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Le Maroc a besoin de ses cinéastes pour se présenter au monde (Hammadi Gueroum)

La deuxième édition du Festival international du cinéma indépendant de Casablanca (FICIC) a été l'occasion d'apporter un éclairage sur cet événement, sur le film indépendant et sur le cinéma au Maroc en général. Entretien avec Hammadi Gueroum, président de l'événement.

Le Maroc a besoin de ses cinéastes pour se présenter au monde (Hammadi Gueroum)
Hammadi Gueroum.
podcast

Le Matin : Pourquoi un Festival de cinéma indépendant à Casablanca ?
Hammadi Gueroum
: Lorsqu’on entend «film indépendant», on pense aux sept Majors du cinéma américain (les plus grands studios hollywoodiens) et aux garçons maudits qui ont dit «non» à la production et à la distribution mainstream. Ils ont créé leurs boîtes pour produire et distribuer, lançant ainsi le mouvement Underground. Mais à Casablanca, il s’agit d’autre chose. J’ai créé le Festival après avoir quitté celui du cinéma d’auteur à Rabat, parce que le cinéma indépendant, pour moi, est un cinéma d’auteur, mais en plus libre ! C’est un cinéma aventurier, où le réalisateur est prêt à donner son âme pour un plan. Et ce sont ce courage et cette audace qui donnent un cinéma indépendant de tout ce qui est traditions, mœurs ou règles tout simplement. C’est un cinéma soustractif, où le cinéaste a une esthétique décalée. Il ne cherche pas à meubler un plan par peur du vide, mais poursuit l’idée dans les interstices, tant qu’elle est encore là. C’est ce que Robert Bresson appelle la cinématographie. Malheureusement, au Maroc, comme dans tout le monde arabe, on ne sait pas vraiment ce qu’est la cinématographie. On pense que le cinéma c’est l’action de filmer un acte théâtral, l’interprétation des artistes et les mouvements. Alors que la cinématographie requiert de penser chaque plan pour mieux cadrer le monde. Et c’est cette cinématographie qui fait l’essence du cinéma indépendant. On a donc créé ce Festival, pour inviter des gens qui font ce genre de cinéma, à initier nos jeunes réalisateurs à penser d’une façon esthétiquement indépendante, mais aussi pour montrer ce cinéma au public. Et je crois que le pari est réussi.


Vous avez dit que le cinéma indépendant est un cinéma d’auteur. Au Maroc, il y a une confusion sur ce terme. Est-ce qu’on peut vraiment parler d’un cinéma d’auteur ?
C’est très difficile de dire qu’est-ce qu’un cinéma d’auteur, parce qu’on fait référence à la nouvelle vague, qui a créé la politique des auteurs, développée dans les écrits de Bazin, Godard et Truffaut. Mais le vrai problème au Maroc c’est qu’on pense qu’être auteur, c’est forcément de tout faire soi-même, c’est-à-dire que le metteur en scène est lui-même le scénariste, le producteur et tout ce qu’il y a entre les deux. Mais non ! Le cinéma d’auteur est un cinéma personnel, dans lequel on retrouve la sueur de l’âme du cinéaste, ses visions philosophique et esthétique. Ce n’est pas le cinéaste qui témoigne de l’histoire, ce sont les images qui témoignent de lui. Il faut que l’œuvre traverse l’inconscient imaginaire du cinéaste, mais aussi son conscient technique. C’est cela pour moi un cinéma d’auteur. Et là, je vais devenir un peu méchant : au Maroc, il y a beaucoup de réalisateurs, peu de metteurs en scène, mais seulement cinq cinéastes. L’un est mort, il en reste quatre !


Quid de l’indépendance économique ? Peut-on parler de cinéma totalement indépendant lorsqu’on est toujours dépendant du soutien financier du Centre cinématographique du Maroc ?
C’est une question fondamentale. J’ai été membre du Fonds d’aide pendant trois sessions, avec Laâbi, Khatibi et Harouchi. Je pense que le Maroc est l’un des pays les plus libres au niveau intellectuel et cinématographique. Parfois, on entend parler de censure de quelques images ou de films, mais à mon sens, on dispose vraiment d’une grande liberté. D’où l’importance de questionner l’autocensure ou la censure de cette société qui s’est transformée, au fil des ans, pour devenir de plus en plus renfermée sur elle-même. Mais concernant la politique, le Maroc a témoigné des années de plombs, côté religion, chacun dit ce qu’il veut. C’est dire la largesse de la marge de liberté accordée, tout en étant économiquement dépendant du Centre cinématographique du Maroc (CCM).
Cela étant dit, je pense que l’argent de l’État est un droit pour le cinéaste. Il n’a pas besoin de s’en priver pour créer librement. D’autant plus que le Maroc a besoin de ses cinéastes pour se présenter au monde. Aujourd’hui plus que jamais, le sport et le cinéma nous sont incontournables. Maintenant, il faut que les réalisateurs sachent créer, de façon à pouvoir trouver plus tard leurs propres deniers. Malheureusement, le système actuel crée des assistés, ou des fainéants, devrais-je dire.


Le FICIC a connu un bel accueil de la part d’un public très jeune. Comment peut-on élargir le champ d’action du Festival pour toucher un plus grand nombre ?
Je persiste à croire que la seule solution, c’est l’école. «Le cinéma à l’école et l’école au cinéma», c’est le programme qui a été instauré en France et qui a donné ses fruits. J’en ai parlé à deux ministres de la Culture. Ils n’ont rien voulu entendre. Pourtant, j’ai une expérience en la matière. En 2008, j’ai créé le Centre marocain de l’éducation à l’image, avec Hakim Belabbès, Saâd Chraïbi, Ahmed Maânouni et d’autres personnalités de la culture. Et nous avons pris pour objectif de cibler des enseignants, aux niveaux primaire et secondaire. On a réussi à former cinq cents enseignants. Pourtant, je n’ai rien inventé ! J’ai calqué un programme déjà existant en France, en Belgique et en Hollande. Personne ne nous a aidés dans l’Académie. Heureusement que je connaissais des délégués de l’Éducation nationale qui nous ont ouvert leurs portes. Nous avons travaillé sur cinq délégations de Casablanca. Aujourd’hui, je rencontre beaucoup de ces enseignants-là et leurs élèves, travaillant dans le champ cinématographique ou dans l’ingénierie culturelle, à Casablanca ou ailleurs. Je suis très satisfait de ce travail, même s’il a été silencieux et timide, parce qu’on n’a pas trouvé d’institutions pour l’accompagner.


Pourquoi le choix de Casablanca pour cette initiative ?
Il n’y a pas que cette initiative. En 1975 déjà, j’étais le président du Ciné-Club Action à Casablanca. J’animais le tout Casablanca. Après, j’ai fait le Festival de cinéma et de droits de l’Homme, avec Amnesty et l’OMDH (Organisation marocaine des droits humains) et on animait sept salles. Et en 1992, j’ai créé le Festival de cinéma et roman qui a pu rassembler 48 pays, dont l’Union soviétique. C’est là où j’ai rencontré Mohamed El Achâari. Trois ans plus tard, j’ai été appelé à Rabat pour fonder le Festival de cinéma d’auteur, que j’ai dirigé de 1995 à 2020. Mais là, c’est le retour à Casablanca, la ville qui m’a rendu citoyen, qui m’a civilisé, qui m’a donné beaucoup de choses et qui offre à ses habitants une liberté incroyable. La difficulté, aujourd’hui à Casablanca, c’est qu’on en a détruit le centre, ce noyau où l’on convergeait comme dans un pèlerinage, pour se rencontrer et se réunir… Si Casablanca délaisse la culture, il y a que le ciment qui va parler, et le ciment rend les gens agressifs. Il n’y a que l’art qui peut adoucir les âmes et permettre la rencontre.

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