Les Groupements sanitaires territoriaux (GST) introduisent une rupture nette. Chaque groupement est conçu comme un établissement public régional, doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière, chargé d’exécuter la politique de santé de l’État à l’échelle territoriale. Tous les établissements publics de santé d’une région sont regroupés au sein d’une même entité, appelée à fonctionner comme une «maison mère» régionale de la santé publique. Cette organisation vise plusieurs objectifs simultanés : décentraliser la décision, coordonner les parcours de soins, mutualiser les ressources et responsabiliser les acteurs locaux. En théorie, elle permet d’adapter les politiques sanitaires aux réalités démographiques, épidémiologiques et géographiques de chaque territoire, là où les décisions centralisées s’avéraient souvent inadaptées.
Des missions étendues, au cœur du parcours du patient
Les missions confiées aux GST couvrent l’ensemble de la chaîne de soins. Ceux-ci sont chargés de planifier l’offre régionale de santé, d’élaborer la carte sanitaire et les programmes médicaux régionaux, d’organiser la gradation des soins et la référence entre les différents niveaux de prise en charge. La coordination des urgences, la continuité des soins, la sécurité des patients et la mise en œuvre des politiques de prévention et de santé publique relèvent également de leur responsabilité.
Les GST interviennent aussi dans la formation pratique des professionnels de santé, la recherche, l’innovation, et la gestion des ressources humaines, matérielles et financières. Cette approche globale répond à un constat largement partagé par les experts : les dysfonctionnements du système de santé ne tiennent pas seulement au manque de moyens, mais surtout à une gouvernance défaillante, qui empêche d’utiliser efficacement les ressources existantes.
Dans de nombreux hôpitaux, des équipements restent sous-utilisés, des blocs opératoires tournent en deçà de leurs capacités, et des professionnels hautement qualifiés ne peuvent exercer pleinement, non par manque de volonté, mais en raison de blocages organisationnels. La réforme des GST entend précisément corriger ces défaillances structurelles.
Gouvernance : autonomie, mais sous haute vigilance
La gouvernance des GST repose sur un conseil d’administration réunissant représentants de l’État, des collectivités territoriales, des facultés de médecine, des organismes d’assurance maladie, ainsi que des représentants élus des professionnels de santé. Cette configuration marque une évolution importante : les soignants ne sont plus uniquement des exécutants, mais des acteurs appelés à participer à la définition et à l’évaluation des politiques sanitaires régionales.
Le directeur général du GST, chargé de l’exécutif, dispose d’une autonomie renforcée pour piloter l’ensemble du groupement. Cette autonomie est cependant encadrée par le conseil d’administration, ce qui introduit une logique de responsabilité partagée. Mais cette décentralisation, aussi stratégique soit-elle, n’est pas sans risques. Tous les territoires ne disposent pas des mêmes capacités de pilotage, ni des mêmes compétences managériales. Le passage d’une culture centralisée à une gouvernance territoriale exige du temps, de la formation et un accompagnement étatique fort, sous peine de voir émerger de nouvelles inégalités entre régions bien dotées et territoires fragiles.
Ce que le gouvernement met en avant : des indicateurs «encourageants»
Lors d’une récente séance de questions orales à la Chambre des conseillers, le ministre de la Santé et de la protection sociale, Amine Tahraoui, a dressé un bilan qu’il juge positif de la phase pilote menée à Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. Selon lui, le nouveau modèle a permis de réduire les délais de gestion, d’accélérer la prise de décision au niveau régional et de renforcer la coordination entre établissements. Le ministre insiste notamment sur le rôle central d’un système d’information régional unifié, reliant les différents établissements et permettant un suivi coordonné du parcours des patients. Cette digitalisation est présentée comme l’un des leviers majeurs de la réforme, en facilitant la circulation de l’information et la continuité des soins.
Fort de ces résultats, le gouvernement confirme sa volonté de généraliser les GST à l’ensemble du Royaume, tout en promettant une extension graduelle et conditionnée à la «maturité» de chaque région, en termes de ressources humaines, d’infrastructures et d’organisation. Le calendrier annoncé pour 2026 prévoit une consolidation du pilote, la finalisation du cadre réglementaire, la clarification des relations avec les CHU, l’établissement des budgets régionaux et la cartographie détaillée des parcours de soins par spécialité.
Ce que les citoyens peuvent réellement attendre
Pour les patients, les GST portent des attentes très concrètes. D’abord, une meilleure proximité des soins, notamment dans les zones rurales et éloignées, grâce à une organisation territoriale plus cohérente. Ensuite, une réduction des déplacements inutiles, en évitant que des patients soient orientés systématiquement vers les grands centres urbains faute de coordination locale. La réforme promet également une continuité accrue des soins, avec des parcours mieux structurés entre centres de santé, hôpitaux régionaux et CHU, afin de limiter les ruptures de prise en charge. En matière de qualité, l’objectif est d’harmoniser les pratiques à travers des protocoles communs, garantissant un niveau de soins comparable d’une région à l’autre.
Mais ces bénéfices restent conditionnés à des facteurs clés. Sans renforcement des ressources humaines, la mutualisation risque de se transformer en simple transfert de pénuries. Sans investissements massifs dans le numérique – dossier médical partagé, connectivité, interopérabilité des systèmes –, la coordination restera largement théorique. Et sans phase de transition maîtrisée, les patients pourraient subir, à court terme, les effets d’une réorganisation encore instable.
Médecins et soignants : entre espoir et crainte d’une bureaucratisation
Du côté des professionnels de santé, la réforme est loin de faire consensus. Certains y voient une opportunité de simplifier les parcours, de mieux utiliser les ressources et de donner davantage de poids à l’expertise du terrain. D’autres redoutent une complexité administrative accrue, notamment si les rôles entre GST, directions régionales et établissements ne sont pas clairement définis. Les inquiétudes portent également sur la phase de transition, la mobilité des personnels et la capacité réelle des GST à améliorer les conditions de travail dans un contexte de pénurie chronique. Le risque de voir les régions les plus attractives capter l’essentiel des ressources humaines, au détriment des territoires enclavés, est largement souligné.
À cela s’ajoute un climat social tendu. Malgré les annonces gouvernementales sur la loi 09.22 relative à la fonction publique sanitaire – avec un système de rémunération mixte, des primes pour zones difficiles et des revalorisations salariales notables –, les syndicats dénoncent des retards dans l’application des accords et une absence de clarté sur le fonctionnement concret des GST. Une grève nationale est annoncée, signe que la défiance reste forte.
La mutualisation des ressources est également au cœur du modèle des GST. Elle peut permettre d’optimiser l’utilisation des effectifs et des équipements, d’éviter les situations de sous-activité et de renforcer la complémentarité entre établissements. Mais dans un contexte de pénurie nationale de médecins, d’infirmiers et de cadres de santé, elle comporte aussi un risque majeur : celui de déplacer les manques sans les résoudre. Pour être crédible, cette mutualisation doit s’accompagner de solutions innovantes : équipes mobiles, télémédecine, intégration encadrée du secteur privé et coopération avec le secteur de la santé militaire. Sans ces leviers, la réforme pourrait révéler – voire accentuer – des fragilités structurelles déjà existantes.
Au final, les Groupements sanitaires territoriaux apparaissent comme une réforme à la fois nécessaire et risquée. Nécessaire, parce que le système de santé marocain souffre d’un déficit de gouvernance qui limite l’impact des investissements consentis. Risquée, parce que la régionalisation, si elle est mal accompagnée, peut accentuer les écarts entre territoires. La réussite des GST repose sur quelques conditions non négociables : des ressources humaines suffisantes, des financements pérennes et équitables, une digitalisation effective et, surtout, une gouvernance locale soutenue par une régulation nationale forte. À défaut, la réforme pourrait rester un chantier ambitieux sur le papier, sans produire les effets attendus pour les citoyens. Entre promesse de modernisation et épreuve du réel, les GST sont désormais entrés dans une phase où les résultats concrets compteront davantage que les intentions. C’est à cette aune que la réforme sera jugée.
Abdelmajid Belaïche, spécialiste santé et industrie pharmaceutique : «La réforme des GST doit être pilotée avec beaucoup de prudence pour ne pas accentuer les inégalités entre régions»
Le Matin : Les Groupements sanitaires territoriaux sont présentés comme une rupture majeure. En quoi changent-ils réellement la donne par rapport à l’ancien système de gestion hospitalière ?
L’autonomie financière permet une gestion locale des budgets et d’investissements dans les infrastructures et le recrutement du personnel de santé selon les besoins de chaque région. Quant à la coordination pyramidale des parcours des soins, elle permet une coordination entre centres de santé, les hôpitaux régionaux, hôpitaux territoriaux et CHU d’une même région sont regroupés, d’où une meilleure complémentarité et un meilleur parcours de soins. La réduction des inégalités consiste à réduire les écarts entre territoires et à contribuer à une meilleure proximité des patients des structures de soins. Enfin la nouvelle gouvernance implique les acteurs locaux dans les conseils d’administration des GST, d’où une meilleure transparence. Toutefois, la réforme des GST se heurte à de nombreux défis et limites, dont le principal est lié au manque de ressources humaines médicales, paramédicales et managériales.
La réforme met fin à une gestion très centralisée. Cette décentralisation est-elle, selon vous, une avancée ou un pari risqué pour le système de santé ?
Concrètement, qu’est-ce que le citoyen est en droit d’attendre des GST en matière d’accès, de qualité et de continuité des soins ?
Les GST peuvent-ils réellement réduire les disparités territoriales, ou existe-t-il un risque de creuser l’écart entre régions bien dotées et zones sous-équipées ?
Du point de vue des médecins et des soignants, cette réforme va-t-elle simplifier le travail ou ajouter une couche de complexité administrative ?
Comment ce modèle peut-il fonctionner dans un contexte de pénurie chronique de médecins, particulièrement dans les régions éloignées ? N’y a-t-il pas un risque que la réforme révèle – voire accentue – des fragilités déjà existantes ?
La mutualisation des ressources est au cœur des GST. Dans un contexte de manque de personnel, est-ce une solution crédible ou un simple transfert de pénuries ?
Le recours à la télémédecine représente, certes, une réponse, mais cela exigera la mise en place d’équipements, de couvertures internet robustes, y compris dans les zones rurales les plus éloignées, et la mise en place de formations pour le personnel de la santé. L’investissement dans la mise en place et l’organisation d’unités médicales mobiles sera incontournable pour pallier la répartition inégale des ressources humaines.
La réussite des GST repose aussi sur la digitalisation et le dossier médical partagé. Le système de santé marocain est-il prêt à ce saut technologique ?
Quelles sont les conditions indispensables pour que les GST produisent de vrais résultats sur le terrain, et pas seulement sur le papier ?
Avis de l'expert : Dr Tayeb Hamdi, médecin et chercheur en politiques et systèmes de santé : Les GST, une réforme «condamnée à réussir»
Pour le Dr Hamdi, les Groupements sanitaires territoriaux ne sont pas un «projet parmi d’autres», mais un levier structurel de la refonte du système national de santé, inscrit dans une politique d’État plus large : la régionalisation avancée. À ce titre, dit-il, la réforme est «condamnée à la réussite» : non pas parce que tout est déjà prêt sur le terrain, mais parce qu’il n’y a pas d’option crédible de retour en arrière. Il faut donc évaluer, corriger et renforcer, plutôt que reculer.
Le Dr Hamdi pose d’emblée un principe : les GST s’inscrivent à la fois dans la refonte de la gouvernance sanitaire et dans la dynamique de la régionalisation avancée. Même si l’exécution comporte des erreurs, la réponse ne peut être l’abandon. La seule voie, insiste-t-il, est celle de l’amélioration continue : «voir ce qui ne marche pas, réformer, changer, modifier... évaluer».
Le diagnostic est frontal : le Maroc fait face à des contraintes lourdes – pénurie de ressources humaines, financement insuffisant, déficit d’offre hospitalière – mais le point le plus critique reste, selon lui, la gouvernance, car elle empêche même les ressources existantes d’être utilisées de manière optimale. Il illustre ce déficit par des exemples concrets :
• Un chirurgien qui n’opère qu’une fois tous les trois jours, non par manque de volonté, mais parce que le système bloque (plateau technique, équipe, matériel, organisation).
• Du matériel médical parfois inutilisé (il évoque une déclaration parlementaire selon laquelle une part notable des équipements ne serait pas exploitée), faute d’adéquation aux besoins, de formation, d’entretien ou d’organisation.
Conclusion de l’expert : injecter plus d’argent et plus d’effectifs sans changer la gouvernance risque de produire des «efforts perdus». Dans le schéma théorique, rappelle le Dr Hamdi, les missions des GST couvrent un large spectre : offre de soins, carte régionale de santé, santé publique, formation, recherche et innovation, et pilotage administratif régional.
Ce qu’on attend d’eux, c’est donc :
• Une meilleure gouvernance du système de santé au niveau régional.
• Une coordination verticale des soins (du centre de santé au CHU).
• Une coordination horizontale entre établissements d’une même région.
• Une mutualisation optimisée des ressources humaines, financières et matérielles (mobilité des équipes, meilleure utilisation des équipements).
• Avec un objectif central : faciliter l’accès, garantir l’équité et la qualité des soins.
Le Dr Hamdi insiste sur une nouveauté institutionnelle qu’il juge décisive : l’élection de représentants des professions de santé au sein du conseil d’administration du GST. Il y voit une «touche de démocratisation» : les soignants ne seraient plus seulement des exécutants appliquant une politique conçue «ailleurs», mais pourraient participer à la conception et à l’évaluation des politiques régionales. Et surtout, dit-il, ils y siègeraient en tant que professionnels (médecins, infirmiers, etc.), et non uniquement comme techniciens ou technocrates de l’administration.
Mais l’expert ne se contente pas d’un plaidoyer : il pose des conditions strictes.
1. L’autonomie financière n’est pas un slogan : pour réussir, martèle-t-il, le GST doit disposer de moyens financiers réels. Sans budgets adéquats, il restera dépendant «de Rabat» ou d’autres secteurs, et l’on basculera de l’autonomie vers la dépendance.
2. «On ne peut pas régionaliser les problèmes et concentrer les solutions» : formule centrale de son analyse : la régionalisation doit donner aux régions les moyens de résoudre leurs problèmes, pas seulement de les constater.
3. Données, digitalisation, compétences : le carburant du pilotage régional. Le GST doit disposer de data, d’information, d’outils numériques, de compétences de planification et d’évaluation, et de ressources humaines capables de construire une politique de santé adaptée aux besoins réels de la région. Sans cela, dit-il, «on ne peut pas parler de GST, réellement».
4. Une phase de transition est indispensable : dernier point : le GST ne peut pas être un simple «copier-coller» du national vers la région. S’il reproduit mécaniquement l’ancien modèle, alors la régionalisation perd son sens.
Son verdict : une réforme à piloter, pas à subir. Au final, l’avis du Dr Hamdi est double : oui, les GST sont un passage obligé, parce que la réforme répond à un déficit de gouvernance qui «plombe» l’efficacité du système et parce qu’elle s’inscrit dans une politique d’État. Mais leur réussite dépendra d’une condition non négociable : une autonomie réelle, soutenue par des budgets, des compétences, une digitalisation fonctionnelle et une transition bien conduite.
Trois principes pour éviter que le GST reste «sur le papier»
2. Mettre des incitations fortes pour les territoires fragiles : logement, carrière, primes, conditions de travail, mobilité organisée, unités mobiles, télémédecine : sans attractivité, la régionalisation peut devenir une régionalisation des manques.
3. Simplifier l’administration et investir dans le numérique utile : une réforme de gouvernance ne doit pas «manger» le temps médical. Le numérique doit réduire la charge, pas la multiplier.
