Le secteur sidérurgique marocain occupe une position singulière dans la stratégie hydrogène du Royaume. Sa production, environ 480.000 tonnes par an, repose presque intégralement sur des fours à arc électrique alimentés en ferraille domestique – une filière déjà nettement moins émettrice que les hauts-fourneaux classiques, mais dépendante d’un gisement de ferraille de plus en plus disputé à l’échelle mondiale. Le Rapport de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) rappelle qu’en cas de bascule contrainte vers des méthodes de réduction au gaz, les émissions annuelles de CO₂ de la sidérurgie marocaine pourraient doubler, passant d’environ 432.000 à 864.000 tonnes par an – un risque aggravé par la dépendance des filières aval, automobile et aéronautique, à l’approvisionnement en acier domestique, et par leur exposition croissante au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) européen, entré en vigueur en 2026.
L’étude propose une Feuille de route en trois horizons : un socle terminologique et une coordination légère à court terme (0-12 mois), l’opérationnalisation d’un système de suivi, notification et vérification (MRV) sectoriel à moyen terme (12-24 mois), puis une phase de consolidation (24-48 mois) intégrant les évolutions réglementaires européennes. Elle recommande un mécanisme de coordination national réunissant l’Institut marocain de normalisation (Imanor), le Service marocain d’accréditation (SEMAC), la Moroccan Agency for Sustainable Energy (Masen), l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE) et l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE).
Cinq études pour construire une chaîne de preuves cohérente
Le projet répond à trois objectifs de préparation du Fonds vert pour le climat (GCF) – renforcement des capacités, cadres stratégiques et développement d’un porte-Feuille de projets – déclinés en cinq livrables analytiques conçus comme des briques interdépendantes : établir d’abord la faisabilité technique de l’hydrogène dans l’acier, puis traiter la résilience hydrique, la crédibilité de marché, les réformes politiques nécessaires, et enfin le financement.Le pré-diagnostic technique confirme la viabilité à Jorf Lasfar
Réalisée par le cabinet Royal HaskoningDHV, la première étude a comparé les trois principaux clusters sidérurgiques du Royaume – Casablanca, Nador et Jorf Lasfar – sur 15 critères techniques, environnementaux et sociaux. Jorf Lasfar s’est imposé pour son port en eau profonde, ses connexions au réseau haute tension, sa disponibilité foncière et la présence d’une unité de dessalement de l’OCP déjà opérationnelle, ainsi que pour les synergies possibles avec l’OCP, Riva Industries et Sonasid, tous implantés sur le même site. Le procédé retenu – four à cuve verticale de technologie Midrex/Energiron, considéré comme mature (niveau de maturité technologique 9) – permettrait de produire 800.000 tonnes de fer directement réduit (DRI) par an, avec un électrolyseur de 246 mégawatts (MW) et un mix renouvelable hybride de 638 MW d’éolien et 513 MW de solaire photovoltaïque. Le capex intégré de l’installation est estimé à 2,47 milliards de dollars. L’analyse de cycle de vie, qui a modélisé quatre scénarios – ferraille conventionnelle, réduction au gaz naturel, ferraille sous électricité renouvelable, et le scénario du projet à 50% ferraille/50% H₂-DRI – montre que ce dernier scénario ramène l’intensité carbone d’environ 387 à 315 kg de CO₂-équivalent par tonne d’acier liquide, soit une réduction d’environ 20% par rapport à la filière ferraille actuelle. Des configurations plus poussées, à 100% H₂-DRI, permettraient des réductions bien plus importantes, mais celles-ci restent des scénarios de référence théoriques plutôt que le cas de projet retenu.Le dessalement, une variable structurelle plutôt qu’un détail technique
La deuxième étude, confiée au cabinet Africa Climate Solutions, a évalué deux scénarios de dimensionnement pour une unité de dessalement d’eau de mer par osmose inverse (SWRO) alimentant le site de Jorf Lasfar. Le scénario A, dimensionné pour les seuls besoins de l’électrolyse, nécessite environ 2.000 m³ par jour, pour un investissement de 6,5 millions de dollars et des coûts d’exploitation annuels de 0,44 million de dollars. Le scénario B, surdimensionné pour couvrir aussi des besoins industriels élargis, porte la capacité à 10.000 m³ par jour, pour un investissement de 32,7 millions de dollars. Dans les deux cas, le coût actualisé de l’eau avoisine 1,4 dollar le m³ – un surcoût marginal limité sur la production d’hydrogène, de l’ordre de 14 dollars par tonne de H₂ dans le scénario A et 43 dollars par tonne dans le scénario B. L’étude souligne un bénéfice d’adaptation notable : en s’approvisionnant exclusivement en eau de mer, le projet évite toute pression supplémentaire sur les eaux souterraines et les réseaux publics déjà sous tension dans la région de Jorf Lasfar, où femmes et ménages à faibles revenus sont identifiés comme particulièrement exposés au stress hydrique. Le scénario surdimensionné ouvrirait même la possibilité de rediriger l’eau excédentaire vers l’irrigation agricole dans la région du Doukkala ou vers un appoint d’eau potable en cas de sécheresse extrême – sous réserve d’une subvention publique, l’eau dessalée restant nettement plus coûteuse que l’eau souterraine (0,20 à 0,30 dollar/m³) ou l’eau potable publique (0,5 dollar/m³).Certification : la course de vitesse avec le calendrier européen
La troisième étude, menée par l’International Hydrogen Fuel Cell Association, s’attaque à un enjeu devenu critique depuis l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2026, de la phase de conformité financière définitive du MACF européen. Les importateurs européens doivent désormais présenter des certificats liés aux émissions intrinsèques des produits couverts, dont l’acier – une charge qui retombe en amont sur les producteurs marocains, tenus de collecter des données d’émissions au niveau de l’installation selon des méthodologies alignées sur le système européen d’échange de quotas, avec vérification par un tiers. Le Rapport introduit une distinction analytique stricte entre «acier bas carbone», catégorie ombrelle définie par l’intensité de gaz à effet de serre mesurée, et «acier vert», réservé aux seules classes de performance quasi nulles en carbone – rejetant explicitement les raccourcis consistant à assimiler automatiquement la filière EAF ou H₂-DRI à de l’«acier vert». Sur le volet hydrogène, l’éligibilité au statut de carburant renouvelable d’origine non biologique (RFNBO) au titre de la directive européenne RED III dépend de trois conditions cumulatives – additionnalité, corrélation temporelle et corrélation géographique de l’approvisionnement électrique – que le Maroc n’est aujourd’hui pas en mesure de démontrer, faute de cadre national de garanties d’origine interopérable avec les registres de traçabilité européens.L’étude propose une Feuille de route en trois horizons : un socle terminologique et une coordination légère à court terme (0-12 mois), l’opérationnalisation d’un système de suivi, notification et vérification (MRV) sectoriel à moyen terme (12-24 mois), puis une phase de consolidation (24-48 mois) intégrant les évolutions réglementaires européennes. Elle recommande un mécanisme de coordination national réunissant l’Institut marocain de normalisation (Imanor), le Service marocain d’accréditation (SEMAC), la Moroccan Agency for Sustainable Energy (Masen), l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE) et l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE).
