besoins de la population sont considérables, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépression, de difficultés relationnelles, de souffrance au travail, de troubles du développement ou de situations de crise. Cependant, plusieurs défis demeurent. Le premier est celui de la reconnaissance et de la structuration de la profession. Il est nécessaire de clarifier le statut du psychologue, de définir des standards de formation et de pratique, et de renforcer le cadre éthique afin de protéger à la fois les professionnels et les citoyens. Le deuxième défi concerne l’intégration du psychologue dans le parcours de soins. Le psychologue devrait être davantage présent dans les structures de santé publique, les centres de santé primaires, les écoles, les entreprises et les institutions sociales. Une prise en charge précoce et pluridisciplinaire permet souvent de prévenir l’aggravation des troubles et d’améliorer durablement la qualité de vie des personnes. Enfin, il est essentiel de poursuivre le travail de sensibilisation auprès du grand public. Consulter un psychologue ne doit plus être perçu comme un aveu de faiblesse ou réservé aux situations extrêmes. La santé mentale est une composante essentielle de la santé globale, et prendre soin de son équilibre psychique est aujourd’hui un enjeu individuel, familial et sociétal majeur. C’est précisément dans cette perspective que nous souhaitons œuvrer : contribuer à une meilleure reconnaissance de la profession, promouvoir une pratique éthique et scientifique, et participer à la construction d’un parcours de soins plus accessible et plus humain pour tous les Marocains.»
