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Mercredi 12 Août 2026
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Hydrogène vert : ce que recommande l’ONUDI pour décarboner l’acier marocain

Cinq études, quatre ateliers, deux comités de pilotage et plus de 80 parties prenantes mobilisées : l’ONUDI publie un Rapport narratif de son projet de préparation «MAR-RS-009», qui referme une phase d’analyse de deux ans sur la décarbonation de la sidérurgie marocaine par l’hydrogène vert. Le document dresse un constat net : la filière est techniquement prête, mais la certification, l’eau et la coordination interministérielle restent les trois verrous à lever avant tout passage à l’échelle.

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Le secteur sidérurgique marocain occupe une position singulière dans la stratégie hydrogène du Royaume. Sa production, environ 480.000 tonnes par an, repose presque intégralement sur des fours à arc électrique alimentés en ferraille domestique – une filière déjà nettement moins émettrice que les hauts-fourneaux classiques, mais dépendante d’un gisement de ferraille de plus en plus disputé à l’échelle mondiale. Le Rapport de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) rappelle qu’en cas de bascule contrainte vers des méthodes de réduction au gaz, les émissions annuelles de CO₂ de la sidérurgie marocaine pourraient doubler, passant d’environ 432.000 à 864.000 tonnes par an – un risque aggravé par la dépendance des filières aval, automobile et aéronautique, à l’approvisionnement en acier domestique, et par leur exposition croissante au mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) européen, entré en vigueur en 2026.

Cinq études pour construire une chaîne de preuves cohérente

Le projet répond à trois objectifs de préparation du Fonds vert pour le climat (GCF) – renforcement des capacités, cadres stratégiques et développement d’un porte-Feuille de projets – déclinés en cinq livrables analytiques conçus comme des briques interdépendantes : établir d’abord la faisabilité technique de l’hydrogène dans l’acier, puis traiter la résilience hydrique, la crédibilité de marché, les réformes politiques nécessaires, et enfin le financement.

Le pré-diagnostic technique confirme la viabilité à Jorf Lasfar

Réalisée par le cabinet Royal HaskoningDHV, la première étude a comparé les trois principaux clusters sidérurgiques du Royaume – Casablanca, Nador et Jorf Lasfar – sur 15 critères techniques, environnementaux et sociaux. Jorf Lasfar s’est imposé pour son port en eau profonde, ses connexions au réseau haute tension, sa disponibilité foncière et la présence d’une unité de dessalement de l’OCP déjà opérationnelle, ainsi que pour les synergies possibles avec l’OCP, Riva Industries et Sonasid, tous implantés sur le même site. Le procédé retenu – four à cuve verticale de technologie Midrex/Energiron, considéré comme mature (niveau de maturité technologique 9) – permettrait de produire 800.000 tonnes de fer directement réduit (DRI) par an, avec un électrolyseur de 246 mégawatts (MW) et un mix renouvelable hybride de 638 MW d’éolien et 513 MW de solaire photovoltaïque. Le capex intégré de l’installation est estimé à 2,47 milliards de dollars. L’analyse de cycle de vie, qui a modélisé quatre scénarios – ferraille conventionnelle, réduction au gaz naturel, ferraille sous électricité renouvelable, et le scénario du projet à 50% ferraille/50% H₂-DRI – montre que ce dernier scénario ramène l’intensité carbone d’environ 387 à 315 kg de CO₂-équivalent par tonne d’acier liquide, soit une réduction d’environ 20% par rapport à la filière ferraille actuelle. Des configurations plus poussées, à 100% H₂-DRI, permettraient des réductions bien plus importantes, mais celles-ci restent des scénarios de référence théoriques plutôt que le cas de projet retenu.

Le dessalement, une variable structurelle plutôt qu’un détail technique

La deuxième étude, confiée au cabinet Africa Climate Solutions, a évalué deux scénarios de dimensionnement pour une unité de dessalement d’eau de mer par osmose inverse (SWRO) alimentant le site de Jorf Lasfar. Le scénario A, dimensionné pour les seuls besoins de l’électrolyse, nécessite environ 2.000 m³ par jour, pour un investissement de 6,5 millions de dollars et des coûts d’exploitation annuels de 0,44 million de dollars. Le scénario B, surdimensionné pour couvrir aussi des besoins industriels élargis, porte la capacité à 10.000 m³ par jour, pour un investissement de 32,7 millions de dollars. Dans les deux cas, le coût actualisé de l’eau avoisine 1,4 dollar le m³ – un surcoût marginal limité sur la production d’hydrogène, de l’ordre de 14 dollars par tonne de H₂ dans le scénario A et 43 dollars par tonne dans le scénario B. L’étude souligne un bénéfice d’adaptation notable : en s’approvisionnant exclusivement en eau de mer, le projet évite toute pression supplémentaire sur les eaux souterraines et les réseaux publics déjà sous tension dans la région de Jorf Lasfar, où femmes et ménages à faibles revenus sont identifiés comme particulièrement exposés au stress hydrique. Le scénario surdimensionné ouvrirait même la possibilité de rediriger l’eau excédentaire vers l’irrigation agricole dans la région du Doukkala ou vers un appoint d’eau potable en cas de sécheresse extrême – sous réserve d’une subvention publique, l’eau dessalée restant nettement plus coûteuse que l’eau souterraine (0,20 à 0,30 dollar/m³) ou l’eau potable publique (0,5 dollar/m³).

Certification : la course de vitesse avec le calendrier européen

La troisième étude, menée par l’International Hydrogen Fuel Cell Association, s’attaque à un enjeu devenu critique depuis l’entrée en vigueur, le 1er janvier 2026, de la phase de conformité financière définitive du MACF européen. Les importateurs européens doivent désormais présenter des certificats liés aux émissions intrinsèques des produits couverts, dont l’acier – une charge qui retombe en amont sur les producteurs marocains, tenus de collecter des données d’émissions au niveau de l’installation selon des méthodologies alignées sur le système européen d’échange de quotas, avec vérification par un tiers. Le Rapport introduit une distinction analytique stricte entre «acier bas carbone», catégorie ombrelle définie par l’intensité de gaz à effet de serre mesurée, et «acier vert», réservé aux seules classes de performance quasi nulles en carbone – rejetant explicitement les raccourcis consistant à assimiler automatiquement la filière EAF ou H₂-DRI à de l’«acier vert». Sur le volet hydrogène, l’éligibilité au statut de carburant renouvelable d’origine non biologique (RFNBO) au titre de la directive européenne RED III dépend de trois conditions cumulatives – additionnalité, corrélation temporelle et corrélation géographique de l’approvisionnement électrique – que le Maroc n’est aujourd’hui pas en mesure de démontrer, faute de cadre national de garanties d’origine interopérable avec les registres de traçabilité européens.

L’étude propose une Feuille de route en trois horizons : un socle terminologique et une coordination légère à court terme (0-12 mois), l’opérationnalisation d’un système de suivi, notification et vérification (MRV) sectoriel à moyen terme (12-24 mois), puis une phase de consolidation (24-48 mois) intégrant les évolutions réglementaires européennes. Elle recommande un mécanisme de coordination national réunissant l’Institut marocain de normalisation (Imanor), le Service marocain d’accréditation (SEMAC), la Moroccan Agency for Sustainable Energy (Masen), l’Agence marocaine pour l’efficacité énergétique (AMEE) et l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE).

Le diagnostic des blocages politiques : une fragmentation interministérielle

La quatrième étude, conduite par les consultants Ali Benryane et Jan Bernd Sievernich, a recueilli les résultats d’une enquête d’auto-évaluation administrée lors d’un atelier gouvernemental le 10 février 2026 : plus de 80% des participants ont jugé la coordination interministérielle actuelle sur l’hydrogène vert limitée ou inefficace – un constat qui traverse l’ensemble des lacunes identifiées. Sur le plan social, le Maroc ne dispose d’aucune norme de santé-sécurité au travail spécifique à l’hydrogène, ni de stratégie de transition juste formalisée, ni d’obligation légale de consultation communautaire pour les grands projets. Sur le plan environnemental, la loi n° 49-17 relative aux études d’impact ne contient aucune disposition explicite pour les installations hydrogène, créant une incertitude de permitting. Sur le volet eau, la loi n° 36-15, qui reconnaît le dessalement comme ressource non conventionnelle, attend toujours ses décrets d’application, laissant indéfinis les critères de licence et les seuils de volume pour les unités d’électrolyse – dans un contexte de stress hydrique sévère, les précipitations annuelles étant passées d’environ 12 milliards de m³ à 5 milliards de m³ depuis 2023. Sur le volet incubation, le Maroc ne dispose d’aucun mécanisme dédié de soutien en capex ou en Opex pour les applications industrielles domestiques de l’hydrogène – les instruments existants, dont l’enveloppe de subvention Power-to-X Parema de 270 millions d’euros, restant concentrés sur les mégaprojets orientés vers l’export. 57% des participants à l’atelier ont identifié l’accès aux mécanismes de finance climatique internationale comme le besoin de renforcement de capacités le plus urgent, et 42% ont jugé leurs institutions non préparées à y accéder pour l’hydrogène vert.

Un dialogue continu avec plus de 80 parties prenantes

Au-delà des études, le Rapport documente une intense activité de concertation. Un comité de pilotage, présidé par le ministère de la Transition énergétique et du développement durable et réunissant notamment le ministère de l’Industrie et du commerce, le ministère de l’Économie et des finances, l’Institut de recherche en énergie solaire et énergies nouvelles (Iresen), la Masen, l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE), l’Office national des hydrocarbures et des mines (Onhym), l’Association marocaine de la sidérurgie (ASM), la Fédération des industries métallurgiques, mécaniques et électromécaniques (FIMME) et la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), ainsi que des partenaires internationaux comme la GIZ (Agence allemande de coopération internationale pour le développement), le Global Green Growth Institute (GGGI), la Banque africaine de développement et la délégation de l’UE, s’est réuni une première fois le 14 octobre 2024 à Rabat pour valider le plan de travail, puis une seconde fois en février 2026. Deux ateliers de sensibilisation se sont tenus fin mai 2025 : le premier à Casablanca, réunissant les représentants de l’ASM, Riva Industries, Maghreb Steel, Univers Acier et la FIMME, a fait ressortir le soutien gouvernemental, une stratégie intégrée pour l’industrie et l’infrastructure hydrogène, et l’appui technique à la Recherche et Développement (R&D) comme les trois priorités politiques jugées les plus essentielles par les industriels. Le second, à Rabat, a réuni 28 participants incluant la Masen, qui y a présenté le projet d’hydrogène vert de Nareva à Dakhla – sélectionné dans le premier round d’investissement de l’«Offre Maroc» – comme exemple concret d’une chaîne de valeur domestique hydrogène-acier vert. Un cycle de trois ateliers techniques et de renforcement de capacités s’est enfin tenu du 10 au 12 février 2026 à Rabat, consacré successivement à la revue des cadres réglementaires, à la consolidation des référentiels de certification, et à la présentation des résultats de l’étude de pré-faisabilité – qui a suscité, selon le Rapport, une ouverture «prudemment conditionnelle» du secteur sidérurgique aux approches fondées sur le DRI, sous réserve de modèles d’investissement tiers et de conditions réglementaires et de marché favorables.

Cinq conclusions transversales

Le Rapport dégage cinq enseignements de l’ensemble de la démarche. La trajectoire technico-économique est établie, avec un potentiel de réduction de l’intensité carbone dépassant 98% dans les configurations les plus ambitieuses, mais une bancabilité qui se construira progressivement plutôt que d’un seul coup. Les contraintes hydriques sont une variable structurelle et non secondaire, la gouvernance de l’eau à Jorf Lasfar étant jugée aussi déterminante que son coût. La certification et le MRV sont devenus des conditions d’accès au marché immédiates, et non des considérations futures, avec l’entrée en vigueur du MACF début 2026. Les blocages politiques sont systémiques et de nature interministérielle plutôt que sectoriels isolés. Enfin, l’appropriation des parties prenantes est réelle mais nécessite des canaux structurés pour perdurer au-delà du projet – le secteur sidérurgique, selon le Rapport, n’attendant pas une solution technologique mais la certitude réglementaire, les outils de financement et les points focaux institutionnels qui lui permettraient d’agir. Le Rapport se conclut sur la préparation d’une note de concept destinée au Mitigation Action Facility (MAF) et à d’autres bailleurs potentiels, pour l’intégration à grande échelle de l’hydrogène vert dans la filière DRI/EAF marocaine – étape suivante d’un projet qui, selon l’ONUDI, a permis au Maroc de passer «d’une position d’ambition à une analyse rigoureuse et à un dialogue fondé sur les preuves».
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