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Écosystème numérique : bases solides, impact encore limité

Infrastructures modernisées, cadre réglementaire renforcé, émergence de startups et montée en puissance de l’intelligence artificielle : le Maroc a posé les bases de son écosystème numérique. Mais entre coûts de la connectivité, difficultés de financement et déficit de confiance, la transformation peine encore à produire tout son impact économique et social.

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L’écosystème numérique marocain se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son évolution. Les fondations techniques sont largement en place, les infrastructures ont gagné en maturité et le cadre réglementaire s’est progressivement renforcé, porté par une volonté politique clairement affichée. Pour autant, cette dynamique ne s’est pas encore traduite par une pleine exploitation du potentiel numérique du pays. Les freins qui persistent ne sont plus uniquement d’ordre technologique : ils sont économiques, organisationnels, communicationnels et, plus profondément, liés à des enjeux de confiance et de coordination entre les acteurs, analyse Mohamed Amine El Hajami, directeur exécutif d’Abwab Solutions.

Sur le plan des infrastructures, les avancées sont indéniables. Comme le souligne Abwab Solutions, le Maroc dispose désormais d’un socle technique suffisamment mature pour soutenir la digitalisation des services et l’hébergement de systèmes d’information critiques, ouvrant la voie à un renforcement progressif de la souveraineté numérique.

Souveraineté numérique et cloud local, un cadre désormais en place

Cette montée en maturité s’inscrit dans un contexte de renforcement de la souveraineté numérique. L’évolution du cadre juridique, sous l’impulsion de la CNDP et des autorités en charge de la cybersécurité, a consacré l’hébergement local des données sensibles et des systèmes critiques comme un principe structurant. Longtemps tolérée, la flexibilité liée à l’immaturité de l’offre locale n’est plus d’actualité.

Dans ce contexte, l’écosystème du cloud souverain commence à se structurer. Comme le relève Abwab Solutions, des acteurs internationaux s’implantent progressivement au Maroc, souvent en partenariat avec des opérateurs locaux, en proposant des services alignés sur les standards mondiaux, avec un hébergement effectif sur le territoire et une facturation en dirhams. Cette évolution constitue un levier de conformité et de sécurisation des données pour les organisations, même si son adoption reste largement conditionnée par les arbitrages budgétaires des entreprises.

Au-delà des infrastructures, l’analyse de l’écosystème numérique met en lumière une effervescence entrepreneuriale réelle. Le site spécialisé Startup.ma relève l’émergence de nombreuses startups, notamment dans l’intelligence artificielle, les logiciels open source et les solutions numériques spécialisées. Le vivier de talents est bien réel et les dispositifs publics de soutien – subventions, fonds d’investissement, programmes d’accompagnement inscrits dans des stratégies comme Maroc Digital 2030 – contribuent à alimenter cette dynamique, avec des structures telles que Technopark jouant un rôle central.

Startups : dynamisme réel, passage à l’échelle encore fragile

Cependant, cette vitalité entrepreneuriale se heurte à des fragilités structurelles persistantes. Le classement du Maroc à la 83ème place mondiale dans l’édition 2025 du Digital Entrepreneurship Ecosystem Index (DEE), avec un score de 32,5 sur 100, illustre ce décalage. Si le pays se positionne au troisième rang africain, il reste pénalisé par des maillons faibles, notamment en matière de financement du passage à l’échelle. L’indice repose sur une logique de goulot d’étranglement : la performance globale est limitée par la composante la moins mature, en l’occurrence le scale-up, l’accès au marché et la rétention des talents.

Selon Startup.ma, les mécanismes d’amorçage sont relativement accessibles, permettant de financer les phases de prototypage et de lancement. En revanche, l’accès à des financements plus conséquents demeure rare, rendant difficiles les levées de fonds nécessaires à la croissance. Cette contrainte pousse de nombreuses startups à privilégier des modèles plus pragmatiques, axés sur la rentabilité rapide, la maîtrise du cash-flow et, souvent, l’exportation dès les premières phases de développement.

À ces limites s’ajoute un enjeu transversal : la confiance. La faible adoption des paiements numériques, la prudence des utilisateurs face aux services digitaux payants et la méfiance de certains entrepreneurs vis-à-vis des dispositifs existants affaiblissent les passerelles entre porteurs de projets, financeurs et institutions. Ce déficit de confiance limite l’impact réel des politiques publiques et freine la diffusion des usages numériques.

IA : une structuration accélérée en cours

Dans ce paysage, l’intelligence artificielle apparaît comme un segment en structuration accélérée. L’Association des utilisateurs des systèmes d’information au Maroc (AUSIM) souligne l’émergence d’une volonté politique affirmée, notamment à travers la préparation de la stratégie nationale «Morocco IA 2030». Cette feuille de route doit définir un cadre clair pour la recherche, l’innovation, l’adoption sectorielle et la gouvernance des données. L’organisation des Assises nationales de l’IA en 2025 et le déploiement du réseau des instituts El Jazari s’inscrivent dans cette logique de coordination et de diffusion territoriale de l’innovation.

Selon l’AUSIM, le Maroc peut déjà s’appuyer sur un vivier de talents et une communauté active en data et intelligence artificielle, soutenus par la digitalisation progressive des services publics. Là encore, le principal défi reste le passage à l’échelle, avec la transformation des projets pilotes en solutions industrialisées, la mise en place d’un cadre réglementaire adapté et le renforcement des synergies entre recherche et entreprises.

En définitive, l’écosystème numérique marocain se caractérise par un contraste marqué entre un potentiel réel et une maturité encore incomplète. Comme le convergent Abwab Solutions, Startup.ma et l’AUSIM, les infrastructures sont solides, les compétences existent et la vision stratégique est en cours de consolidation. Le défi des prochaines années ne réside plus tant dans l’introduction de nouvelles technologies que dans la capacité à lever les freins économiques, à renforcer la confiance, à améliorer la coordination entre acteurs et à transformer l’innovation en création de valeur durable.

IA et startups : des indicateurs révélateurs, mais non exhaustifs

L’essor de l’intelligence artificielle et la vitalité de l’entrepreneuriat numérique offrent des indicateurs précieux pour apprécier les dynamiques de l’écosystème numérique marocain. Ils traduisent l’existence de compétences, d’initiatives innovantes et d’une volonté de se positionner sur des technologies à forte valeur ajoutée. Pour autant, ils ne suffisent pas à eux seuls à mesurer la maturité numérique d’un pays. Un écosystème se juge également à la diffusion réelle des usages, à l’accessibilité de la connectivité, à la digitalisation des entreprises et de l’administration, à la confiance des utilisateurs et à la capacité à transformer l’innovation en valeur économique et sociale durable.
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