Menu
Search
Dimanche 03 Mars 2024
S'abonner
close
Dimanche 03 Mars 2024
Menu
Search
Accueil next Culture

FIFM 2023 : Entretien avec Leïla Kilani autour de son film «Indivision»

La Marocaine Leïla Kilani a présenté au FIFM 2023 son film «Indivision» (Birdland) programmé dans la section «Panorama du cinéma marocain». Le point avec la cinéaste sur cette fable captivante de 127 minutes.

No Image
Le Matin : Votre film «Indivision» a été présenté au vingtième Festival international du film de Marrakech (FIFM). Que représente pour vous cette participation ?

Leïla Kilani :
Marrakech sera la première projection au Maroc : c’est bien évidemment un moment essentiel, rempli d’émotion pour toute l’équipe. Le film a été largement diffusé dans des festivals internationaux, suscitant un vif enthousiasme chez le public jeune à travers le monde. Mais présenter le film à Marrakech revêt une dimension familiale, intime et plus profonde. Il n’y a pas qu’un public marocain, mais des publics, le regard du Marocain est vraiment divers, et d’une manière ou d’une autre j’espère que le film, «Indivision», trouvera son propre public, comme il l'a fait dans d'autres régions du monde.



«Indivision» a une dimension écologique. C’est quelque chose qui vous tient à cœur ?

Oui, mais, j’imagine, comme à nous tous terriens qui n’avons pas de plan B ! C’est enfoncer une porte ouverte aujourd’hui de dire que la planète brûle. Les rapports des scientifiques sur le réchauffement climatique sont plus qu’alarmants et nous, tous, faisons désormais l’expérience intime de la destruction de la biosphère. Et pourtant, aucune décision significative n’est prise pour faire face à cette catastrophe parfaitement documentée.

Comment expliquer l’énigme de cette inaction ?

C’est «un état de guerre généralisé», mais qui n’est pas déclaré. On ne sait pas contre qui se battre. Même si évidemment, la définition des camps et des fronts de lutte n’est pas facile... Je ne sais pas comment remédier à l’impuissance politique face au réchauffement climatique... Et souvent, parler d’écologie oscille souvent entre moralisation et ennui... Mais observez comment les libéraux ont intelligemment et profondément instillé l'idée d'un individu libre et calculateur, cherchant à maximiser son profit personnel comme dessein pour toute l’humanité. C’est édifiant ! De même, les néofascistes prétendent définir une Nation par ceux qu'ils excluent des frontières, capturant ainsi des énergies puissantes et inquiétantes. Contrairement à cela, l'écologie semble encore manquer d'enthousiasme et de mobilisation. Travailler sur les émotions est essentiel, c’est notre défi de cinéastes : quel récit cinématographique qui ne serait ni un tract ni un plaidoyer peut-on inventer ? Quelles formes ? Quelles nouvelles esthétiques ? Il faut absolument remettre les imaginaires du futur en mouvement en constituant collectivement un réservoir sans fond de rêves, d’espoirs, de chocs, de projets et de provocations, ouvert à tous. On doit plus que jamais s’autoriser à rêver, continuer à inventer, bricoler des solutions artistiques. La catastrophe écologique, l’effondrement du village global, la polarisation sont là, mais on ne va pas sombrer dans un suicide collectif ou dans l’affrontement des block idéologiques. On ne va pas regarder le territoire des générations futures comme un immense cimetière vers qui on avance yeux fermés et poings liés... Et si... on disposait de quelques centaines de «Et si ?»...

Qu’est-ce qui vous a inspiré «Indivision» ?

Après «Sur la planche», j’ai tenté d’échapper à ma géographie et à ma généalogie, de ne pas faire un film à Tanger. Mais c’était impossible : j’y reviens toujours. C’est une folle histoire d’amour «entre moi», une passion conflictuelle et qui se réinvente à chaque instant. Tanger est une métonymie du monde – elle représente à la fois tous les défis et les possibilités d'inventer un nouveau monde. J’aime intensément Tanger la mutante, celle qui change de peau tous les jours, ni la mythique, ni la bohème, ni la chic. Il y a une fureur de vivre propre aux ports sans doute. Et quelque chose de particulier : la géographie vous prend au corps. La frontière est très physique.

Je suis saisie par sa puissance cinématographique. Il suffit de lever les yeux, un ciel bleu et des chantiers de construction, des grues, des digues, des trous, des excavatrices et des oiseaux. Déboussolées... des cigognes qui ne partent plus, oracle terrifiant du réchauffement climatique. Les déchèteries sont devenues leur domaine : c’est de véritables «Aliens» lorsqu’on est dans leur terre, c’est «Mad Max»... Elles mangent métal, plastique... ce sont de véritables «Aliens» qui n’ont peur de rien. C’est un paysage obsédant. Un décor sculpté au couperet qui vous griffe la rétine et qu’on veut filmer sous toutes les coutures. Tanger est une ville qui raconte le monde, notre temps, son chaos, ses inquiétudes. C’est peut-être ça une ville-monde. Je voulais faire un film sur une famille. Sur les oiseaux. Sur des adolescentes, sur l’intensité viscérale de la relation au monde, sur la cruauté et la tendresse de cet âge.

Pourquoi cette relation spéciale avec Tanger ?

J’ai grandi dans une famille tangéroise où les codes de la bourgeoisie de province se cognaient à la fureur de vivre. Une famille «tanjaouia» à la fois très extravagante, jouisseuse et accrochée à ses traditions. Avec sa sensualité brute, à fleur de peau, mais une famille très inquiète, de manière souriante et raffinée, qui vit à la fois dans l’urgence de changer et la peur de l’écroulement. Je passais l’été dans la splendide demeure patricienne de ma grand-mère, un palais de pacha décati, impossible à entretenir, comme coupé du monde, en plein milieu de la médina. La médina s’était paupérisée. Et donc l’été je fréquentais en cachette des gamines de mon âge très éloignées de ceux qui étaient mes camarades de classe de la mission française. Je franchissais des lignes, des ghettos, mais je n’y mettais ni mot ni conscience. La fréquentation des bonnes m’était interdite. Avec certaines des filles qui travaillaient pour ma famille, j’ai trouvé des âmes sœurs – Rhimo, Mina... J’avais dix, douze ans. Je mettais un point d’honneur à braver l’interdit. Toutes les expériences que j’ai partagées avec elles étaient mystérieuses, énigmatiques, intenses.

«Indivision» parle des liens compliqués dans une famille et surtout de l’héritage et de l’appartenance de la terre. Comment avez-vous abordé ces thèmes sensibles notamment dans la société marocaine ?

On sait que l’habitat informel est très développé au Maroc. La question de la propriété est cruciale. La question du droit au territoire est centrale. Actuellement, des centaines de familles sont menacées d’expulsion dans les faubourgs de Tanger : c’est «Indivision» à Hay Benkiran !

Avec «Indivision», je pars d’un univers bourgeois, décadent dans un décor baroque. C’est le sentiment de menace qui est omniprésent, c’est le portrait d’une terre marocain, d’un territoire en danger : une indivision, une forêt : le territoire des cigognes, au milieu une propriété – celle de bourgeois désargentés... Et en face, un bourg d’habitats clandestins : des clandos.

Le récit se déploie cette fois-ci dans un plan large – un paysage – et un portrait de groupe. Le scénario explore le thème général des confrontations de tous ordres : un territoire en lutte, une famille marocaine qui étouffe les individus... j’évoque la question environnementale, mais je ne le fais jamais sous une forme didactique ou surplombante, mais en me montrant au plus près des personnages, dans l'intimité, en liant sans cesse la violence et la passion.

Lina est une «passeuse» entre deux mondes – les oiseaux, le vivant, à qui son père a transmis un héritage non matériel : la passion des oiseaux, la Nature. La famille se déchire son héritage en indivision, elle se réunit dans leur demeure vieillissante... comme coupée du monde extérieur jusqu'au moment où le trouble arrive par une proposition de vente.

«Indivision» c’est le titre, il est évocateur, car il nous met face à la question de l’héritage qu’on connaît tous : héritage d’une terre qui va être malmenée, violentée.

La question du droit à la terre n’est pas rhétorique : à qui appartient la terre, la Terre ?

J’ai voulu puiser aux sources arabo-islamiques : «Indivision» invoque une loi islamique : celle qui régissait le statut des vivants non humains – faisant des sources, des lacs, des forêts, des oiseaux... des sujets de droit : les Habbous... La terre s’appartient à elle-même. La question de la propriété est donc au centre. Dans le film, je cherche le fusible : c’est le geste du père, Anis. Il renonce à la propriété. Il renonce à l’héritage matériel. Il vient introduire l’anarchie dans le récit, un élément de subversion. Anis – le père – agit au sein même de la famille, il instille la subversion : renoncer à la propriété au profit des oiseaux. Redonner la terre à elle-même... Son geste est à la fois simple, humble et spectaculaire.

Les personnages de votre film sont spécifiques parfois complexes. Pourriez-nous rapprocher un peu plus d’eux, notamment de Lina ?

Lina est une adolescente mutique, reine des réseaux sociaux, folle d’oiseaux. Elle se consacre à étudier les oiseaux et à alimenter son drôle de journal filmé, que suivent des milliers de viewers sur le web. Lina ne parle plus depuis la mort de sa mère. Mais à l’intérieur d’elle-même, c’est un tournoiement, elle a l’impression que les mots sont enfermés en elle.

Et c’est sur son corps qu’elle s’écrit des mots pour tenter de se faire comprendre au feutre noir : comme des talismans. Mais ce tsunami, cet océan désordonné de mots et de pensées, elle le communique aussi par les réseaux. En tant que reine des réseaux sociaux, elle publie 1.001 stories, 1.001 histoires avec 1.001 fils. C’est une conteuse très contemporaine, une Shehrazade 2.0. Elle va découvrir les jeux passionnels qui dictent la marche du monde : avidité, relations de pouvoir, colère, amour... Elle a un regard très intransigeant sur sa famille. Elle pense qu’elle va sauver le monde.

C’est la brebis galeuse qui balance tout le monde sur les réseaux sociaux. Elle a un sens aigu du bien et du mal, comme quand on est adolescent. Elle a le rapport vampirisant de sa génération qui filme tout et n’importe quoi. Elle écrase toutes les perspectives avec son iPhone : il n’y a plus de décor, que des créatures hurlantes... Des fantômes. Elle est un peu «Carrie» ou «L’Exorciste» : elle a cette barbarie. Elle avale la forêt et devient une mutante. Elle est comme dans ces films d’horreur où les ados dévorent ceux qui leur font du mal. Sa vengeance est dangereuse, une vengeance de mutante.

C’est une logique de conte. Lina va manger l’Ogre, «la Maréchale». C’est la grand-mère de Lina le tyran. Je ne voulais pas que ce soit un homme. Anis et Jaafar, les hommes dans le film, sont très doux. Ils sont désaxés, défaits... mais généreux. Je voulais interroger le matriarcat, car le terme «femme puissante» me paraît un peu éculé. La matriarche a un royaume sans pouvoir. La domestique Chinwiya paraît faible, mais se transforme en furie. Je voulais persister dans la zone de gris, sans manichéisme ! Le duo de gamines va se rebeller frontalement contre le pouvoir de tyran que la grand-mère exerce dans la famille. Les filles trouvent un moyen de s’échapper de l’ordre et de la discipline. Elles ne vont pas être des «corps dociles». Le film sonde aussi la répression, la révolte et la folie.

D'un côté, un père rêveur, doux rebelle, anticonformiste, il a aussi quelque chose d’assez éloigné des clichés masculins arabes : il n’a pas peur de montrer son côté féminin, sa vulnérabilité. Lui, sa fille Lina et la bonne forment un trio rebelle et transgressif. De l'autre côté, il y a les vieux paumés de sa famille : l’oncle passif et magnifique looser. La grand-mère est sans doute un portrait de femme atypique, loin de la mère aimante orientale. Complots de famille, mensonge et crimes, mais aussi espoir et utopie. La nature n’est pas un simple décor, c’est aussi un personnage en avant plan. Lorsqu’elle veut vendre, la grand-mère provoque l’apocalypse sur le territoire, territoire qui est aussi celui des oiseaux. C’est une guerre familiale, mais aussi une guerre de classes... La forêt, sauvage et mystérieuse, va basculer vers un côté sombre et fantastique, celui de l’enfance, des contes, populaires et mystiques. Les oiseaux ont le pouvoir... Et c’est la nature et ce sont les oiseaux qui viennent faire tourner à l’envers l’ordre des choses... Le film s’achève sur un monde neuf. Un jour libérateur pour les deux gamines ! Dans ce film, le no futur, le nihilisme ne peut pas être la seule issue. Je cherche le geste libérateur de renouveau. Le mal et le crime ne sont pas les seuls vainqueurs. Les personnages de la bonne et de la jeune adolescente, mais aussi celui du père, font la démonstration que la résistance est encore possible : il faut un acte de réenchantement du monde.

La cigogne a une signification précise pour vous ?

Je suis intriguée par les récits mystiques. Au Maroc, il y a beaucoup de mythes et de symbolisme avec des oiseaux. La cigogne blanche est le symbole ultime de l’esprit des Saints. Alors bien sûr, j’ai utilisé ce symbolisme, mais j’aime aussi les cigognes : surtout les cigognes noires. La jeune Lina a pour pseudo «Cigogna Nera», la cigogne noire.

Et puis il y a le Habous Belaredj. Les Habous ont remis en question la propriété et ont institué des biens publics qui prenaient soin du vivant : de ces oiseaux. La cigogne est un oiseau très commun chez nous et ailleurs dans le monde ; c’est un membre de la famille. On ne se pâme pas devant une cigogne. Elle part et revient. Et avec le changement climatique, elles sont désorientées et migrent très peu et se nourrissent de détritus. Cette métamorphose affirme d’une surprenante adaptation. Je suis convaincue qu’elles ont déjà des corps métalliques ! Elles n’ont peur ni du feu, ni de l’humain, ni même des vaches. Demain, elles régneront sur le monde dystopique !

Comment avez-vous procédé pour filmer les oiseaux ? C’était difficile de les suivre ?

On poursuivait les oiseaux... Mais ce sont eux qui nous ont enlevés et guidés ! On a tous été touchés par la grâce. Ils nous ont emmenés dans des lieux uniques, dissimulés et prohibés, d’un éclat tellurique. Hors du temps, hors de la ville et proche d’elle. Sauvages et secrets. Avec les oiseaux, on était dans des lieux où le temps a des lois différentes. On avait l’impression d’être dans une faille temporelle ! Dans le passé, le futur et le présent en même temps. Je voulais filmer les oiseaux comme des acteurs. Comment les oiseaux vont-ils interagir avec la caméra et les autres acteurs ? Comment le corps de l’oiseau bouge dans l’espace ? La tension du plan vient aussi de la façon dont Éric Devin, le directeur photo, a placé les oiseaux et les acteurs dans l’espace et les a fait interagir les uns avec les autres. Il a su trouver la bonne distance pour lui, la caméra et tous les acteurs, y compris les oiseaux.

Comment avez-vous fait pour le tournage de la scène de l’incendie ?

J’étais obsédée par le fait de tourner des feux sans effets spéciaux... Et les oiseaux. Éric Devin a fait un travail singulier. La forêt n’était pas en feu, mais il a créé cette illusion, grâce à son talent et sa virtuosité technique.

Quelle place occupe la musique dans votre film et comment l’avez-vous choisie ?

Michel Deneuve a conçu la très grande majorité de la musique, c’est un immense compositeur de Crystal Baschet – une espèce d’orgue de verre, qui donne à la fois un son futuriste et très pur... Cristallin ! Sa partition crée souvent un sentiment de mélancolie, mais il emmène aussi beaucoup d’onirisme... qui contraste avec les morceaux de Wilkimix, qui sont dans une tonalité enjouée. La musique de Cairokee était mon coup de cœur – j’aime ce qu’elle amène : elle est très pop, elle ramène une légèreté et un mélo fou ! La musique de Michel Deneuve accompagne l’incendie de la maison, les scènes dans la forêt et la pluie d’oiseaux... J’aime la musique de Michel parce qu’elle est physique, sans altérations numériques. Elle donne au film une atmosphère unique, comme un corps à part entière au milieu de tous les autres.

Y a-t-il un film que vous voudriez voir au FIFM ?

Je voudrais les voir tous ! Malheureusement, je ne peux être là que pour une grosse journée.

Avez-vous d’autres projets ?

Ça fourmille... Série, long métrage... Au Maroc et... ailleurs !

********************

Biographie
Leïla Kilani est une réalisatrice maroco-française. Elle a quitté le Maroc en 1989, à l'âge de 19 ans, pour étudier la littérature et l'histoire à l'Université de la Sorbonne à Paris, en France. Elle réalise des films depuis 2000. Intéressée par les différentes formes de narration et de récit, son travail alterne entre fiction, documentaires et essais vidéo, avec une expérimentation du croisement des genres. Son travail remet en question les normes du cinéma narratif et le vocabulaire cinématographique, dans une recherche perpétuelle pour créer un canal entre les principes non linéaires de la narration arabe et la linéarité de la narration occidentale. «Birdland» est son second long métrage de fiction. Il a déjà reçu plusieurs prix, notamment au Festival du nouveau cinéma de Montréal (Prix de l’innovation), au Festival du film arabe de Fameck (Grand Prix) et au Festival des cinémas d'Afrique à Apt (Prix du jury jeunes).
Lisez nos e-Papers