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L'industrie marocaine toujours à la traîne sur le plan technologique

Derrière la montée en puissance des exportations automobiles et la domination mondiale du Royaume sur plusieurs segments des engrais phosphatés, les données 2024 de l’Observatoire de la complexité économique révèlent une réalité plus nuancée : le Maroc reste cantonné aux chaînes de valeur intermédiaires, à l’assemblage industriel et à la transformation basique. Avec un indice de complexité économique négatif, une forte dépendance aux intrants importés et un déficit marqué en recherche, le pays s’affirme davantage comme plateforme manufacturière de proximité pour l’Europe que comme véritable hub productif avancé. Décryptage d’un modèle encore en quête de sophistication économique.

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Le Maroc a encore un long chemin à parcourir pour devenir un véritable hub industriel générant une forte valeur ajoutée. Une lecture analytique des données 2024 de l’Observatoire de la complexité économique (OEC) permet de cristalliser un constat implacable : «le Royaume est davantage un hub logistique et manufacturier léger qu’un hub technologique ou productif avancé». Concrètement, sur l’indice de complexité économique (ECI) de l’OEC, qui mesure la capacité d’un pays à produire des biens sophistiqués reposant sur des compétences multiples et difficiles à reproduire, le Maroc demeure sous-coté avec un ECI négatif de -0,31. Le pays reste positionné sur des chaînes de valeur intermédiaires, des activités d’assemblage et des produits à contenu technologique ou cognitif limité. En d’autres termes, le Royaume est bien intégré au commerce mondial, mais pas encore au cœur de la création de valeur. L’examen des données de l’OEC montre que le profil exportateur du Maroc est dominé par trois piliers.



Le premier pilier est l’automobile et ses dérivés. En 2024, les voitures constituent le premier produit exporté du pays avec 9,02 milliards de dollars, tandis que les fils électriques isolés atteignent 6,98 milliards. Cette performance traduit la montée en puissance des plateformes industrielles automobiles et du câblage, mais elle révèle aussi la nature essentiellement «assembleuse» de cette spécialisation. Selon l’OEC, le Maroc exporte des véhicules et des composants, mais importe massivement pièces, accessoires et intrants intermédiaires. À lui seul, le poste «Véhicules automobiles ; Pièces et Accessoires» représente 4,3 milliards de dollars d’importations, confirmant une insertion dans les chaînes de valeur mondiales davantage en aval qu’en amont.

Le deuxième pilier est constitué par les phosphates et leurs dérivés. Selon les données de l’OEC, les engrais minéraux ou chimiques mixtes (7,9 milliards de dollars), l’acide phosphorique (2,34 milliards), les engrais phosphatés (1,44 milliard) et les phosphates de calcium (1,31 milliard) placent le Maroc parmi les tout premiers acteurs mondiaux du marché des engrais. Le Royaume est même le premier exportateur mondial de plusieurs de ces produits. Cette domination repose sur un avantage naturel majeur, mais elle s’accompagne néanmoins d’un paradoxe structurel : le Maroc est simultanément le premier importateur mondial d’ammoniac (1,59 milliard de dollars) et de soufre (1,13 milliard), deux intrants essentiels à la fabrication des engrais. Autrement dit, le pays transforme localement, mais reste dépendant de l’extérieur pour sécuriser sa chaîne de production.

Le troisième pilier concerne le textile-habillement, avec notamment les ensembles féminins non tricotés (2,54 milliards de dollars). Là encore, la logique est celle d’une industrie orientée vers l’export rapide, à faible profondeur technologique, fortement connectée au marché européen. Le Maroc figure d’ailleurs parmi les premiers importateurs mondiaux de tissus synthétiques et de tissus en fibres discontinues, illustrant une filière où la valeur ajoutée locale demeure limitée.

Sur le plan géographique, les débouchés confirment cette configuration. L’Espagne (12 milliards de dollars), la France (10 milliards), l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Italie concentrent l’essentiel des exportations marocaines. L’Europe reste ainsi le cœur du modèle commercial du Royaume, renforçant son rôle de plateforme de proximité plutôt que de centre d’innovation.

Du côté des importations, la dépendance énergétique et industrielle est tout aussi explicite. Les produits pétroliers raffinés représentent près de 7 milliards de dollars, auxquels s’ajoutent le gaz de pétrole, les véhicules, les composants automobiles et les câbles électriques. Les principaux fournisseurs – Espagne, Chine, France, États-Unis et Allemagne – traduisent une économie largement tributaire des intrants étrangers pour faire tourner son appareil productif.

Les chiffres de l’OEC dessinent le portrait d’une économie intermédiaire : 58ᵉ mondiale en PIB, 54ᵉ en exportations totales, mais seulement 133ᵉ en PIB par habitant. Le Maroc progresse en volume, mais peine encore à monter en gamme. Son classement en complexité économique – 79ᵉ pour le commerce, 57ᵉ pour la technologie et 114ᵉ pour la recherche – confirme donc un déficit structurel sur les segments à forte intensité de savoir-faire.

Selon l’OEC, la trajectoire qui se dégage de l’ensemble de ces agrégats est claire : le Royaume s’est imposé comme plateforme industrielle compétitive et hub logistique régional. Mais tant que l’effort portera davantage sur l’attraction d’unités d’assemblage que sur la consolidation d’un écosystème de recherche, d’ingénierie et de fournisseurs locaux à haute valeur ajoutée, le pays restera captif des chaînes de valeur intermédiaires. Le véritable défi stratégique n’est donc plus l’industrialisation en soi, mais la sophistication productive.
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