Inès habite à quelques pas de la plage de Mohammedia. Comme chaque été, elle a renoué avec son rituel du dimanche : une balade au bord de l’eau. À peine arrivée, elle comprend qu’elle ne pourra pas vraiment plonger son regard dans le bleu de l’Atlantique, éclipsé par une muraille de tentes et de draps. Elle se retrouve plutôt les yeux rivés au sol, à enjamber bouteilles et restes de repas. La trentenaire avait pourtant prévu de prolonger la balade, roman à la main, avec le bruit des vagues pour seule bande-son. Le livre restera dans le sac. Entre la musique forte, les cris et l’agitation des matchs improvisés, le calme qu’elle était venue chercher n’est plus qu’un rêve. Inès rebrousse chemin, laissant derrière elle une plage chaotique.
D’une plage à l’autre, les règles et surtout leur application restent toutefois disparates, observe Saad Abid, militant écologiste et fondateur de l’association Bahri. « Les tentes de fortune faites avec des draps et les “cocottes” font l’objet d’interdictions, mais leur application n’est pas généralisée à l’ensemble du Maroc. Sur certaines plages, on retire les tentes, sur d’autres les cocottes : ce n’est pas homogène », regrette-t-il, appelant à harmoniser les règles de gestion du littoral.
Pour la sociologue Soumaya Naamane Guessous, ces scènes traduisent d’abord une défaillance dans l’apprentissage du collectif. « La répétition de ce phénomène révèle que les Marocains ne sont pas suffisamment éduqués au partage de l’espace public. Les parents eux-mêmes sont souvent des contre-exemples et n’ont pas toujours conscience que l’espace public appartient à tout le monde », analyse-t-elle. Le problème tient aussi, selon elle, à une conception de la liberté qui autoriserait à faire ce que bon nous semble dès lors qu’aucune autorité ne vient poser de limite. Avec un paradoxe : prendre grand soin de son intérieur tout en abandonnant sans état d’âme un déchet dans la rue ou sur le sable.
Saad Abid fait le même constat. « Chez certains, vous pouvez trouver une maison parfaitement propre et soignée. Mais une fois dehors, la rue, la plage, la forêt, la campagne ou la montagne ne sont plus perçues comme leur appartenant. » À Madame Choual, raconte-t-il, les poubelles ne manquent pourtant pas. Cela n’empêche pas certains baigneurs d’abandonner la bouteille utilisée pour se rincer les pieds, parfois à un mètre seulement d’une poubelle. Difficile, dans ce cas, de tout imputer au manque d’infrastructures.
Pour Saad Abid, il s’agit surtout d’adapter ses habitudes au lieu. « À la plage, il n’est pas nécessaire de ramener une gazinière, la moitié de sa cuisine ou une énorme pastèque. On peut s’adapter en préparant de petits sandwichs, des salades ou des portions de fruits que l’on transporte dans une glacière ».
Sur le terrain, le fondateur de l’association Bahri mise sur l’apprentissage par la pratique. Il cite l’exemple de la plage Madame Choual, où un « village » propose notamment activités, ateliers ou cours de surf en échange de quelques minutes consacrées au ramassage de détritus sur la plage. « Lorsqu’un enfant revient régulièrement au même endroit et participe au nettoyage, il devient progressivement plus sensible aux bons comportements à adopter dans l’espace public », explique-t-il.
Mais l’école et la famille ne peuvent porter seules ce changement. Soumaya Naamane Guessous appelle à en faire un véritable projet de société associant communes, associations, partis politiques, médias et réseaux sociaux. Elle invite également les mosquées à prendre part à cette initiative : les prêches du vendredi pourraient davantage établir le lien entre la foi et le respect du bien commun, en abordant l’hygiène, la protection de la nature, le respect des autres et la préservation des espaces publics. « Un croyant ne devrait pas quitter la mosquée sans avoir conscience de sa responsabilité envers les autres, son environnement et la collectivité », défend-elle. Entre éducation et sanction, le chantier s’annonce donc de longue haleine. Mais pour Saad Abid, une chose est acquise : sensibiliser sans jamais poser de limites ne suffira plus.
Dimanche prochain, Inès reprendra peut-être le chemin de la plage, avec cette obstination propre aux optimistes. Elle espérera y entendre les vagues plutôt que la playlist du voisin, et contempler le bleu de l’Atlantique plutôt que les fleurs imprimées sur les draps qui lui barrent l’horizon. Il fut un temps où cela s’appelait simplement : aller à la plage.
Quand les interdictions peinent à s’imposer
Le phénomène n’est pas nouveau, pas plus que les tentatives pour remettre de l’ordre. Dès 2016, une décision communale interdisait déjà l’installation de tentes sur la plage d’El Ouatia, à Tan-Tan. Huit ans plus tard, les autorités locales y menaient encore une campagne pour faire respecter cette interdiction. En 2024, le ministère de l’Intérieur appelait à son tour les walis et gouverneurs à renforcer la sécurité et la propreté des plages et à lutter contre les comportements perturbateurs. Plus récemment, Casablanca a durci les règles entourant l’occupation de ses plages, en interdisant la location de parasols, chaises et tables sur le sable.D’une plage à l’autre, les règles et surtout leur application restent toutefois disparates, observe Saad Abid, militant écologiste et fondateur de l’association Bahri. « Les tentes de fortune faites avec des draps et les “cocottes” font l’objet d’interdictions, mais leur application n’est pas généralisée à l’ensemble du Maroc. Sur certaines plages, on retire les tentes, sur d’autres les cocottes : ce n’est pas homogène », regrette-t-il, appelant à harmoniser les règles de gestion du littoral.
Quand le confort des uns devient le calvaire des autres
Les déchets ne racontent qu’une partie du problème. Il y a aussi le tajine qui mijote à quelques mètres de sa serviette, l’horizon que l’on devine à peine derrière les installations de fortune ou le ballon qui atterrit sans prévenir au milieu de sa sieste. Autant d’intrusions dans l’espace de l’autre qui posent une même question : où s’arrête la liberté de chacun et où commence celle des autres ?Pour la sociologue Soumaya Naamane Guessous, ces scènes traduisent d’abord une défaillance dans l’apprentissage du collectif. « La répétition de ce phénomène révèle que les Marocains ne sont pas suffisamment éduqués au partage de l’espace public. Les parents eux-mêmes sont souvent des contre-exemples et n’ont pas toujours conscience que l’espace public appartient à tout le monde », analyse-t-elle. Le problème tient aussi, selon elle, à une conception de la liberté qui autoriserait à faire ce que bon nous semble dès lors qu’aucune autorité ne vient poser de limite. Avec un paradoxe : prendre grand soin de son intérieur tout en abandonnant sans état d’âme un déchet dans la rue ou sur le sable.
Saad Abid fait le même constat. « Chez certains, vous pouvez trouver une maison parfaitement propre et soignée. Mais une fois dehors, la rue, la plage, la forêt, la campagne ou la montagne ne sont plus perçues comme leur appartenant. » À Madame Choual, raconte-t-il, les poubelles ne manquent pourtant pas. Cela n’empêche pas certains baigneurs d’abandonner la bouteille utilisée pour se rincer les pieds, parfois à un mètre seulement d’une poubelle. Difficile, dans ce cas, de tout imputer au manque d’infrastructures.
Une plage aux airs de camping
Toutes les habitudes qui irritent sur le littoral ne peuvent cependant être réduites à une absence de savoir-vivre. Certaines plongent leurs racines dans des pratiques sociales anciennes. Soumaya Naamane Guessous évoque la « Nzaha », cette tradition de sortie familiale au grand air où l’on emporte nourriture, vaisselle et autres objets de confort. « Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps, le Maroc était encore majoritairement rural. Certains reproduisent aujourd’hui sur les plages ce schéma traditionnel », explique-t-elle. Les draps tendus répondent, eux, à une autre logique : une volonté de préserver l’intimité, « notamment pour éviter que les femmes soient exposées au regard des hommes », relève la sociologue. Une pratique qui se transforme néanmoins en « pollution visuelle » pour ceux qui viennent chercher un horizon ouvert sur la mer.Pour Saad Abid, il s’agit surtout d’adapter ses habitudes au lieu. « À la plage, il n’est pas nécessaire de ramener une gazinière, la moitié de sa cuisine ou une énorme pastèque. On peut s’adapter en préparant de petits sandwichs, des salades ou des portions de fruits que l’on transporte dans une glacière ».
Sensibiliser encore... mais jusqu’à quand ?
Depuis des années, collectivités, associations et institutions multiplient campagnes de sensibilisation et opérations de nettoyage. Pourtant, chaque été, les mêmes images ressurgissent. Pour Saad Abid, cette répétition impose désormais de poser clairement la question de la sanction. « Tant qu’il n’y aura pas d’amendes pour sanctionner les personnes qui polluent et abandonnent leurs déchets, on continuera à faire du surplace. La sensibilisation est indispensable, mais elle doit être accompagnée de mesures dissuasives ». Le militant écologiste établit un parallèle avec la sécurité routière : selon lui, les comportements ont réellement commencé à changer lorsque la prévention s’est accompagnée du risque concret d’une contravention avec l’installation des radars. Il propose donc de coupler sensibilisation et dissuasion, à travers des amendes, voire des heures de service d’intérêt général. Soumaya Naamane Guessous pointe, elle aussi, l’absence de contrôle sur le terrain. Lorsqu’une enceinte hurle à quelques mètres, qu’un ballon atterrit au milieu d’une famille ou que quelqu’un abandonne ses détritus, « qui appelez-vous ? » Elle plaide pour des agents identifiables capables de circuler sur les plages, de rappeler les règles et de verbaliser lorsqu’elles sont enfreintes.Le civisme comme projet de société
Sanctionner peut répondre à l’urgence. Mais le civisme ne se construit pas durablement à coups d’amendes. Pour les deux intervenants, le changement doit commencer dès l’enfance. « L’éducation doit commencer dès le berceau et se poursuivre à l’école », insiste Saad Abid. Pr Guessous plaide pour une véritable institutionnalisation de l’éducation civique, avec des enseignements structurés autour de la citoyenneté, du respect du bien commun et des règles de cohabitation, allant jusqu’à imaginer des évaluations dont les notes compteraient dans les examens. L’enjeu est générationnel : rompre avec des comportements que les enfants risquent autrement de reproduire.Sur le terrain, le fondateur de l’association Bahri mise sur l’apprentissage par la pratique. Il cite l’exemple de la plage Madame Choual, où un « village » propose notamment activités, ateliers ou cours de surf en échange de quelques minutes consacrées au ramassage de détritus sur la plage. « Lorsqu’un enfant revient régulièrement au même endroit et participe au nettoyage, il devient progressivement plus sensible aux bons comportements à adopter dans l’espace public », explique-t-il.
Mais l’école et la famille ne peuvent porter seules ce changement. Soumaya Naamane Guessous appelle à en faire un véritable projet de société associant communes, associations, partis politiques, médias et réseaux sociaux. Elle invite également les mosquées à prendre part à cette initiative : les prêches du vendredi pourraient davantage établir le lien entre la foi et le respect du bien commun, en abordant l’hygiène, la protection de la nature, le respect des autres et la préservation des espaces publics. « Un croyant ne devrait pas quitter la mosquée sans avoir conscience de sa responsabilité envers les autres, son environnement et la collectivité », défend-elle. Entre éducation et sanction, le chantier s’annonce donc de longue haleine. Mais pour Saad Abid, une chose est acquise : sensibiliser sans jamais poser de limites ne suffira plus.
Dimanche prochain, Inès reprendra peut-être le chemin de la plage, avec cette obstination propre aux optimistes. Elle espérera y entendre les vagues plutôt que la playlist du voisin, et contempler le bleu de l’Atlantique plutôt que les fleurs imprimées sur les draps qui lui barrent l’horizon. Il fut un temps où cela s’appelait simplement : aller à la plage.
