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Pénurie de médicaments : Les causes et les solutions selon le ministère de la Santé

De nombreux médicaments sont actuellement en rupture dans les officines. Alors que certains professionnels mettent en cause la récente suppression de la TVA sur les médicaments, d’autres pointent la dépendance à l’extérieur de l’industrie pharmaceutique nationale. Mais qu’en dit le ministère de la Santé et de la protection sociale ? En exclusivité pour «Le Matin», le directeur des médicaments et de la pharmacie, Aziz Mrabti, livre ses précisions et explique la stratégie du ministère pour gérer cette situation récurrente qui inquiète pharmaciens et patients.

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Le Matin : Malgré les assurances du ministère, le problème de rupture de stock de certains médicaments en pharmacie persiste. Comment expliquer cette situation ?

Aziz Mrabti :
La pénurie des médicaments constitue une préoccupation majeure pour le Maroc. Cette problématique mondiale s’est amplifiée avec la crise sanitaire de la Covid-19. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé a noté une augmentation significative des ruptures de stock, recensant plus de 3.700 cas en 2022 contre 700 en 2018. La demande mondiale de médicaments a augmenté, créant une pression accrue sur la disponibilité des produits pharmaceutiques. Ensuite, des problèmes de production en Chine, un acteur clé dans la fabrication de médicaments et de matières premières, ont affecté l’approvisionnement mondial. De plus, une hausse des coûts de l’énergie a impacté les processus de fabrication et de distribution des médicaments. Enfin, les répercussions de la guerre en Ukraine ont affecté la chaîne d’approvisionnement, car le pays joue un rôle essentiel dans la production de composants utilisés pour l’emballage des médicaments. Ces différents facteurs combinés ont contribué à aggraver la crise des pénuries de médicaments à l’échelle mondiale. Ces tensions sont également alimentées par un changement de modèle économique dans l’industrie pharmaceutique depuis les années 1990, où les établissements ont externalisé la fabrication vers des régions à coûts moindres, notamment en délocalisant la production de la matière première en Inde et en Chine, qui assurent aujourd’hui 80% des principes actifs des médicaments à l’échelle mondiale.



Quels sont les médicaments concernés par la rupture ?

Certains médicaments vitaux dépendent de la production d’une seule usine mondiale, engendrant des risques de pénurie en cas de problèmes de production. Par exemple, l’Actilyse, crucial pour le traitement des accidents vasculaires cérébraux, est exclusivement fabriqué dans une usine en Allemagne, alimentant la demande mondiale. Ce phénomène touche également les anticancéreux, antibiotiques, traitements cardiovasculaires, collyres, corticostéroïdes, analgésiques et sirops antipyrétiques pour enfants. En outre, cette situation est accentuée par la financiarisation croissante des grandes entreprises pharmaceutiques, où l’entrée de fonds d’investissement exige une rentabilité plus élevée. En conséquence, ces entreprises délaissent parfois des molécules jugées moins rentables pour se concentrer sur des médicaments innovants considérés comme plus lucratifs.

Quelles solutions propose le ministère pour faire face à cette situation récurrente ?Le Maroc a adopté une stratégie nationale pour faire face à la pénurie de médicaments, reconnaissant la souveraineté nationale en matière de disponibilité médicale comme une priorité. Inspiré par des initiatives internationales, le Royaume a choisi une approche distincte en se concentrant sur plusieurs axes clés, dont la politique pharmaceutique nationale basée sur les Directives Royales de Sa Majesté le Roi Mohammed VI que Dieu L’assiste, une politique visant à renforcer la production locale, faciliter les homologations et accélérer la recherche biomédicale pour rendre l’industrie pharmaceutique plus compétitive et l’innovation plus accessible. Par ailleurs, le ministère de la Santé et de la protection sociale mobilise ses ressources pour déployer des solutions ponctuelles face aux ruptures de stock, notamment en mobilisant une partie du stock stratégique national, délivrant des autorisations exceptionnelles d’importation, et en identifiant les médicaments critiques à sécuriser en priorité. En tirant des leçons des expériences passées, le Maroc vise à assurer sa souveraineté médicamenteuse en renforçant la fabrication locale des produits finis et des matières premières, tout en favorisant le transfert de connaissances, notamment dans les domaines des médicaments de biotechnologie et des vaccins. C’est dans ce cadre que s’inscrit la création de l’Agence marocaine du médicament et des produits de santé qui vise à assurer une réglementation transparente et indépendante du secteur pharmaceutique, garantissant la qualité et la disponibilité des produits tout en favorisant des partenariats internationaux et en promouvant les médicaments génériques et biosimilaires. Cette approche globale, basée sur une politique nationale articulée, une gouvernance transparente et des mesures pour promouvoir la production locale et la diversification des médicaments disponibles, vise à garantir l’accès à des médicaments de qualité à des prix abordables pour

la population.



Y a-t-il un dialogue avec les acteurs de l’industrie pharmaceutique pour gérer ce problème ?

Certainement, la collaboration avec l’industrie pharmaceutique est un pilier essentiel de notre approche. Nous reconnaissons l’importance d’impliquer pleinement les pharmaciens dans tous les projets en cours pour le secteur pharmaceutique. Notre ministère s’engage à superviser et à suivre de près les multiples intervenants dans le domaine de la santé, via le partenariat public-privé, qui est un volet essentiel pour catalyser l’innovation, optimiser l’accès aux médicaments et répondre aux besoins de santé publique. En unissant les forces du secteur public et des entreprises privées, ce partenariat favorise le développement de nouveaux traitements et technologies, capitalise sur les ressources financières et l’expertise technique des entreprises, facilite la distribution efficace des médicaments, encourage le transfert de connaissances et de compétences, et permet une réponse plus ciblée aux besoins spécifiques des patients. Cette collaboration stratégique renforce l’accès à des soins de santé de qualité, favorise l’innovation et contribue à relever les défis majeurs de la santé publique.

Comment gérez-vous le contrôle des stocks ?

La gestion des stocks dans les pharmacies est vitale pour garantir l’approvisionnement constant en médicaments, elle repose sur plusieurs pratiques essentielles à savoir l’utilisation de logiciels de gestion spécialisés permettant de surveiller les niveaux de stocks, d’établir des seuils d’alerte et de suivre les mouvements des médicaments. De plus, la classification des médicaments en fonction de leur importance guide la priorisation des stocks et l’établissement des inventaires réguliers identifiant les erreurs et les médicaments périmés, tandis que les prévisions de demande ajustent les niveaux de stock en conséquence pour pouvoir déclencher les réapprovisionnements critiques, et gérer minutieusement les médicaments périmés pour éviter le gaspillage. Dans ce sens, des sessions de formation à ces pratiques sont dédiées aux différents utilisateurs dans une approche combinée de technologie, de surveillance régulière et de planification basée sur des données qui permettent d’optimiser la gestion des stocks, réduisant ainsi les risques de ruptures et de gaspillage de médicaments.

L’avis des professionnels

Les professionnels que nous avons contactés sont convaincus que les dernières ruptures ne sont pas propres au Maroc, en raison notamment de la forte dépendance de l’industrie pharmaceutique de l’extérieur. Toutefois, ils pensent qu’un effort supplémentaire est nécessaire pour la diversification des fournisseurs et la réduction de la dépendance du Royaume vis-à-vis de l’étranger. C’est ce que préconise Abderrahim Derraji, docteur en pharmacie et fondateur du site medicament.ma, joint par «Le Matin». «À l’instar de plusieurs pays, le Maroc importe des médicaments produits par des sites industriels d’autres pays comme c’est le cas pour Levothyrox, un médicament essentiel dans la prise en charge des hypothyroïdies. Ce traitement connaît actuellement une tension d’approvisionnement au Maroc, d’où l’importance de la diversification des fournisseurs», explique-t-il. Et d’ajouter qu’il y a également la problématique de la rentabilité des médicaments. En effet, depuis l’entrée en vigueur du décret de fixation des prix des médicaments en 2014, de nombreux médicaments ont disparu du marché, rappelle le professionnel. «La recherche constante des prix les plus bas a fini par hypothéquer leur disponibilité. Ceci est particulièrement vrai pour les médicaments dits à petit prix», note-t-il, avant d’alerter : si rien n’est fait, ces médicaments matures et éprouvés finiront par disparaître du marché. Par ailleurs, et pour en finir avec les ruptures de stock, le spécialiste estime qu’il faut octroyer aux pharmaciens le droit de substitution. Cette mesure permettrait de faire face aux ruptures et de réaliser des économies pour les caisses d’assurance-maladie. Le professionnel propose aussi de mettre en place un système d’information efficace qui permette de suivre les ruptures. «Grâce à ce système, les professionnels de la santé éviteraient certaines ruptures en renonçant à prescrire ou à conseiller des médicaments dès qu’ils sont en tension d’approvisionnement», explique le spécialiste. À noter que certains médias ont émis l’hypothèse selon laquelle la loi de Finances 2024 exonérant de la TVA tous les médicaments qui étaient taxés à 7% aurait causé des perturbations sur le marché. Les délais de transition étaient jugés insuffisants par les professionnels du secteur. De l’avis des professionnels que nous avons contactés, ceci constitue un faux débat. Les pharmaciens pensent que la situation devrait revenir à la normale d’ici un mois ou deux et qu’on gagnerait plus à nous focaliser sur les vrais problèmes et à leur tête la diversification des fournisseurs et, le cas échéant, l’encouragement de la fabrication locale.
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