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Lundi 29 Juin 2026
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La santé mentale au Maroc, une urgence au croisement du social et du médical

Dans un système de soins sous tension, la santé mentale s’impose désormais comme un révélateur discret mais profond des transformations sociales et sanitaires du pays. Entre une offre de soins en recomposition, des besoins en progression et des inégalités territoriales persistantes, la prise en charge des troubles psychiques au Maroc reste confrontée à des limites structurelles. Mais au-delà des chiffres et des réformes engagées, c’est aussi le rapport collectif à la souffrance psychique qui évolue, lentement mais durablement. Réunis récemment par le Rotary Club Casablanca Mers Sultan, des acteurs du secteur plaident pour une approche globale, articulant le renforcement de l’offre, la prévention et la lutte contre la stigmatisation. Dans ce dossier, médecins, chercheurs et praticiens décryptent les ressorts d’une réalité encore largement sous-estimée et les défis d’un système en pleine recomposition.

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La santé mentale au Maroc constitue un enjeu de santé publique majeur, marqué par des interrogations croissantes sur l’adéquation entre l’offre de soins et les besoins de la population. Dans ce cadre, les données disponibles permettent de dresser un premier état des lieux. Selon les dernières données présentées en 2025 par le ministre de la Santé, Amine Tahraoui, le pays comptait 3.230 professionnels spécialisés en santé mentale et psychique, dont 593 psychiatres et 76 pédopsychiatres. Ces chiffres apparaissent en progression par rapport à ceux relevés par la Cour des comptes dans son Rapport 2023-2024, qui faisait état de 407 psychiatres et 32 pédopsychiatres à l’échelle nationale. Si cette évolution témoigne d’un renforcement des capacités du système de santé, elle pose néanmoins la question de la capacité réelle de l’offre à répondre aux besoins de la population. Pour éclairer cette question, les spécialistes interrogés dans le cadre de ce dossier regrettent d’abord l’absence de données récentes permettant de mesurer précisément l’évolution de la demande en santé mentale. Dans ce contexte, le Dr Nassim Mabrouk, psychiatre et président de l’association «Les Amis de la Santé», rappelle que l’Enquête nationale sur la prévalence des troubles mentaux (2003-2006) demeure la principale base disponible, en dépit de son ancienneté. Celle-ci révèle que 48,9% des Marocains ont souffert, souffrent ou souffriront d’un trouble mental au cours de leur vie, dont 26% pour la dépression, 9% pour les troubles anxieux, 5,6% pour les troubles psychotiques et environ 1% pour la schizophrénie. «Des chiffres qui, malgré leur ancienneté, permettent d’esquisser l’ampleur des troubles psychiques dans la population», précise le spécialiste.



Des causes multiples et convergentes

Les spécialistes interrogés dans le cadre de ce dossier observent une augmentation de la demande de soins, de la visibilité de la souffrance psychique ainsi que de la pression sur les structures de prise en charge. Le Dr Nassim Mabrouk attribue cette dynamique à une combinaison de facteurs qui se renforcent mutuellement :

Le premier est d’ordre social : le chômage, particulièrement élevé chez les jeunes, ainsi que le manque de perspectives, alimentent l’incertitude économique. Ce facteur d’ordre social est fortement associé à l’anxiété, à la dépression et à certains comportements à risque.

Le deuxième est familial et urbain : l’urbanisation rapide, la transformation des structures familiales et la fragilisation des modèles traditionnels de soutien réduisent les repères protecteurs, dans un contexte où les déterminants sociaux et économiques pèsent de plus en plus lourdement sur la santé mentale.

Le troisième facteur est numérique : l’usage intensif des réseaux sociaux et des écrans modifie les rythmes de sommeil, l’attention et l’estime de soi. C’est un phénomène qu’on observe de plus en plus dans notre société. D’ailleurs, selon une étude menée en 2020 à Casablanca auprès des collégiens et reprise par le Conseil économique, social et environnemental (CESE), près de 40% d’entre eux présentent un usage problématique d’internet.

Le quatrième facteur est post-pandémique : la Covid-19 a accentué, à l’échelle mondiale, les troubles anxieux et dépressifs, avec une hausse estimée à 25% selon l’Organisation mondiale de la santé. Au Maroc, les effets de cette période se prolongent encore aujourd’hui, entre fragilisation des liens sociaux, insécurité économique et traumatismes individuels.

À ces facteurs s’ajoute un élément plus discret, mais déterminant, selon le Dr Mabrouk. Il s’agit d’une meilleure reconnaissance des troubles psychiques. «Une partie de l’augmentation perçue ne traduit pas seulement une aggravation, mais aussi une libération progressive de la parole, une diminution de la honte et une demande plus forte de soins», précise notre interlocuteur.
Au-delà des chiffres, la réalité du terrain

Au Maroc, l’urgence de la santé mentale ne se lit pas uniquement dans les rapports. Elle se traduit concrètement dans les files d’attente, les services saturés et des souffrances souvent prises en charge tardivement. Dans les cabinets de consultation comme dans les structures hospitalières, le retard de diagnostic et de prise en charge reste l’une des difficultés les plus fréquentes. «Beaucoup de patients arrivent en consultation après des mois, parfois des années, notamment en raison d’interprétations morales ou spirituelles de la souffrance, de l’automédication, de consultations somatiques répétées ou encore de l’isolement progressif», explique le Dr Nassim Mabrouk. Cette situation conduit, selon lui, à des prises en charge tardives, lorsque la souffrance est déjà devenue invalidante. Dans ce contexte, la souffrance dépasse rapidement l’individu et touche l’entourage. La famille se retrouve alors en première ligne. «La famille marocaine demeure un amortisseur social majeur, mais elle est aussi fréquemment laissée seule : elle finance, accompagne, surveille, négocie avec l’école, l’employeur, le voisinage, l’hôpital et parfois les autorités», souligne le spécialiste. Il rappelle que la psychiatrie ne traite jamais un individu isolé, mais une personne inscrite dans un tissu familial et social, ce qui rend chaque déséquilibre plus complexe à gérer. Cette charge est encore alourdie par un autre frein, plus discret mais déterminant : la stigmatisation. «Beaucoup de patients retardent la consultation ou interrompent leur traitement par peur du regard social, ce qui aggrave leur situation», regrette le Dr Mabrouk.
Cette réalité est encore renforcée par une fracture territoriale persistante. «Les structures psychiatriques spécialisées restent inégalement réparties sur le territoire, avec une concentration marquée dans certaines grandes régions», note le spécialiste, précisant que cette situation transforme l’accès aux soins en parcours d’obstacles, où la distance devient un facteur d’exclusion.
Face à ce contexte, le Dr Mabrouk tient à être à la fois réaliste et optimiste. Pour lui, les défis restent considérables en matière de santé mentale, mais il ne faut pas non plus sous-estimer la dynamique engagée. Dans cette évolution, il cite plusieurs avancées, notamment le Plan national multisectoriel de santé mentale 2030, qui prévoit l’intégration progressive de la santé mentale dans les hôpitaux publics, le développement des consultations externes et le renforcement de la prise en charge des crises psychosociales. Il souligne par ailleurs la progression des ressources humaines, avec l’augmentation des effectifs spécialisés et la création de nouveaux postes, ainsi que les efforts engagés dans les infrastructures hospitalières.
cela s’ajoutent, selon lui, la montée en puissance de la formation universitaire et de la recherche en psychiatrie et psychologie clinique, le rôle croissant du tissu associatif dans le repérage et l’accompagnement des patients, ainsi que la prise en compte progressive de la santé mentale dans le monde du travail, notamment à travers la prévention des risques psychosociaux. Ces efforts, bien réels, s’inscrivent dans une trajectoire encore récente et progressive. Ils traduisent une prise de conscience et une volonté d’action, dont les effets restent toutefois inégalement perceptibles sur le terrain. Dans ce contexte de transition, le Maroc se situe à un moment charnière, où les premières réponses structurées émergent sans encore parvenir à combler les déséquilibres entre besoins et offre de soins. Entre les réformes engagées et la réalité vécue persiste un écart décisif. C’est dans cet espace, encore fragile, que se joue aujourd’hui l’avenir concret de la santé mentale au Maroc.

Dr Nassim Mabrouk, psychiatre, président de l’association «Les Amis de la Santé» : Tant que la santé mentale restera trop dépendante du paiement direct des ménages, l’accès restera socialement inégal

Le Matin : Quelles sont les spécificités de la santé mentale au Maroc par rapport aux tendances observées ailleurs ?

La santé mentale au Maroc, une urgence au croisement du social et du médical
Nassim Mabrouk



Dr Nassim Mabrouk :
Les défis en matière de santé mentale sont en partie universels. Il s’agit notamment de l’exposition à l’anxiété, du poids de la dépression, des addictions, de la souffrance adolescente, de l’épuisement professionnel, de la solitude des personnes âgées, du manque de psychiatres, de l’insuffisance de la prévention et du coût économique massif des troubles psychiques. À ce titre, l’Organisation mondiale de la santé rappelle que les troubles mentaux constituent une cause majeure de handicap durable et qu’ils touchent tous les pays, toutes les générations et tous les niveaux de revenu. Mais le Maroc présente des spécificités importantes. La première est la force paradoxale de la famille. Elle protège, soutient et retarde parfois l’institutionnalisation ; mais elle peut aussi masquer la souffrance, retarder le recours aux soins, porter seule des situations lourdes et se transformer en espace d’épuisement. La famille est à la fois facteur de résilience et lieu de vulnérabilité. La deuxième spécificité est territoriale. Dans un pays où l’offre spécialisée est concentrée, la distance devient un déterminant médical. La même pathologie n’a pas le même destin clinique selon qu’elle apparaît à Casablanca, Tanger, Oujda, Laâyoune, dans une province rurale ou dans une commune périphérique. C’est là que la politique publique doit devenir territoriale et non seulement hospitalière. La troisième spécificité est culturelle. Les représentations de la maladie mentale oscillent encore entre lecture médicale, morale, religieuse, familiale et parfois magique. Il ne faut pas mépriser ces représentations ; il faut les comprendre pour mieux construire l’alliance thérapeutique. Le psychiatre au Maroc doit souvent traduire entre plusieurs langages : celui du symptôme, celui de la famille, celui du soin, celui de la dignité et celui du droit. La quatrième spécificité est institutionnelle : la psychiatrie marocaine est en transition. Elle quitte progressivement une logique asilaire ou strictement hospitalière pour aller vers l’intégration dans les hôpitaux généraux, la réhabilitation psychosociale, la formation élargie des psychologues cliniciens et neuropsychologues, la santé mentale au travail, la télémédecine et les dispositifs communautaires. C’est une transition encore incomplète, mais réelle.

En tant que psychiatre, vous militez pour un modèle de prise en charge capable de réduire les fortes disparités territoriales en santé mentale au Maroc. À quoi devrait ressembler, concrètement, un parcours de soins structuré et accessible sur l’ensemble du territoire ?

La réponse doit être architecturale. On ne corrigera pas les disparités territoriales seulement en ajoutant quelques lits ou quelques postes isolés ; il faut bâtir un parcours de soins gradué. Le premier niveau doit être la médecine générale, la santé scolaire, la santé universitaire, les maisons de santé et les centres de proximité. Ces structures doivent dépister, orienter, stabiliser les situations simples et repérer les urgences. Le deuxième niveau doit être constitué de centres médico-psychologiques et psychosociaux de proximité, à vocation provinciale et régionale, capables de réunir psychiatres, psychologues, infirmiers spécialisés, assistants sociaux, addictologues, orthophonistes ou psychomotriciens selon les besoins. Le rôle de ces centres serait d’éviter que l’hôpital psychiatrique ne devienne la seule porte d’entrée du système. Le troisième niveau doit rester hospitalier : services intégrés de psychiatrie dans les hôpitaux généraux, unités de crise, unités d’addictologie, pédopsychiatrie, gérontopsychiatrie, neuropsychiatrie, réhabilitation et hospitalisation complète lorsque nécessaire. Le Plan Santé 2025 prévoyait déjà la mise à niveau des hôpitaux et services de psychiatrie intégrés, ainsi que la poursuite de la création de services intégrés au niveau des Centres hospitaliers régionaux (CHR) et des Centres hospitaliers provinciaux (CHP). Il faut ensuite déployer la télémédecine psychiatrique de manière éthique. Elle ne remplacera jamais la présence humaine, mais elle peut réduire la perte de chance en permettant la supervision, les avis spécialisés, le suivi post-hospitalier, la psychoéducation familiale et la coordination entre médecins généralistes et psychiatres. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) considère d’ailleurs la télémédecine comme une opportunité dans le contexte de pénurie de soignants. Enfin, l’équité suppose un financement lisible. La santé mentale doit être mieux remboursée : consultations, psychothérapies structurées, traitements, bilans neuropsychologiques, réhabilitation et soutien familial. Tant que la santé mentale restera trop dépendante du paiement direct des ménages, l’accès restera socialement inégal.

Les réseaux sociaux sont omniprésents dans notre quotidien. Dans ce contexte, sont-ils devenus un facteur aggravant des troubles psychiques, ou peuvent-ils aussi constituer un outil de sensibilisation et de prévention ?

Les deux. Les réseaux sociaux peuvent aggraver la souffrance psychique lorsqu’ils capturent l’attention, désorganisent le sommeil, favorisent la comparaison sociale, exposent aux contenus anxiogènes, banalisent la violence symbolique ou donnent une illusion de lien sans véritable soutien. Chez les adolescents, ils peuvent majorer l’insécurité corporelle, la peur de l’exclusion, l’hypervigilance relationnelle et la dépendance à la validation immédiate. Les chiffres disponibles invitent à la vigilance : l’étude citée par le CESE chez 800 collégiens casablancais de 13 à 19 ans retrouvait 40% d’usage problématique d’internet et environ 8% de situation d’addiction. Ce n’est pas un détail comportemental ; c’est un marqueur de santé publique, parce que l’écran touche le sommeil, l’attention, la scolarité, la sociabilité et la régulation émotionnelle. Mais il serait scientifiquement pauvre de diaboliser le numérique. Les réseaux sociaux peuvent aussi être un outil puissant de prévention : campagnes anti-stigmatisation, psychoéducation, repérage des signaux de détresse, orientation vers des professionnels, messages en darija et en amazigh, contenus adaptés aux jeunes, mobilisation associative, webinaires, groupes de soutien encadrés et plateformes d’écoute. La différence se fait sur la qualité du contenu, l’éthique de diffusion et l’articulation avec des professionnels. Un post Instagram peut sensibiliser ; il ne peut pas diagnostiquer. Une vidéo peut encourager à consulter ; elle ne doit pas remplacer une consultation. Une plateforme peut orienter ; elle doit protéger les données, éviter le sensationnalisme et respecter la vulnérabilité des personnes. La santé mentale numérique au Maroc doit donc être régulée, formée et labellisée. Nous avons besoin de contenus validés, de créateurs responsables, de professionnels présents dans l’espace public et d’une culture numérique qui apprenne à nos jeunes non seulement à utiliser l’écran, mais aussi à s’en protéger.

La prévention est souvent évoquée comme un axe insuffisamment développé dans les politiques de santé mentale. Quelles sont, selon vous, les priorités pour en faire un véritable pilier au Maroc ?

La prévention commence par une idée simple : la santé mentale ne doit pas être convoquée uniquement au moment de la crise. Elle doit être travaillée avant la maladie, avant la rupture scolaire, avant l’épuisement professionnel, avant l’addiction, avant l’isolement. Les soins curatifs sont indispensables, mais le CESE rappelle que l’état de santé dépend largement de déterminants sociaux, culturels, économiques et environnementaux. Le premier pilier est l’enfance. Il faut investir dans les 1.000 premiers jours, la guidance parentale, la détection des troubles neurodéveloppementaux, la santé mentale périnatale, la médecine scolaire et les compétences psychosociales. Le Plan stratégique de promotion de la santé mentale des enfants, adolescents et jeunes insiste sur l’équité, la proximité, la prévention et la lutte contre la stigmatisation. Le deuxième pilier est l’école. Chaque établissement devrait disposer d’un protocole clair : repérer l’absentéisme, le harcèlement, le décrochage, les troubles anxieux, les conduites addictives, les troubles de l’attention, les difficultés d’apprentissage et les situations de mal-être. L’école ne doit pas devenir un hôpital, mais elle doit devenir une sentinelle bienveillante. Le troisième pilier est le travail. Le Maroc doit intégrer la santé mentale dans la médecine du travail, les ressources humaines, les politiques de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) et le dialogue social. Burnout, harcèlement moral, risques psychosociaux, addictions, troubles du sommeil et dépression ne sont pas seulement des drames individuels : ils ont un coût en absentéisme, turn-over, accidents, conflits et baisse de productivité. La santé mentale doit être perçue par l’entreprise comme un investissement stratégique, non comme une dépense de confort. Le quatrième pilier est la donnée. Une politique de prévention sans indicateurs est une déclaration d’intention. Il faut des enquêtes nationales régulières, des tableaux de bord régionaux, des indicateurs de délais de rendez-vous, de rechute, de suivi post-hospitalier, de disponibilité des médicaments, de recours aux psychothérapies, d’absentéisme scolaire, de violence et d’addictions. Enfin, la prévention doit être culturelle. Elle doit entrer dans les médias, les mosquées, les associations, les entreprises, les clubs sportifs, les universités et les collectivités territoriales. Le message central doit être clair : consulter n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est un acte de lucidité, de responsabilité et de dignit

Dre Dallal Jeddi, pharmacienne biologiste et éducatrice thérapeutique : L'incertitude liée à la disponibilité d'un médicament constitue une source d'anxiété pour les patients et leurs familles, déjà particulièrement vulnérables

Le Matin : Dans le domaine de la santé mentale, les ruptures de médicaments sont souvent évoquées. Quel est votre regard sur cette situation ?

La santé mentale au Maroc, une urgence au croisement du social et du médical
Dallal Jeddi



Dre Dallal Jeddi :
Les ruptures d'approvisionnement en médicaments psychiatriques sont une réalité préoccupante à laquelle les pharmaciens sont de plus en plus fréquemment confrontés en officine. Les risques pour les patients sont multiples et peuvent être graves. En psychiatrie, l'équilibre thérapeutique est souvent fragile et résulte de longs ajustements du traitement. Toute interruption brutale ou tout changement thérapeutique non préparé peut entraîner une rechute, une réapparition des symptômes, voire un syndrome de sevrage. Pour certaines pathologies, telles que les troubles bipolaires ou la schizophrénie, une rupture de continuité des soins peut conduire à une décompensation, à une hospitalisation et, dans les situations les plus sévères, mettre en jeu le pronostic vital. Au-delà du risque clinique, l'impact psychologique est lui aussi important. L'incertitude liée à la disponibilité d'un médicament constitue une source d'anxiété pour les patients et leurs familles, déjà particulièrement vulnérables. Elle peut aussi fragiliser la confiance dans le système de soins et compromettre l'adhésion au traitement. Assurer la continuité des soins repose sur une coordination étroite et une communication efficace entre les différents acteurs de santé : autorités sanitaires, pharmaciens et psychiatres. Pour le patient, la règle d'or reste de ne jamais interrompre son traitement de sa propre initiative et de solliciter rapidement l'avis de son médecin traitant en cas de difficulté d'approvisionnement. Enfin, une meilleure anticipation à l'échelle nationale, notamment à travers la constitution de stocks de sécurité pour les médicaments d'intérêt thérapeutique majeur, demeure un enjeu fondamental de santé publique.

Vous avez récemment organisé des rencontres autour de l’éducation thérapeutique du patient. Quel rôle cette approche peut-elle jouer en santé mentale ?

À l’ère de la digitalisation, l'éducation thérapeutique du patient (ETP) constitue un levier majeur d'amélioration du parcours de soins et de la qualité de vie des patients atteints de pathologies chroniques. Contrairement au modèle paternaliste traditionnel, où le patient est essentiellement récepteur des décisions médicales, l'ETP le place au cœur du processus de soins et lui permet de devenir acteur de sa santé. Le but est d'aider le patient à mieux comprendre sa maladie, son traitement et les moyens dont il dispose pour préserver son équilibre et son bien-être. En psychiatrie, cette approche est particulièrement pertinente. Elle permet au patient de reconnaître les signes précoces d'une rechute, de mieux gérer les effets indésirables des traitements, d'améliorer son adhésion thérapeutique et de développer des stratégies pour faire face aux difficultés du quotidien. L'ETP contribue aussi au renforcement des compétences psychosociales, telles que la gestion du stress, la communication, la résolution de problèmes ou encore la confiance en soi. Elle participe ainsi à la lutte contre la stigmatisation et favorise une meilleure autonomie dans la vie personnelle, sociale et professionnelle. Enfin, l'éducation thérapeutique s'inscrit dans une démarche de partenariat entre le patient, les professionnels de santé et, lorsque cela est pertinent, les proches. En renforçant le pouvoir d'agir du patient et son implication dans les décisions qui concernent sa santé, elle contribue à améliorer la qualité de vie, à prévenir les rechutes et à réduire le recours aux hospitalisations. Plus qu'un complément aux soins, elle constitue aujourd'hui une composante essentielle d'une prise en charge moderne, humaine et centrée sur la personne.

Réda Mhasni, président du Collectif des psychologues praticiens du Maroc : Le psychologue devrait être davantage présent dans les structures de santé publique, les centres de santé primaires, les écoles, les entreprises et les institutions sociales

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Réda Mhasni



«La santé mentale ne peut effectivement pas être réduite à la psychiatrie. La psychiatrie et la psychologie sont deux disciplines complémentaires qui répondent à des besoins différents, mais souvent intriqués. Le psychiatre intervient notamment dans le diagnostic médical et le traitement des troubles mentaux nécessitant une prise en charge pharmacologique, tandis que le psychologue évalue, accompagne et intervient sur les dimensions psychiques, émotionnelles, comportementales et relationnelles de la souffrance humaine. Au Maroc, les psychologues occupent une place de plus en plus importante. Ils exercent dans des domaines variés : santé, éducation, entreprise, justice, accompagnement familial ou encore soutien psychosocial. Les besoins de la population sont considérables, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépression, de difficultés relationnelles, de souffrance au travail, de troubles du développement ou de situations de crise. Cependant, plusieurs défis demeurent. Le premier est celui de la reconnaissance et de la structuration de la profession. Il est nécessaire de clarifier le statut du psychologue, de définir des standards de formation et de pratique, et de renforcer le cadre éthique afin de protéger à la fois les professionnels et les citoyens. Le deuxième défi concerne l’intégration du psychologue dans le parcours de soins. Le psychologue devrait être davantage présent dans les structures de santé publique, les centres de santé primaires, les écoles, les entreprises et les institutions sociales. Une prise en charge précoce et pluridisciplinaire permet souvent de prévenir l’aggravation des troubles et d’améliorer durablement la qualité de vie des personnes. Enfin, il est essentiel de poursuivre le travail de sensibilisation auprès du grand public. Consulter un psychologue ne doit plus être perçu comme un aveu de faiblesse ou réservé aux situations extrêmes. La santé mentale est une composante essentielle de la santé globale, et prendre soin de son équilibre psychique est aujourd’hui un enjeu individuel, familial et sociétal majeur. C’est précisément dans cette perspective que nous souhaitons œuvrer : contribuer à une meilleure reconnaissance de la profession, promouvoir une pratique éthique et scientifique, et participer à la construction d’un parcours de soins plus accessible et plus humain pour tous les Marocains.»

La Fondation Lalla Oumkeltoum pour la santé mentale, une nouvelle étape

La création de la Fondation Lalla Oumkeltoum pour la santé mentale est saluée par l’ensemble des intervenants interrogés dans le cadre de notre dossier. Ils y voient un signal institutionnel fort en faveur d’une meilleure prise en charge des troubles psychiques au Maroc, estimant qu’elle contribuera à renforcer la visibilité d’un enjeu de santé publique. La Fondation a tenu la première réunion de son Conseil d’administration le vendredi 27 mars 2026 à Rabat, sous la Présidence de Son Altesse Royale la Princesse Lalla Oumkeltoum. La Fondation a pour mission de promouvoir la santé mentale, dans le cadre de la Haute Sollicitude Royale envers les personnes en situation de vulnérabilité psychique. À cet effet, elle entend mener des actions de sensibilisation, de prévention, de soutien et d’accompagnement des personnes atteintes de troubles mentaux ainsi que de leurs familles.
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