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Comment le Maroc affronte ces menaces invisibles qui pèsent sur les grands événements sportifs

La sécurité des grandes manifestations sportives ne se joue pas uniquement dans les stades. Elle est mise à l’épreuve également dans l'univers numérique, où les vulnérabilités sont de plus en plus nombreuses. Le symposium international organisé à Rabat du 7 au 9 janvier a placé ces menaces technologiques au centre des débats, révélant l'ampleur des défis posés par la cybersécurité, l'intelligence artificielle et les technologies émergentes. Mounir El Mountassir Billah, secrétaire général du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, a dressé un inventaire précis des risques : attaques contre les systèmes de billetterie, manipulation de contenus par deepfake, usage malveillant de drones. Face à ces menaces, le Maroc déploie des cellules spécialisées et des dispositifs de surveillance numérique en vue de la Coupe du monde 2030.

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Les événements sportifs ont basculé dans une nouvelle ère. L'espace physique du stade ne constitue plus le seul périmètre à sécuriser. Azzedine El Mountassir Billah, secrétaire général du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ), a posé le diagnostic avec une clarté implacable lors de l'ouverture du symposium : «Les grandes manifestations sportives dépassent désormais le cadre d’un match dans un stade, à un moment précis et dans un périmètre restreint. Elles sont devenues des événements mondiaux, s'étendant dans le temps, bien avant le coup d'envoi, et dans l'espace, à travers les villes, les infrastructures, les réseaux de transport et surtout dans l'univers numérique».



Cette mutation impose une refonte complète des stratégies de sécurisation. Les plateformes de diffusion, les réseaux sociaux, la billetterie électronique, les systèmes de paiement et les espaces d'interaction virtuelle entre des millions de spectateurs créent autant de failles potentielles. Le secrétaire général du CSPJ a énuméré les vulnérabilités avec une grande précision : «Attaques cybernétiques contre les systèmes de billetterie et les applications officielles, tentatives de sabotage des dispositifs de contrôle des stades par des attaques par déni de service ou des rançongiciels, exploitation des réseaux Wi-Fi publics pour le vol de données personnelles et financières». Les menaces sont légion et multiformes.

Le deepfake, arme de déstabilisation massive

Parmi les menaces émergentes, le deepfake occupe une place particulière. Cette technologie de manipulation de contenus audiovisuels représente, selon M. El Mountassir Billah, «un défi majeur à la confiance dans l'image et l'information, en facilitant l'usurpation d'identité, la manipulation de contenus et l'incitation à la violence à des moments de forte tension émotionnelle». Ce constat ne relève pas de la prospective anxiogène. il s'appuie sur une analyse des modes opératoires observés lors de récentes compétitions internationales.

Guadalupe Megre, directrice du Bureau des Nations unies pour la lutte contre le terrorisme, a confirmé cette préoccupation, soulignant que «la visibilité médiatique, la portée symbolique et le potentiel de victimes massives» font des événements sportifs «des cibles récurrentes pour les acteurs terroristes». Elle a rappelé que des attaques et des projets d'attentats, «aboutis ou déjoués – à Paris, Boston, Bruxelles ou lors de compétitions internationales – illustrent la persistance de cette menace».

Les drones, une technologie à double tranchant

Dans cet ordre d’idées, M. El Mountassir Billah a également attiré l'attention sur «les drones», qu'il qualifie de «technologie à double usage, offrant des opportunités considérables en matière d'organisation et de couverture médiatique, mais représentant aussi un risque sérieux lorsqu'ils sont utilisés à des fins malveillantes». Cette ambivalence impose une surveillance accrue et des protocoles d'intervention rapide.

C’est la raison pour laquelle la Gendarmerie Royale a intégré cette dimension dans son dispositif de sécurisation. Le général Driss Amejrar a évoqué le déploiement d'«équipes de surveillance par drones» aux côtés d'autres moyens spécialisés. L'institution a également développé «des systèmes de veille numérique» et adopté «des technologies avancées adaptées aux spécificités des zones relevant de la compétence territoriale de la Gendarmerie». Cette montée en compétence technique répond à l'élargissement du spectre des menaces.

Des cellules spécialisées en action permanente

Pour sa part, la Direction générale de la Sûreté nationale a mis en place une architecture de cybersécurité dédiée aux événements sportifs. Zitouni El Haïl, directeur de la Sécurité publique, a fait savoir que «des cellules spécialisées fonctionnent en continu, avant et pendant les compétitions». Ces unités s'appuient sur «des technologies d'analyse avancée et sur l'intelligence artificielle pour détecter les appels à la violence, les tentatives de manipulation de l'opinion, les campagnes de désinformation, les fraudes liées à la billetterie, ainsi que les discours haineux ou discriminatoires susceptibles de troubler le déroulement des événements». Le préfet de police a toutefois insisté sur la nécessité d'une «coopération internationale active, à travers l'échange d'informations et de renseignements avec les partenaires étrangers, notamment en matière de cybercriminalité et de menaces transnationales». Cette dimension collaborative s'avère indispensable face à des adversaires qui exploitent la porosité des frontières numériques.

L'intelligence artificielle, bouclier ou vulnérabilité ?

L'utilisation de l'intelligence artificielle dans les dispositifs de sécurité soulève une question centrale : comment garantir que ces technologies ne deviennent pas elles-mêmes des vecteurs d'atteinte aux libertés ? M. El Mountassir Billah a formulé l'équation en termes juridiques : «Comment un pays attaché à l'État de droit et au respect des droits humains peut-il concevoir un système intégré de sécurité des événements sportifs, à la fois efficace dans la prévention et l'intervention, et respectueux de la dignité humaine, du droit à un procès équitable, de la liberté de circulation et de la liberté d'expression dans ses limites légales ?»

Cette interrogation traverse l'ensemble du dispositif marocain. M. El Haïl a affirmé que la DGSN veillait à «garantir un équilibre entre exigence de sécurité, fluidité des déplacements et respect de la liberté de circulation». De son côté, M. Amejrar a souligné que «dans l'ensemble de ses interventions, la Gendarmerie Royale veille au respect strict des engagements du Maroc en matière de droits humains», s'appuyant sur «les normes internationales et les bonnes pratiques reconnues pour concilier efficacité sécuritaire et respect des libertés fondamentales».

Le renforcement des structures numériques

Face à l'ampleur des défis, les institutions sécuritaires marocaines ont engagé une modernisation de leurs capacités techniques. M. Amejrar a indiqué que la Gendarmerie Royale «a développé ses structures dédiées aux sciences criminelles, à l'expertise numérique et à la cybersécurité, tout en modernisant ses systèmes d'information pour la gestion des affaires pénales». Cette transformation s'accompagne d'une attention particulière aux «programmes issus de la stratégie nationale de transformation digitale» et à «la protection des données nationales et personnelles face aux nouvelles menaces».

La montée en puissance s'inscrit dans une logique de long terme. Houssine Kodad, secrétaire général du ministère de l'Éducation nationale, du préscolaire et des sports, a rappelé que le Maroc s'était engagé dans «l'équipement des stades accueillant les compétitions professionnelles en technologies modernes : caméras de surveillance, portiques électroniques, systèmes de billetterie contrôlée, afin de faciliter la mise en œuvre des protocoles de sécurité».

Préparer l'échéance du Mondial 2030

L'horizon de la Coupe du monde 2030 impose une accélération de cette modernisation. M. El Mountassir Billah a placé «les enjeux liés à l'intelligence artificielle, à la cybersécurité et aux technologies émergentes» au cœur des préoccupations, dans «la perspective notamment de la Coupe du monde 2030 au Maroc, conjointement avec l'Espagne et le Portugal».

La représentante de l'UNOCT a salué «la préparation solide et le leadership affirmé» du Maroc «en matière de diplomatie sportive», soulignant que le Royaume «démontre une préparation solide» en vue de ce rendez-vous mondial. Elle a néanmoins rappelé la complexité des enjeux : «Protection physique, gestion des foules, usage de drones, cybersécurité, sécurité des transports et préparation aux situations d'urgence. Chaque événement exige une coordination étroite entre autorités publiques, forces de sécurité, services de renseignement, services de santé et acteurs privés».

M. El Mountassir Billah a conclu sur une note qui résume l'ambition du Maroc : «Ce qui restera, au-delà de l'organisation technique, c'est l'image que nous donnerons du sport comme passerelle entre les peuples, des stades comme espaces de joie partagée et de la sécurité comme garantie d'une liberté protégée, et non comme une contrainte». Une vision qui suppose une capacité accrue de maîtriser les menaces numériques sans céder à la tentation de la surveillance généralisée, un équilibre délicat mais qui doit être observé. Sécurité et liberté doivent aller de pair en toutes circonstances.

Le sport comme rempart contre l'extrémisme violent

Des panélistes spécialisés dans le domaine sportif et de la prévention de l’extrémisme ont mis en avant, mercredi à Rabat, le rôle du sport dans la protection contre l’extrémisme violent et le crime organisé. Lors d'une session organisée dans le cadre du Symposium scientifique international sur «La sécurité des grands événements sportifs : défis sécuritaires et juridiques à l’ère de la transformation numérique», les participants ont mis l’accent sur l’importance du sport en tant que vecteur d’intégration des catégories sociales vulnérables, notamment les jeunes, dans la prévention de l'extrémisme aussi bien dans les espaces sportifs qu’ailleurs. Dans son intervention, Lina Kessy, du Conseil du sport de l'Union africaine (CSUA), a fait savoir que cette instance africaine s'employait à engager des initiatives axées sur la promotion de la culture sportive et des valeurs de paix dans les différents pays du continent africain tout en favorisant l’autonomisation des jeunes et des femmes avec pour objectif la prévention de la violence. Elle a salué à ce propos les avancées remarquables réalisées par le Maroc en matière d’infrastructures sportives de qualité, à la faveur d’une vision de développement intégrée de ce secteur et des investissements colossaux dans ce domaine.

De son côté, Alice Bisio, du Bureau des Nations unies de lutte contre le terrorisme, a souligné le rôle des entraîneurs qui jouent un rôle essentiel de passeurs de valeurs positives auprès des jeunes sportifs, au-delà de la simple transmission technique et tactique. Elle a également plaidé pour un environnement sportif équitable et inclusif afin que le sport puisse remplir son rôle de levier d'unité et de développement et contribuer à la construction, bien au-delà du terrain, de citoyens responsables et animés par une éthique solide.

À son tour, Loubna Lahsaïni, de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), a indiqué que les arènes sportives, en raison de leur visibilité massive, pouvaient se transformer en espaces de diffusion de discours haineux et une opportunité de mobilisation idéologiques, ajoutant qu’en l’absence d’une éducation fondée sur la tolérance et l’acceptation de l’autre, la victoire comme la défaite lors d’un événement sportif pouvaient se transformer en comportements violents et risquaient de dégénérer en attitudes agressives. La prévention de l’extrémisme violent doit s’appuyer sur les facteurs de répulsion et d’attraction ainsi que sur les éléments personnels pour pouvoir comprendre et traiter ce phénomène dans son contexte local, a-t-elle fait observer.
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