Le Matin : Pourquoi faire des toilettes un sujet de mobilisation publique ?
Farida Jaidi : Les toilettes sont un révélateur de notre rapport à la dignité. On parle souvent de grands chantiers, d’infrastructures et de développement, mais la qualité d’une société se mesure aussi à la manière dont elle répond aux besoins les plus essentiels de ses citoyens. Au Maroc, nous avons réalisé des avancées considérables dans de nombreux domaines. Pourtant, une question demeure encore largement absente du débat public : celle de l’accès à des sanitaires propres, accessibles, entretenus et sécurisés dans les espaces que nous fréquentons au quotidien. À travers ces «100 jours», nous voulons justement faire sortir cette question du silence et la replacer là où elle doit être, c’est-à-dire au cœur des enjeux de santé, d’hygiène, de respect et de dignité. Car parler des toilettes, ce n’est pas parler d’un sujet trivial. C’est parler de la qualité de nos espaces publics, du bien-être de chacun et, plus largement, de la société que nous voulons construire.
Quel changement concret souhaitez-vous voir au Maroc à l’issue de cette campagne, au-delà de la simple sensibilisation de l’opinion publique ?
Nous ne voulons pas que ces 100 jours restent une simple campagne de communication. Nous souhaitons qu’ils contribuent à faire émerger une véritable culture de la propreté, de l’entretien et de la responsabilité. Concrètement, nous aimerions voir davantage de sanitaires publics propres, accessibles, sécurisés et régulièrement entretenus, avec des responsabilités clairement définies et des contrôles effectifs. Nous souhaitons, par ailleurs, que la question des sanitaires soit pleinement intégrée à la conception, à la construction et à la gestion des équipements publics. Un hôpital, une gare, une école, une aire de repos ou un espace public ne devrait pas être considéré comme pleinement fonctionnel si les sanitaires qui l’accompagnent ne répondent pas aux exigences élémentaires d’hygiène, d’accessibilité et de dignité. Notre ambition n’est pas de désigner des coupables mais plutôt de faire en sorte que chacun prenne sa part de responsabilité et que cette responsabilité se traduise par des actions concrètes.
Lorsqu’il s’agit d’assurer l’accès à des sanitaires propres, accessibles et entretenus, qui doit prendre ses responsabilités et comment cette responsabilité doit-elle être organisée ?
La responsabilité est collective, mais elle doit surtout être clairement organisée. L’État et les collectivités territoriales ont évidemment un rôle essentiel dans la définition des normes, la planification et le contrôle. Les gestionnaires des établissements doivent, de leur côté, garantir concrètement l’entretien, la maintenance et l’accessibilité des sanitaires. Les citoyens ont aussi leur rôle à jouer dans le respect des lieux et des équipements mis à leur disposition. Mais il faut surtout éviter de renvoyer la responsabilité d’un acteur à l’autre. La qualité d’un sanitaire repose sur une chaîne de responsabilités qui doit fonctionner de bout en bout. Il ne suffit pas d’installer des toilettes. Il faut prévoir leur nettoyage, leur entretien, leur maintenance, leur accessibilité et leur contrôle dans la durée. C’est précisément cette approche que nous voulons encourager : passer d’une logique où l’on inaugure des équipements à une logique où l’on veille réellement à leur fonctionnement et à leur qualité au quotidien.
Pourquoi cet enjeu reste-t-il sous-estimé en matière de santé publique ?
Parce que les toilettes sont encore trop souvent perçues comme une question secondaire, voire embarrassante, alors qu’elles sont directement liées à la santé, à l’hygiène et à la prévention. L’accès à l’eau, la propreté des sanitaires et la possibilité de disposer d’un espace propre, accessible et sécurisé ont des conséquences très concrètes sur la vie quotidienne. Et certaines populations sont particulièrement concernées : les femmes et les filles, les personnes âgées, les personnes en situation de handicap ou encore les personnes souffrant de certaines pathologies. Pour les femmes et les filles, cet enjeu est particulièrement important. Il concerne notamment l’accès à des conditions dignes pour gérer l’hygiène menstruelle, mais aussi la sécurité et la possibilité de fréquenter durablement un établissement ou un espace public dans de bonnes conditions. Nous devons donc changer de regard. Les sanitaires ne sont pas un élément accessoire de nos infrastructures : ils font partie intégrante de la santé publique, de l’accessibilité et de la dignité humaine.
Quel rôle l’accès à l’eau et à des sanitaires adaptés joue-t-il dans la scolarité et l’égalité des chances des filles ?
On ne peut pas parler d’égalité des chances uniquement en termes d’accès à l’école. Il faut aussi regarder les conditions dans lesquelles les filles peuvent effectivement y rester, apprendre et poursuivre leur scolarité dans la dignité. Dans certaines zones rurales, lorsque l’accès à l’eau ou à des sanitaires adaptés reste insuffisant, les filles peuvent être particulièrement pénalisées, notamment pendant leurs menstruations. Cela peut affecter leur présence à l’école et, à terme, leur parcours scolaire. C’est pourquoi la question des sanitaires doit aussi être considérée comme une question d’éducation et d’égalité des chances. Le Maroc a engagé d’importants efforts pour réduire les inégalités territoriales et améliorer l’accès aux services essentiels. Il faut poursuivre cette dynamique en veillant à ce que les infrastructures les plus élémentaires accompagnent pleinement ces progrès. Parce qu’une fille ne devrait jamais avoir à choisir entre sa dignité et son éducation.
