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Echec scolaire : plongée dans l'expérience des écoles pionnières

L’expérience des écoles pionnières est lancée depuis la dernière rentrée scolaire. Elle concerne dans un premier temps près de 640 établissements d’enseignement primaire avant sa généralisation progressive dans les années à venir. Le modèle a de quoi séduire tant il promet de vaincre un mal persistant du système éducatif : l’échec scolaire. Qu’est-ce qui caractérise ces écoles, quels sont les principes qui sous-tendent leur modèle et comment celui-ci est déployé concrètement ?

Dans l’agitation des grèves qui ont ébranlé le secteur de l’éducation, le sujet est passé au second plan. Pourtant, c’était la nouveauté la plus marquante de la rentrée 2023-2024. On parle ici du programme «Écoles pionnières », la nouvelle fierté du ministère de l’Éducation qui promet de donner un nouveau visage à l’enseignement public au Maroc.

Pour nombre d’observateurs, ce modèle inédit pourrait bien amorcer un vrai virage pour l’avenir du système éducatif national. Car il prend à bras-le-corps un sérieux problème jusque-là négligé, à savoir l’accumulation des lacunes d’apprentissage, principale cause de l’échec scolaire.

Les sceptiques, eux, optent tout au mieux pour un prudent «wait and see». Mais ce qui est sûr, c’est que le projet commence à prendre forme puisqu’on compte déjà près de 640 établissements du primaire qui opèrent cette année sous ce modèle éducatif, inspiré de méthodes ayant déjà fait leurs preuves dans plusieurs pays. Précisons toutefois que cette première année de déploiement est considérée comme une année d’expérimentation. L’idée est de tester à petite échelle avant de généraliser le modèle. Pour ce faire, le ministère a fixé un cap clair : intégrer chaque année 2.000 écoles supplémentaires pour atteindre un taux d’intégration de 70% à la rentrée 2026-2027.

>>Lire aussi : Plus de 300.000 élèves abandonnent l'école chaque année

Aujourd’hui, alors que la moitié de l’année scolaire s’est écoulée, on peut se demander où en est ce programme et s’il est sur de bons rails. Mais la grande question reste de savoir s’il va pouvoir tenir la route jusqu’à sa généralisation tel que projeté par le ministère de l’Education nationale. Et puis il y a toutes ces langues qui accusent à tort ou à raison ce programme de creuser davantage les inégalités ou qui prédisent que le projet fera long feu. Pour en savoir plus, nous avons effectué des visites dans des écoles pionnières pour constater de visu comment se déploie cette expérience. De même, nous avons pu échanger avec des cadres pédagogiques, des enseignants et des élèves.

L’engagement volontaire des enseignants : une carte gagnante ?

L’une de nos visites nous a conduits à l’école primaire «Fatima El Mernissi» où nous avons été accueillis par sa directrice Khadija Qabil. Celle-ci a balayé avec des arguments les affirmations qui jettent le doute sur ce nouveau modèle. «Je peux aujourd’hui affirmer que ce projet diffère des précédents. Je pense aussi qu’il y a un fort engagement qui nous permettra de traduire la vision tracée par notre ministère de tutelle en résultats concrets», assure la directrice de cet établissement situé dans la province de Médiouna à Casablanca.

«Il est vrai que le secteur de l’éducation a connu une succession de réformes, et nous pensions au début que ce projet ne serait qu’une nouvelle réforme passagère. Mais il s’est avéré que les choses sont totalement différentes. Surtout que ce programme s’est intéressé à certains aspects qui n’ont pas été considérés lors des précédentes réformes. Parmi ces aspects : le fait de concentrer l’attention sur chacune des trois composantes de l’école, à savoir l’apprenant, l’enseignant et le contenu enseigné, sans oublier l’environnement éducatif. Mais le plus important a été de placer l’enseignent en tant que pivot de cette réforme et cela fait toute la différence», soutient-elle.

En plus de l’approche participative qui a été privilégiée pour la mise en place de cette mini-réforme, la responsable évoque un autre élément différentiateur qui pourrait être la clé de succès de ce projet, selon elle. «L’élément le plus important à mon sens, qui fait toute la différence, est le fait que l’initiative est fondée sur l’engagement volontaire de l’équipe éducative. En effet, pour pouvoir prétendre au ‘’label’’ école pionnière, au moins 70% des équipes de l’établissement doivent exprimer un engagement volontaire», assure-t-elle. Pour en savoir plus sur cette question de volontariat, nous avons aussi contacté Abdelmoumen Talib, directeur de l’Académie régionale d’éducation et de formation de Casablanca-Settat (AREF), afin qu’il nous explique les raisons de ce choix. «Il nous fallait d’abord instaurer un climat d’équipe à l’école, une équipe qui soit consciente de la gravité de l’état actuel des apprentissages et qui se fixe des objectifs dans le cadre du projet avec des engagements et des motivations précises. C’est pour cela que l’adhésion au projet est basée sur le volontariat de l’équipe éducative», nous déclare-t-il.

«L’équipe doit déposer une demande que nous examinons et validons avant de commencer les procédures d’aménagement d’un côté et, de l’autre côté, celles relatives à la formation des inspecteurs et des enseignants concernés sur le soutien TaRL et sur l’enseignement explicite», détaille le responsable. «Au début, il n’y avait pas beaucoup de demandes. Mais aujourd’hui, on constate qu’il y a un intérêt de plus en plus croissant pour adhérer à ce programme. On peut dire que l’attractivité du modèle commence à s’installer», ajoute-t-il.



Outre l’engagement volontaire, l’accompagnement des enseignants est l’autre élément qui fait la différence, selon Khadija Qabil. Cet accompagnement comprend des formations aux nouvelles méthodes employées dans ce modèle, mais aussi un suivi régulier assuré par les inspecteurs tout au long de l’année scolaire.

«L’enseignant n’est pas livré à lui-même. Il bénéficie de l’assistance d’un inspecteur qui effectue des visites régulières à l’établissement et qui a la responsabilité de 2 à 3 écoles. De plus, cet enseignant fonctionne en équipe pédagogique, ce qui lui permet d’adhérer à un projet d’établissement et non seulement à un projet de classe», confirme Abdelmoumen Talib. En outre, les enseignants sont dotés d’outils pédagogiques qui leur facilitent énormément la tâche. «Dans le cadre de l’enseignement efficace, les enseignants sont dotés d’une sorte de valise pédagogique qui permet, même aux plus moyens d’entre eux, de garantir le ‘’Smig’’ des apprentissages en suivant l’enchainement des scénarii pédagogiques», explique Abdelmoumen Talib. Cerise sur le gâteau, le projet prévoit des primes de performance pour les enseignants, un autre élément différenciateur et surtout accrocheur. «Les membres de l’équipe pédagogique de l’école pionnière recevront en effet une prime d’un montant de 10.000 dirhams nets en contrepartie de leurs efforts. Les critères d’attribution de cette prime seront précisés très prochainement dans un texte réglementaire», nous apprend le responsable régional.

Qu’est-ce qui change vraiment avec le nouveau modèle des écoles pionnières ?

Pour ce qui est de l’aspect «esthétique», les écoles pionnières ont droit à un budget assez confortable pour se refaire une beauté, mais aussi pour acquérir des équipements dans l’air du temps. «Ce projet nous a donné les moyens de créer un environnement plus propice à l’apprentissage, à travers la réhabilitation des infrastructures et la mise en place d’installations et d’équipements susceptibles de faciliter l’opération d’enseignement», confirme Khadija Qabil.

En effet, d’après ce qu’on a pu constater, les changements sont aujourd’hui visibles au niveau des établissements. Toutefois, il faut signaler que le rendu ne répond pas tout à fait à l’image que nous évoque la dénomination «école pionnière». En fait, ces écoles disposent du minimum de ce qui doit être présent dans toute école : des locaux propres, un environnement ludique, des espaces verts, des salles de classe accueillantes, des équipement modernes et numériques, des peintures murales colorées...

Par contre, ce qui marque le plus dans les écoles dites pionnières, et qui constitue un changement majeur, c’est le modèle pédagogique employé qui se rapproche de la philosophie anglo-saxonne. Une philosophie qui met l’élève au cœur du programme d’apprentissage en privilégiant notamment une approche fondée sur l’expérimentation, l’enseignement personnalisé et le suivi individualisé.

«La philosophie de ce projet est complètement différente de ce que nous avons expérimenté auparavant. Avant, et c’est ce qui est d’usage dans l’école francophone, on avait des fondements théoriques sur la base desquels on construisait des activités que nous déployions dans les classes de manière ‘’abusive’’. Nous exigions que l’enseignant réussisse et nous lui imputions, ainsi qu’aux élèves, la responsabilité de tout échec», nous explique Ouadiâ Madhoum, inspecteur de l’éducation nationale.

«Actuellement, la situation est complètement différente. Nous avons adopté la philosophie anglo-saxonne, c’est-à-dire que nous avons les fondements théoriques, sur la base desquels nous construisons les activités, mais au lieu de les imposer, nous ne faisons que les expérimenter, puis nous recueillons le feed-back pour pouvoir ensuite ajuster et réajuster autant que nécessaire. Ainsi, une fois arrivés à la phase de généralisation, nous aurons des activités issues du terrain qui auront fait leurs preuves. Elles peuvent même être éloignées des fondements théoriques de départ, mais elles correspondent au milieu dans lequel elles sont déployées. C’est cela la grande différence», poursuit-il.

Le modèle se distingue aussi par sa propension à prioriser les élèves qui ont des difficultés d’apprentissage. Ainsi, une phase de remédiation est menée au début de l’année scolaire pour remettre à niveau les apprenants qui n’ont pas assimilé certains savoirs enseignés. Elle s’appuie sur une méthode indienne baptisée TaRL (Teaching at the Right Level), qui signifie «enseigner au bon niveau». Celle-ci cible les savoirs fondamentaux et permet de réduire les écarts de niveaux entre élèves d’une même classe. Elle constitue ainsi une base pour l’étape suivante qui est l’acquisition des nouveaux apprentissages au programme de l’année scolaire. C’est ce que nous a expliqué Mohamed Baroudi, directeur de l’école «Moulay Driss 1er». «Cette approche sert à combler les lacunes que les apprenants ont cumulées au cours des années précédentes, et ce dans trois matières de base, à savoir : l’arabe, le français et les mathématiques», précise-t-il.

Dans cet établissement primaire relevant de la direction provinciale de Ain Sebaa-Hay Mohammadi à Casablanca, nous avons également pu recueillir les impressions des élèves.

«Ceux qui étaient un peu à la traine durant la précédente année scolaire se sont améliorés grâce à la phase de remédiation. Moi-même j’en fais partie», nous déclare l’une des élèves.

«Il y a effectivement un changement. Nous avons appris beaucoup de choses depuis la rentrée. Même les élèves qui étaient en difficulté ont pu améliorer leurs niveaux à grâce à la nouvelle méthode TaRL. Cela nous a permis d’interagir sur les mêmes bases et de lancer la compétitivité avec eux», lance un autre élève.

Nous avons également interpellé le directeur de l’AREF sur cette fameuse phase de remédiation et voici ce qu’il nous a déclaré : «Concrètement, cette étape consiste à évaluer le niveau de chaque élève, puis à former des groupes de niveaux identiques ayant les mêmes lacunes à combler, pour ensuite les faire bénéficier des cours de soutien ou de mise à niveau adéquats» Il nous a également assuré que les premiers indicateurs en termes d’évaluation et de suivi ont démontré une nette amélioration du niveau des élèves en fondamentaux suite à la session des activités de soutien TaRL. «Nous avons pu atteindre un gain des acquisitions équivalent à deux années de scolarisation dans un cursus ordinaire», fait savoir le responsable.

Une fois cette première phase «curative» terminée, les enseignants passent à l’étape de l’enseignement explicite, une autre méthode novatrice qui est «préventive». Cette fois-ci, l’enseignant veille à éviter à la base l’accumulation des lacunes en s’assurant que chaque élève acquiert les savoirs nécessaires dans chaque leçon avant de passer à la suivante. Cette méthode permet aussi de s’assurer que chaque élève soit doté, à la fin de l’année scolaire, du minimum des apprentissages requis pour accéder au niveau supérieur.

Les deux méthodes sont ponctuées d’un ensemble de tests d’évaluation qui permettent de mesurer en permanence les apprentissages des élèves et de faire des ajustements nécessaires.

«D’après les premiers retours que nous avons eus, je peux affirmer qu’il s’agit d’une belle expérience véritablement pionnière qui permet d’améliorer sensiblement le niveau des apprenants», assure Mohammed Baroudi. Même son de cloche auprès de Abdeslam Madrari, directeur de l’école communautaire «Wadi El Makhazine», un établissement primaire relevant du périmètre rural de Berrechid. «Nous avons la conviction que ce projet est prometteur et qu’il va donner de bons résultats. Je ne dis pas cela pour caresser dans le sens du poil, mais je peux l’affirmer sur la base des résultats concrets réalisés à ce jour», confirme-t-il.

En attendant la généralisation, quid de l’égalité des chances ?

En dépit de ses nobles objectifs et des résultats encourageants réalisés jusque-là, certaines voix trouvent tout de même que le modèle des écoles pionnières porte atteinte au principe de l’égalité des chances puisqu’il n’a été déployé que partiellement et que son extension à l’ensemble des établissements risque de prendre du temps. Entretemps, les élèves des établissements pionniers verront leurs chances de réussite favorisées, tandis que ceux des autres écoles continueront d’accumuler les lacunes, déplorent-elles.

C’est aussi l’avis de Khalid Samadi, ancien secrétaire d’État chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Pour lui, le modèle crée une sorte de ségrégation entre les élèves et les enseignants des institutions «pionnières» et ceux des institutions «ordinaires».

«Le ministère a-t-il pris en compte ce facteur psychologique parmi les élèves, les enseignants et les familles quand il a voulu lancer l’expérience progressivement ? Cela signifie qu’il y a des établissements qui n’entreront dans cette catégorie qu’après quatre années, et cela si jamais le projet continue !», s’interroge l’ancien responsable via un post Facebook.

«Le ministère n’aurait-il pas mieux fait de renforcer le programme national de réhabilitation des établissements scolaires et d’accélérer son rythme qui est en retard par rapport aux dispositions de la loi-cadre n° 51-17 (...) sans qu’il ne soit nécessaire de les qualifier d’institutions pionnières ?», poursuit-il dans la même publication, estimant que toutes les institutions devraient en principe être pionnières suivant les critères de qualité, d’équité et d’égalité des chances et tout le monde doit en bénéficier sans aucune discrimination. «Espérons que le projet ne se transformera pas en un projet élitiste, comme cela a été le cas il y a quelques années avec l’expérience des ‘’lycées d’excellence’’ qui ont fini par être un modèle qui sape en profondeur le principe d’équité et d’égalité des chances», conclut l’ancien ministre. Mais pour nos interlocuteurs, tout nouveau projet destiné à être déployé à grande échelle nécessite une phase d’expérimentation, d’adaptation et d’ajustement. Autrement, il ira tout droit au mur. Ils invitent les «pessimistes» à voir la moitié pleine du verre : les établissements qui bénéficieront de cette réforme dans les prochaines années auront droit à un modèle «nickel» sans avoir à passer par la phase «laboratoire».

«Pour pouvoir mener ce projet jusqu’à la phase de généralisation, on doit d’abord avoir des résultats fiables. Autrement, ce projet n’aura aucune utilité», avance Ouadiâ Madhoum, inspecteur de l’éducation nationale. Il rappelle que tout nouveau projet nécessite un temps de préparation et d’expérimentation, ainsi que des moyens considérables. Et ce programme ne fait pas l’exception eu égard au nombre d’établissements et d’élèves qui composent le système éducatif national.

«Même si on arrive à garantir toutes les ressources financières et matérielles, tout projet a besoin de passer par une phase d’expérimentation et de rétroaction pour pouvoir ajuster et rectifier ce qu’il y a à rectifier. Déployer cette expérience dans d’autres institutions sans avoir des résultats vérifiés serait tout simplement abusif. Nous allons ainsi leur imposer un nouveau modèle dont les résultats sont incertains. Le mieux serait que la généralisation se fasse sur la base d’une vision claire et d’une grille de résultats tout aussi claire», insiste-t-il.

Pour sa part, Khadija Qabil estime que les élèves qui n’ont pas pu bénéficier de ce modèle dans un premier temps auront tout le temps de se rattraper plus tard puisque le modèle sera étendu aussi aux collèges et aux lycées. Cela leur donnera l’occasion de combler les lacunes accumulées éventuellement lors de leur parcours.

«De toute façon, il n’est pas juste d’insinuer que les institutions non-pionnières accumulent les lacunes. Il y a aussi des efforts qui se font au niveau de ces établissements», plaide la directrice. «Ceci dit, dans le système éducatif, il y aura toujours des élèves excellents et d’autres moins bons. Mais ce que nous ne voulons pas, c’est avoir des élèves qui ont des lacunes», conclut-elle.

La spécificité du modèle repose sur trois piliers

Qu’est ce qui fait vraiment la spécificité d’une école pionnière ? Globalement, ce nouveau modèle prône l’égalité de succès dans les études, au même titre que l’égalité d’accès à l’éducation. Il vise à améliorer le niveau des apprentissages des élèves à travers une stratégie d’apprentissage fondée sur trois piliers : un pilier curatif qui permet de corriger les lacunes accumulées par les élèves lors des niveaux précédents, un pilier préventif qui consiste à s’assurer que les élèves acquièrent les compétences nécessaires à chaque leçon avant de passer à la leçon suivante, et un pilier évaluatif qui permet de mesurer en permanence les apprentissages des élèves. Tel que présenté, le concept a de quoi séduire. Mais comme chaque fois qu’il y a un nouveau projet, les critiques ne sont pas loin. Surtout que ce secteur a vu défiler nombre de visions et de stratégies pas toujours concluantes. Ainsi, les plus optimistes y voient une opportunité crédible de freiner le déclin de la qualité de l’enseignement national qui fait aujourd’hui pâle figure dans les classements internationaux. Les pessimistes, eux, n’y voient qu’une énième expérience vouée à l’échec comme tant d’autres. Quant aux modérés, ils pensent qu’«il vaut mieux essayer et échouer plutôt que de ne rien tenter et regretter». Mais les plus convaincus sont les principaux acteurs impliqués dans la mise en œuvre de ce programme, pour lesquels ce projet a toutes les chances de réussir. Du moins, c’est le cas de ceux que nous avons rencontrés lors de nos visites de terrain.

Abdelmoumen Talib, directeur de l’Académie régionale d’éducation et de formation de Casablanca-Settat : Les contrôles continus ont montré que l’on peut remédier aux maux de la qualité des apprentissages

Echec scolaire : plongée dans l'expérience des écoles pionnières



Le Matin : Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer le pourquoi et le comment de ce nouveau programme appelé «Écoles pionnières» ?

Abdelmoumen Talib : L’objectif principal de la feuille de route est d’améliorer le niveau des apprentissages des élèves de l’école publique qui n’est pas satisfaisant aujourd’hui. Pour ce faire, nous avons adopté une stratégie d’apprentissage fondée sur 3 piliers innovants. Premièrement un pilier curatif qui vise à corriger les lacunes accumulées par les élèves à travers l’approche TaRL (Teaching at The Right Level). Deuxièmement, un pilier préventif qui s’appuie sur l’approche de l’enseignement explicite qui consiste à s’assurer que les élèves acquièrent les compétences avant de passer à la leçon suivante. Enfin, un pilier évaluatif qui permet de mesurer en permanence les apprentissages des élèves à travers un livret de compétences.

L’école pionnière est un projet intégré qui permet de mettre en œuvre ces trois piliers dans le même établissement. En plus d’une transformation pédagogique profonde, l’école bénéficie d’une amélioration substantielle de ces conditions matérielles, à travers notamment des travaux de réhabilitation, d’embellissement et des équipements numériques.

De plus, le modèle est issu de la vision du nouveau modèle de développement qui appelle à une amélioration urgente des apprentissages de base, à savoir (le calcul et la lecture). D’un autre côté, les différents résultats des tests internationaux notamment Pirls et Timss ont démontré un niveau très faible des taux d’acquisition de nos élèves en particulier sur les fondamentaux : fluidité de la lecture, compréhension et calcul. Ceci a fait la raison d’être d’un projet d’établissement qui fédère quatre projets de base, à savoir : le soutien scolaire TaRL, l’enseignement explicite, l’enseignement par approche de l’enseignant spécialisé.

Les résultats des pré-tests confirmés par les données des tests de septembre 2023 qui ont été faites par nos enseignants et vérifiées et confirmées par nos inspecteurs au bénéfice de 320.000 élèves, le taux d’acquisition des fondamentaux relatifs aux 3 disciplines maths/arabe/français ne dépasse pas 30% dans les meilleurs des cas. La même tendance a été enregistrée après analyse des résultats des tests administrés par 1.050 cadres d’orientation durant la période du 7 au 11 septembre 2023 en faveur de 27.000 élèves dans des écoles pionnières, mais aussi non-pionnières.

L’initiative a été déployée à la rentrée 2023-2024. Comment se présentent les choses aujourd’hui à l’échelle régionale ? Quel est l’état d’avancement de ce programme et quels sont les premiers constats qui se dégagent de ces quelques mois d’expérience ?

Sur l’AREF de Casablanca-Settat, un ensemble de 88 écoles vit l’expérimentation de ce projet, nous avons installé une équipe de pilotage régionale qui gère bien le projet dans tous ces aspects ... Un travail pharaonique de réhabilitation des écoles a été fait durant l’été dernier, ainsi elles sont aujourd’hui bien équipées et représentent un bon environnement pour semer les graines de la réussite scolaire. Quant aux premiers constats, certes, nous sommes en début de la phase expérimentale mais les premiers indicateurs en termes d’évaluation et de suivi ont démontré une nette amélioration du niveau des élèves en fondamentaux après la session des activités de soutien TaRL qui peut atteindre un gain des acquisitions, équivalent à deux années de scolarisation dans un cursus ordinaire. Pour l’enseignement efficace ou explicite, les premiers contrôles continus ont également montré que le projet est prometteur et pourrait apporter un remède aux maux de la qualité des apprentissages. La stratégie d’amélioration des apprentissages au primaire est fondée sur deux piliers :

• Un pilier curatif : remédier aux lacunes fondamentales déjà accumulées qui entravent les apprentissages. Ce pilier s’appuie principalement sur le programme de remédiation Teaching at The Right Level (TaRL) qui cible les savoirs fondamentaux

• Un pilier préventif : améliorer à la base, la qualité de l’enseignement, pour éviter l’accumulation initiale des lacunes.

Ce pilier vise à garantir l’acquisition des nouveaux apprentissages à chaque étape de l’enseignement. Ce pilier s’appuie sur des méthodes validées par la recherche scientifique.

Ces deux piliers doivent être articulés de manière cohérente dans un «système d’apprentissage intégré» au sein des établissements scolaires pour éviter de créer des contradictions et une déperdition d’énergie.

Ces écoles ont-elles été épargnées par la grève ?

Comme sur l’échelle nationale, ces écoles du projet «écoles pionnières» ont connu un taux de grève qui diffère d’une direction provinciale à une autre, qui a été entre 30 et 40%.

Nous savons que l’objectif final est de généraliser cette expérience à tous les établissements. Quel est l’horizon probable fixé pour cet objectif ? Pensez-vous avoir les moyens de cette ambition ?

L’objectif principal de la réforme est l’amélioration des apprentissages. Sans laquelle, il sera difficile d’atteindre les deux autres objectifs stratégiques de la réforme (réduire durablement l’abandon scolaire et promouvoir l’épanouissement des élèves). Les apprentissages sont le cœur du métier du MEN et sa raison d’être. La feuille de route 2022-2026 fixe un cap clair pour l’extension du modèle des écoles pionnières. Il s’agit d’inclure chaque année 2.000 écoles supplémentaires à l’échelle nationale, pour atteindre 70% des écoles à la rentrée 2026/2027. La Loi de finances de l’année 2024 a permis de sécuriser les ressources pour amorcer cette dynamique.

Cette approche nécessite des compétences particulières pour les enseignants et l’ensemble du staff éducatif. Comment préparez-vous le personnel aux méthodes d’enseignement et d’accompagnement novatrices qui s’imposent aujourd’hui dans le cadre de ce programme ?

Permettez-moi d’abord de vous expliquer que ce qui est demandé est, d’abord l’instauration d’un climat d’équipe à l’école, consciente de la gravité de l’état actuel des apprentissages et qui se fixe des objectifs dans le cadre du projet avec des engagements et des motivations précises. L’intégration du projet est basée sur le volontariat de l’équipe éducative. Cette dernière rédige un procès-verbal (PV) ou une demande que nous examinons et validons pour commencer les procédures d’aménagement d’un côté et celles relatives à la formation des inspecteurs et des enseignants concernés sur le soutien TaRL et sur l’enseignement explicite. Le projet école pionnière a été l’occasion de revisiter en profondeur notre approche de la formation continue avec la mise en place de formations certifiantes pour tous les enseignants qui participent au projet. Ces formations certifiantes commencent par un volet théorique et se poursuivent par un volet pratique dans les classes à travers un accompagnement de proximité assuré par les formateurs.

Les enseignants bénéficient du certificat TaRL et du certificat relatif à l’enseignement explicite. Avec ce système, on s’assure que la formation conduit à des changements concrets sur le terrain. Le cadrage théorique et pratique est assuré par des chercheurs internationaux de grande renommées (Clermont Gauthier et Steeve Bissonnette par exemple sur l’enseignement explicite). C’est ainsi que nous assurerons le passage fluide des orientations et du modèle pédagogique escompté.

Pouvez-vous nous livrer quelques détails sur le système de prime mis en place au profit des cadres éducatifs ?

Les membres de l’équipe pédagogique de l’école pionnière recevront en effet une prime d’un montant de 10.000 dirhams nets en contrepartie de leurs grands efforts pour mettre en œuvre les nouvelles méthodes d’enseignement. Les critères d’attribution de cette prime seront précisés très prochainement dans un texte réglementaire.

Rachid Arraïchi, directeur de l’École supérieure de l’éducation et de la formation de Berrechid : Un grand chantier est ouvert, un travail énorme est à faire !

Echec scolaire : plongée dans l'expérience des écoles pionnières



Le Matin : Le programme des écoles pionnières a adopté une nouvelle approche dans le mode d’enseignement qui nécessite des ressources humaines qualifiées et en quantité suffisante ainsi que des méthodes d’enseignement novatrices. Est-ce que les établissements de formation sont aujourd’hui en ordre de bataille pour suivre cette nouvelle orientation ? Y a-t-il eu besoin de revoir les programmes de formation pour s’aligner sur les nouveaux objectifs fixés dans le cadre de cette réforme ?

Rachid Arraichi :
Les établissements d'Éducation et de Formation, les écoles supérieures de l'éducation et de la formation (ESEF), les écoles normales supérieures (ENS) et la faculté des sciences de l'éducation (FSE), dans le cas d'espèce, connaissent depuis deux ans déjà une réforme d'envergure orientée principalement vers l'amélioration substantielle de l'offre éducative proposée par l'école marocaine dans ses parcours primaire et secondaire.

En effet, l'enseignant de demain se doit, tout d'abord, à travers les différentes filières dispensées dans les établissements d'éducation et de formation, de maîtriser davantage les connaissances de base qu'il est appelé à prodiguer une fois dépositaire du diplôme de licence d'éducation octroyé par ces établissements et, par la suite, celui du centre régional des métiers de l’éducation et de la formation (CRMEF). L'intérêt accordé aux connaissances de base, traduites dans l'architecture pédagogique par les modules dits de spécialité, permettrait, sinon de contourner, du moins d'affaiblir l'effet négatif sur le processus d'apprentissage de leur non maîtrise complète par les futurs enseignants. Il est vrai que la réforme en cours permet une sélection de «profils» aux métiers de l'éducation et de la formation, à partir du baccalauréat, plus ou moins adaptés, il n'en reste pas moins vrai qu'il est encore tôt pour voir se concrétiser sur le terrain l'importance de cette nouvelle mesure de sélection. Au sortir du baccalauréat, se conjuguent alors, chez le candidat au concours d'accès à la licence d'éducation, l'effet d'une sélection pertinente et intelligente axée sur un niveau de maîtrise plausible des savoirs (les notes obtenues au baccalauréat en général et celles relatives, particulièrement, à la filière choisie), un savoir-enseigner pratique (côté pédagogique décelable au niveau de l'épreuve orale) à la consolidation des savoirs disciplinaires au niveau de la première année de la formation d'éducation et des habiletés didactiques et pédagogiques, durant les deux autres années de la formation.

Autre élément d'une extrême importance : l'introduction de modules et éléments de module pratiques qui accompagnent l'étudiant tout le long de sa formation. Il s'agit précisément de «l'action éducative», de «la méthodologie de travail universitaire», des soft-skills et des langues. Le premier module, distinguant résolument les établissements d'éducation et de formation des autres enceintes universitaires, consiste en la sortie régulière sur le terrain pour la découverte du fonctionnement réel de l'école, par la réalisation d'actions éducatives multiples et variées, allant du travail administratif jusqu'au soutien scolaire et pédagogique.

Cette immersion progressive, pratiquée chaque semaine et tous les semestres, permettrait au futur enseignant de connaître au mieux la réalité de la classe et de mettre au crible du quotidien les connaissances apprises dans les établissements d'éducation et de formation.

Qu’en est-il de la méthodologie de travail universitaire et des soft-skills ?

La méthodologie du travail universitaire, les Soft-skills et les langues font partie des matières nouvellement intégrées dans l'architecture pédagogique des établissements d'éducation et de formation. On les retrouve aussi dans celles de tous les établissements universitaires. La raison en est la même : doter l'apprenant marocain de compétences transversales lui permettant, à la fois, de mieux appréhender les matières enseignées (raison pédagogique) et de s'insérer facilement dans le marché d'emploi (raison professionnelle). Pour s'en tenir à la licence d'éducation, les étudiants auront besoin de consolider le savoir-faire adapté aux travaux universitaires, mais surtout leurs ressources linguistiques pour la réussite aussi bien des études universitaires que du métier d'enseignant. Ils auront besoin d'une bonne maîtrise des soft-skills, notamment la disposition à la communication, à l'autonomie dans la gestion, à la décision et la prise de position, à la confiance en soi, à l'esprit de collaboration, etc., pour une gestion pratique et efficace de la classe. Ils en auront besoin pour eux mais aussi pour les développer chez les apprenants dont ils auront la charge dans le futur.

Enfin, la maîtrise du digital est incontournable pour la bonne conduite de la classe de demain dont le virtuel sera indubitablement une caractéristique majeure.

Pour ce qui est des ressources éducatives déjà sur le terrain, ont-elles à votre avis les compétences pratiques nécessaires pour assurer la qualité d’apprentissage requise ? Quel accompagnement pour le personnel en place et quelle place pour la formation continue ?

La réforme en vigueur depuis 2022 concernant le secteur d'éducation et de formation permet, en plus de l'amélioration de l'offre éducative que dévoilent les nouvelles architectures pédagogiques des cycles de licence et tout prochainement les cycles de Master et de Doctorat, l'accompagnement de leur mise en œuvre par des dispositions financières d'envergure susceptibles de former, chaque fois que c'est nécessaire, les ressources pédagogiques et administratives existantes et de recruter celles dont le profil cadre au mieux avec les nouveaux besoins en matière d'éducation. Parce qu'il y aurait une place importante au digital et au distanciel dans l'école de demain, un intérêt particulier est présentement accordé aux profils maîtrisant les technologies éducatives et le digital learning. Ces profils sont à façonner parmi les ressources existantes par le biais de la formation continue et à chercher/recruter parmi les docteurs ou les ingénieurs en la matière. Cette opération est en cours. Elle est accompagnée par la mise en place de toute la logistique nécessaire. Pareil constat pourrait se faire pour l'ensemble des enseignements dits transversaux (mise en place de plateformes adaptées, désignation et recrutement de tuteurs et responsables de cours, lancement des opérations de scénarisation, etc.). Un grand chantier est ouvert, un travail énorme est à faire !

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