La santé ne se résume pas à l’absence de maladie. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), elle correspond à un état de bien-être physique, mental et social. Une telle conception, selon les spécialistes, ne peut se concrétiser que si la prévention est pleinement intégrée, tant dans les comportements individuels que dans les politiques publiques.
Comme l’explique Dr Tayeb Hamdi, médecin chercheur en politiques et systèmes de santé, la prévention dans le domaine de la santé permet d’agir en amont pour anticiper les risques, limiter l’apparition des maladies et améliorer durablement la qualité de vie des populations. Abondant dans le même sens, Dr Issam Hamrerras, chirurgien du tube digestif et de la chirurgie générale, souligne que de nombreux pays misent de plus en plus sur la prévention pour protéger leurs citoyens, mais aussi pour renforcer la soutenabilité de leurs systèmes de santé, en allégeant la pression sur les soins curatifs et en réduisant les coûts liés aux maladies évitables. «Ces pays l’on d’ailleurs très bien compris : un citoyen bien informé modifie ses comportements, ce qui réduit le recours aux soins et soulage les services de santé, leur permettant de se concentrer sur d’autres priorités et urgences», précise Dr Hamrerras, insistant sur le fait que l’État comme le citoyen ont tout à gagner en misant sur la prévention. Qu’en est-il alors du Maroc ?
Mais derrière ces indicateurs encourageants, les professionnels de santé interrogés alertent sur une réalité plus contrastée : ces efforts, aussi louables soient-ils, ne suffisent pas à faire de la prévention un véritable pilier du système de santé marocain. «Nous sommes encore loin d’une approche structurée, cohérente et inscrite dans la durée, telle qu’elle est déployée dans d’autres pays, alors même que le Maroc dispose de tous les atouts pour y parvenir», souligne l’un des médecins interrogés. Pour lui, la prévention en santé ne se résume pas à des actions ponctuelles, même si de gros moyens sont mobilisés. Elle relève avant tout d’un état d’esprit, voire d’une véritable culture sanitaire, dans laquelle citoyens et institutions pensent et agissent de manière proactive. «Et malheureusement, ce n’est pas encore le cas au Maroc», regrette-t-il.
Cette dispersion se reflète selon lui dans les Comptes nationaux de santé (CNS 2022), où la prévention n’apparaît pas comme une ligne budgétaire distincte, signe qu’elle n’est pas encore considérée comme une priorité à part entière. Sur ce volet, Dr Hamdi tient à souligner que cette réalité se retrouve dans l’organisation même du système de santé : «Nous comptons environ 40% de médecins généralistes pour 60% de spécialistes, alors qu’un système de santé axé sur la prévention devrait s’appuyer majoritairement sur la médecine de proximité et de famille». En effet, précise-t-il, cette configuration est héritée d’un modèle historiquement centré sur l’hôpital et la spécialisation et complique davantage le déploiement d’une prévention de proximité, pourtant essentielle pour détecter tôt les maladies et accompagner les patients dans la durée.
Un autre médecin ayant requis l’anonymat attire plutôt l’attention sur une véritable problématique qui freine le déploiement de la prévention, à savoir la rareté de données épidémiologiques fiables et actualisées. «Dans plusieurs régions, il n’existe pas de registres structurés pour connaître la prévalence réelle des pathologies chroniques ou des maladies émergentes, ni leur répartition géographique. Sans ces données, la prévention repose davantage sur des estimations que sur des preuves scientifiques, limitant son impact et son efficience», explique-t-il.
Selon les médecins interrogés, deux facteurs principaux expliquent ce constat : le manque de communication et de sensibilisation des citoyens, et les contraintes financières. Dans ce sens, Dr Hamdi attire l’attention sur une réalité observés au quotidien : «Les examens sont couverts par l’Assurance maladie obligatoire (AMO), mais le remboursement, plafonné à 70%, laisse un reste à charge souvent difficilement supportable pour les familles». Exemple concret : un bilan biologique d’environ 1.000 dirhams nécessite d’avancer la totalité des frais, laissant 300 dirhams à la charge du patient après remboursement. «Certains peuvent payer, mais beaucoup n’arrivent ni à avancer les frais en attendant le remboursement, ni à assumer ce qui reste après remboursement», souligne Dr Hamdi. Résultat : faute de moyens financiers, certains patients renoncent aux bilans et ne consultent qu’en situation d’urgence, c’est-à-dire lorsque les complications sont déjà installées.
Sur ce volet, Dr Hamdi relève un autre paradoxe du système de santé marocain : si ces examens préventifs, comme celui présenté dans notre exemple, ne sont pas pris en charge totalement, les traitements des complications comme la dialyse ou les cancers, le sont à 100%. Un signal clair que, dans les faits, la priorité reste donnée à la réaction plutôt qu’à la prévention. Pour les spécialistes, ce déséquilibre envoie un message brouillant les repères : mieux vaut tomber gravement malade pour être totalement pris en charge que tenter d’anticiper la maladie ! Dr Hamdi estime que ce volet mérite plus d’attention, partant du principe que la prévention, au-delà des chiffres et des statistiques, permet de sauver des vies et des dignités ! «Un patient diabétique non suivi voit considérablement augmenter le risque de complications : maladies cardiovasculaires, insuffisance rénale, cécité ou amputation», alerte Dr Hamdi. Pour cet expert, former des chirurgiens pour traiter ces maladies reste nécessaire, mais cela ne résout pas le problème de fond. La solution durable, précise-t-il, réside dans un suivi régulier des patients et un investissement réel dans la prévention, avec une stratégie claire et déterminée et un plan à moyen et long termes. «C’est ainsi que l’on peut sauver des vies, limiter les hospitalisations coûteuses, réduire les traitements chroniques et désengorger les structures de soins», insiste-t-il.
Fort de son expérience en zone difficilement accessible, notre interlocuteur indique que la prévention se heurte également à des barrières culturelles, au faible niveau de littératie en santé ou à une méfiance envers les institutions. D’où l’importance, selon lui, d’une approche humaine, continue et adaptée aux réalités locales. Une analyse que partage Dr Hamrerras. Pour lui, le choix de la proximité permet de mieux comprendre les besoins de la population, de créer un dialogue concret, de répondre aux questions et inquiétudes, et de s’assurer que les messages se traduisent en comportements effectifs. «Dans les zones rurales ou isolées, où l’accès à l’information est limité, la communication de proximité est encore plus essentielle pour réduire les inégalités et garantir que chaque citoyen bénéficie des mesures de prévention», note Dr Hamrerras.
Tout comme lui, les médecins consultés dans le cadre de cette enquête sont convaincus que sans cette approche inclusive et contextualisée, la prévention risque de rester un message institutionnel, insaisissable et loin des préoccupations réelles des populations. Autant dire qu’au fond, la prévention en santé ne relève pas uniquement d’un choix sanitaire, mais d’un véritable projet de société. Si le Maroc a posé des bases solides et enregistré des avancées indéniables en matière de santé, le véritable défi reste de transformer un système qui réagit aux maladies en un modèle capable d’anticiper les risques. Pour y parvenir, il ne suffit pas d’augmenter les moyens : il faut investir autrement, en renforçant la médecine de proximité, en développant l’éducation sanitaire et en améliorant la communication pour toucher les citoyens là où ils vivent. Cette transformation implique également de dépasser certaines idées reçues : prévenir n’est pas un coût supplémentaire, c’est l’investissement le plus rentable. «Chaque dirham dépensé pour anticiper les maladies permet de sauver des vies, de limiter les traitements lourds et de soulager le système de santé», comme ne cesse de le répéter Dr Hamdi. À l’heure où le Royaume repense son modèle sanitaire, la prévention pourrait ainsi devenir le véritable baromètre de l’équité et de l’efficacité du système de santé. Encore faut-il lui donner les moyens concrets de passer du discours à la pratique, pour que chaque citoyen, quel que soit son lieu de vie, bénéficie pleinement de ses bienfaits.
Comme l’explique Dr Tayeb Hamdi, médecin chercheur en politiques et systèmes de santé, la prévention dans le domaine de la santé permet d’agir en amont pour anticiper les risques, limiter l’apparition des maladies et améliorer durablement la qualité de vie des populations. Abondant dans le même sens, Dr Issam Hamrerras, chirurgien du tube digestif et de la chirurgie générale, souligne que de nombreux pays misent de plus en plus sur la prévention pour protéger leurs citoyens, mais aussi pour renforcer la soutenabilité de leurs systèmes de santé, en allégeant la pression sur les soins curatifs et en réduisant les coûts liés aux maladies évitables. «Ces pays l’on d’ailleurs très bien compris : un citoyen bien informé modifie ses comportements, ce qui réduit le recours aux soins et soulage les services de santé, leur permettant de se concentrer sur d’autres priorités et urgences», précise Dr Hamrerras, insistant sur le fait que l’État comme le citoyen ont tout à gagner en misant sur la prévention. Qu’en est-il alors du Maroc ?
Des efforts tangibles... mais dispersés
Pour comprendre les enjeux de la prévention au Maroc, «Le Matin» a recueilli les témoignages de plusieurs médecins, outre ceux des Dr Hamdi et Dr Hamrerras. À l’unanimité, ces médecins affirment que le Maroc déploie plusieurs actions de prévention portées par le ministère de la Santé et de la protection sociale, en coordination avec les collectivités territoriales et avec la participation des associations de la société civile. «Ces initiatives se déploient tout au long de l’année, en milieu urbain comme rural, et concernent la vaccination, le dépistage précoce de certaines maladies, l’éducation sanitaire ainsi que la promotion de la santé et de la communication», explique Dr Hamdi. Ces efforts, précise notre interlocuteur, ont déjà produit des résultats tangibles : «L’espérance de vie a augmenté et la mortalité infantile et juvénile a nettement diminué, grâce notamment aux campagnes de vaccination et aux programmes de dépistage ciblé», note-t-il. Il convient de préciser que ces efforts ont été salués par des organismes internationaux, dont la Banque mondiale.Mais derrière ces indicateurs encourageants, les professionnels de santé interrogés alertent sur une réalité plus contrastée : ces efforts, aussi louables soient-ils, ne suffisent pas à faire de la prévention un véritable pilier du système de santé marocain. «Nous sommes encore loin d’une approche structurée, cohérente et inscrite dans la durée, telle qu’elle est déployée dans d’autres pays, alors même que le Maroc dispose de tous les atouts pour y parvenir», souligne l’un des médecins interrogés. Pour lui, la prévention en santé ne se résume pas à des actions ponctuelles, même si de gros moyens sont mobilisés. Elle relève avant tout d’un état d’esprit, voire d’une véritable culture sanitaire, dans laquelle citoyens et institutions pensent et agissent de manière proactive. «Et malheureusement, ce n’est pas encore le cas au Maroc», regrette-t-il.
Actions existantes, résultats limités : qu’est-ce qui bloque ?
Si les initiatives existent, leur impact reste limité par plusieurs obstacles structurels et organisationnels. Notre médecin souligne plusieurs limites majeures et à leur tête l’inégalité d’accès à la prévention. «Certaines zones, surtout rurales et isolées, restent largement exclues des campagnes de prévention, tandis que d’autres y ont un accès régulier. Cette inégalité limite l’efficacité globale de la prévention et montre qu’il reste beaucoup à faire pour assurer une couverture homogène et durable», regrette-t-il. Mais ce qui est encore plus préoccupant, selon notre interlocuteur, c’est le manque de vision stratégique globale. «Telles qu’elles sont menées aujourd’hui, les actions de prévention sont dispersées, sans plan à moyen ou long terme», précise-t-il.Cette dispersion se reflète selon lui dans les Comptes nationaux de santé (CNS 2022), où la prévention n’apparaît pas comme une ligne budgétaire distincte, signe qu’elle n’est pas encore considérée comme une priorité à part entière. Sur ce volet, Dr Hamdi tient à souligner que cette réalité se retrouve dans l’organisation même du système de santé : «Nous comptons environ 40% de médecins généralistes pour 60% de spécialistes, alors qu’un système de santé axé sur la prévention devrait s’appuyer majoritairement sur la médecine de proximité et de famille». En effet, précise-t-il, cette configuration est héritée d’un modèle historiquement centré sur l’hôpital et la spécialisation et complique davantage le déploiement d’une prévention de proximité, pourtant essentielle pour détecter tôt les maladies et accompagner les patients dans la durée.
Un autre médecin ayant requis l’anonymat attire plutôt l’attention sur une véritable problématique qui freine le déploiement de la prévention, à savoir la rareté de données épidémiologiques fiables et actualisées. «Dans plusieurs régions, il n’existe pas de registres structurés pour connaître la prévalence réelle des pathologies chroniques ou des maladies émergentes, ni leur répartition géographique. Sans ces données, la prévention repose davantage sur des estimations que sur des preuves scientifiques, limitant son impact et son efficience», explique-t-il.
Bilans médicaux et prévention : un système encore trop réactif
Les freins identifiés dans notre enquête sont nombreux et structurels : inégalités d’accès, manque de vision stratégique, dispersion des actions, absence de priorité budgétaire, organisation du système et manque de données fiables et précises. Ces insuffisances montrent que, malgré les initiatives, la prévention peine encore à jouer pleinement son rôle. Une autre réalité le confirme : le faible recours aux bilans biologiques et radiologiques prescrits pour détecter précocement certaines maladies illustre concrètement les limites de la prévention. Le paradoxe est d’autant plus frappant à l’ère où la couverture sanitaire s’étend sur l’ensemble du territoire.Selon les médecins interrogés, deux facteurs principaux expliquent ce constat : le manque de communication et de sensibilisation des citoyens, et les contraintes financières. Dans ce sens, Dr Hamdi attire l’attention sur une réalité observés au quotidien : «Les examens sont couverts par l’Assurance maladie obligatoire (AMO), mais le remboursement, plafonné à 70%, laisse un reste à charge souvent difficilement supportable pour les familles». Exemple concret : un bilan biologique d’environ 1.000 dirhams nécessite d’avancer la totalité des frais, laissant 300 dirhams à la charge du patient après remboursement. «Certains peuvent payer, mais beaucoup n’arrivent ni à avancer les frais en attendant le remboursement, ni à assumer ce qui reste après remboursement», souligne Dr Hamdi. Résultat : faute de moyens financiers, certains patients renoncent aux bilans et ne consultent qu’en situation d’urgence, c’est-à-dire lorsque les complications sont déjà installées.
Sur ce volet, Dr Hamdi relève un autre paradoxe du système de santé marocain : si ces examens préventifs, comme celui présenté dans notre exemple, ne sont pas pris en charge totalement, les traitements des complications comme la dialyse ou les cancers, le sont à 100%. Un signal clair que, dans les faits, la priorité reste donnée à la réaction plutôt qu’à la prévention. Pour les spécialistes, ce déséquilibre envoie un message brouillant les repères : mieux vaut tomber gravement malade pour être totalement pris en charge que tenter d’anticiper la maladie ! Dr Hamdi estime que ce volet mérite plus d’attention, partant du principe que la prévention, au-delà des chiffres et des statistiques, permet de sauver des vies et des dignités ! «Un patient diabétique non suivi voit considérablement augmenter le risque de complications : maladies cardiovasculaires, insuffisance rénale, cécité ou amputation», alerte Dr Hamdi. Pour cet expert, former des chirurgiens pour traiter ces maladies reste nécessaire, mais cela ne résout pas le problème de fond. La solution durable, précise-t-il, réside dans un suivi régulier des patients et un investissement réel dans la prévention, avec une stratégie claire et déterminée et un plan à moyen et long termes. «C’est ainsi que l’on peut sauver des vies, limiter les hospitalisations coûteuses, réduire les traitements chroniques et désengorger les structures de soins», insiste-t-il.
Sans proximité, la prévention reste hors de portée
La prévention sanitaire nécessite donc une véritable stratégie à moyen et long termes, avec un intérêt réel accordé aux soins préventifs et à la sensibilisation. Mais, d’après les spécialistes consultés, le véritable enjeu se situe également dans la communication de proximité. «Une communication adaptée aux réalités locales», souligne un expert. Pour être efficace, ajoute-t-il, «ce volet doit être repensé, car il ne suffit pas de diffuser des messages généraux via les médias nationaux ou les campagnes ponctuelles. Il faut aller au contact des citoyens, comprendre leurs habitudes, leurs croyances et leurs contraintes, et expliquer clairement l’importance des gestes préventifs, des bilans médicaux et des suivis réguliers».Fort de son expérience en zone difficilement accessible, notre interlocuteur indique que la prévention se heurte également à des barrières culturelles, au faible niveau de littératie en santé ou à une méfiance envers les institutions. D’où l’importance, selon lui, d’une approche humaine, continue et adaptée aux réalités locales. Une analyse que partage Dr Hamrerras. Pour lui, le choix de la proximité permet de mieux comprendre les besoins de la population, de créer un dialogue concret, de répondre aux questions et inquiétudes, et de s’assurer que les messages se traduisent en comportements effectifs. «Dans les zones rurales ou isolées, où l’accès à l’information est limité, la communication de proximité est encore plus essentielle pour réduire les inégalités et garantir que chaque citoyen bénéficie des mesures de prévention», note Dr Hamrerras.
Tout comme lui, les médecins consultés dans le cadre de cette enquête sont convaincus que sans cette approche inclusive et contextualisée, la prévention risque de rester un message institutionnel, insaisissable et loin des préoccupations réelles des populations. Autant dire qu’au fond, la prévention en santé ne relève pas uniquement d’un choix sanitaire, mais d’un véritable projet de société. Si le Maroc a posé des bases solides et enregistré des avancées indéniables en matière de santé, le véritable défi reste de transformer un système qui réagit aux maladies en un modèle capable d’anticiper les risques. Pour y parvenir, il ne suffit pas d’augmenter les moyens : il faut investir autrement, en renforçant la médecine de proximité, en développant l’éducation sanitaire et en améliorant la communication pour toucher les citoyens là où ils vivent. Cette transformation implique également de dépasser certaines idées reçues : prévenir n’est pas un coût supplémentaire, c’est l’investissement le plus rentable. «Chaque dirham dépensé pour anticiper les maladies permet de sauver des vies, de limiter les traitements lourds et de soulager le système de santé», comme ne cesse de le répéter Dr Hamdi. À l’heure où le Royaume repense son modèle sanitaire, la prévention pourrait ainsi devenir le véritable baromètre de l’équité et de l’efficacité du système de santé. Encore faut-il lui donner les moyens concrets de passer du discours à la pratique, pour que chaque citoyen, quel que soit son lieu de vie, bénéficie pleinement de ses bienfaits.
